28/03/2010

Droits de la Phâme... Journée des femmes... etc.

 

 
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Droits de la Phâme.... Journée des femmes... etc.

 
Catherine m’a dit : Rends-toi utile, c’est la journée des femmes.

- Moi je veux bien, mais sur mon calendrier à fleurs de Femmes d’aujourd’hui, il n’y a pas « Journée des femmes », il y a « Journée des Nations-Unies pour les droits de la femme et la paix internationale ». Ça  ne fait déjà qu’un tiers de journée pour nous autres. Et si tu comptes sur les Nations-Unies pour  aménager ton Paradis sur terre....

- Fais pas ch.. Pardon

- Écoute, je veux bien m’y coller, mais à mes conditions : : 1)  je laisse tomber le Machin, 2) je parle de qui je veux, et, 3) pour la paix, on  verra plus tard. Dans l’immédiat, je réclame l’égalité, la liberté et la fraternité. Ça te va ?

- Sororité, au moins...

- Ah, non ! Ça fait jargon... comme non-voyant... mal-entendant... Beurk ! Et d’abord, la Mère des Dieux, elle n’était pas bisexe ?

- Si.

- Ben, alors ? Allons-y Folleville !

 

Journée de la femme - Lublin Pologne 1954

Quelques femmes d'hier, d'aujourd'hui, et même une d'avant-hier.

Galerie perso.

On est le 8 mars. (faites un effort).

*  

 

Je ne parlerai pas de la déesse sumérienne de l’écriture Nidaba, qui prouve quoi sinon que ce sont les gonzesses qui l’ont inventée ?

Je ne dirai rien des « débris de l’armée des Amazones » en Ardenne, « qui y ont peut-être fait souche ». Ça, c’est la marotte de Catherine. (« Tu trouves ça normal, toi, Jeanne d’Arc, Théroigne, Saint-Just et Rimbaud nés dans un mouichoir de poche ? ») Pas envie de finir aux Petites Maisons.

Je ne parlerai pas davantage de la Fête des femmes dans l’Antiquité grecque, qui était une fête de la déesse-grain-de-blé Koré et de sa mère Déméter, car cela nous entraînerait moins loin que Sumer mais trop loin quand même. Elle ne tombait d’ailleurs pas le 8 mars, leur fête, mais le 12 du moici
s scirophorion (± début juin). Elle consistait principalement à jeter des porcelets vivants dans une cavité terrestre, anfractuosité, caverne ou autre et à les y laisser mourir et pourrir. Quand le temps était venu pour Koré de descendre chez son infernal époux et d’y devenir Perséphone, déesse-truie de la mort (temps des semailles), on récupérait les restes des petits cochons et on les mélangeait aux graines-Koré. C’était un rite de fertilité. Le culte de Déméter et Koré ainsi que la fête de leurs filles terrestres était donc intéressé.

Pour ce qui est de la « fête » ou « journée » qu’on célèbre aujourd’hui, commençons par rendre à Vladimir Ilyich ce qui appartient à Lénine : c’est lui qui a choisi cette date du 8 mars. En 1921. En souvenir des ouvrières de Saint-Petersbourg, qui avaient fait ce jour-là, en 1917, une grande manifestation pacifique – la manie des femme, les manifestations pacifiques ! – pour réclamer du pain, le retour des hommes du front, c’est-à-dire l’arrêt de la guerre, et la république en paquet-cadeau. Comme elles n’avaient pas obtenu ce qu’elles voulaient, elles s’étaient mises en grève et de fil en aiguille... le 8 mars 1917 est le premier jour de la Révolution Russe. Comme la manif des femmes à Versailles, déjà pour du pain, en juillet 1789 ? Tout juste.

Mais ce n’est pas Lénine qui avait eu l’idée de départ, c’était Clara Zetkin.

Clara jeune.jpgClara Zetkin (1857-1933) s’appelait en réalité Clara Eissner, et elle n’était    pas russe, elle était allemande. Marxiste, ça oui, elle l’était, institutrice (déjà fille d’instituteur), journaliste et femme politique.

C’est en 1878 qu’elle avait rompu avec sa famille pour se lancer dans la carrière. Chez les socialistes. Mais le chancelier Bismarck avait frappé son parti d’interdiction et elle avait dû prendre le chemin de l’exil – c’est fou ce qu’il y a eu d’exilés politiques en Suisse à la fin du XIXe siècle ;  en Belgique aussi d’ailleurs –. Bref, elle y avait rencontré Ossip Zetkin, qui, lui, était russe, et il était devenu son compagnon. Elle ne l’avait pas épousé mais avait pris son nom, et ils avaient eu, ensemble, deux enfants. À la mort de Zetkin, elle avait rencontré le peintre Friedrich Zundel et l’avait épousé, mais sans porter son nom. Zetkin elle était restée.

On peut dire que sa carrière est jalonnée d’un grand nombre d’actions très importantes, pas seulement pour le sort des femmes mais pour le sort de toutes les classes dominées. Ainsi, elle a participé, à Paris, à la fondation de la IIe Internationale ; elle a fondé – toute seule – la revue des femmes socialistes allemandes, Die Gleichheit (L’Égalité), et c’est à Copenhague, le 8 mars 1910 (sept ans avant la manif des Saint-Pétersbourgeoises), qu’elle a proposé la création d’une journée internationale des femmes, qui devait être, d’après elle, une journée de luttes : il s’agissait surtout d’arracher le droit, pour les femmes, de voter comme n’importe qui. (Aujourd’hui, dans un de ses livres, M. José Saramago fait voter blanc 83 % des électeurs d'un pays, et il a, hélas, raison.).
D’une lecture ancienne, je crois avoir retenu que dans cette revue, Die Gleichheit, elle avait posé la question de la liberté sexuelle et de l’égalité entre les hommes et les femmes, à quoi s’était opposé Lénine, qui avait trouvé que pour tout cela, on verrait plus tard, que les choses sérieuses d’abord, etc. Dommage. Du coup, c’est le capitalisme qui s’est emparé du problème et (en 1968) a dicté ses solutions, dans des buts inavouables, dont un des moindres n’était pas le souci mercantile de fabriquer des consommateurs sexuels obligatoires.

Je pourrais vous détailler les nombreuses activités de Clara Zetkin et leurs résultats. Je vais juste rappeler que non seulement elle a fini par arracher le droit de vote (en Allemagne) mais qu’elle a aussi été députée au Reichstag de 1920 à 1933, c. à d. jusqu’à ce que Hitler y mette le feu. Elle y a prononcé son dernier discours, à titre de doyenne de l’Assemblée, en 1932, pour appeler les Allemands à résister au nazisme. Après cette mémorable nuit d’incendie du 27 au 28 février 1933, que croyez-vous qu’il arriva ? Les nazis suspendirent toutes les libertés et mirent les partis progressistes hors la loi. Comme après le 11 septembre ? Évidemment oui, c’est une stratégie vieille comme l’usage de la démocratie contre elle-même. Clara dut reprendre le chemin de l’exil et mourut, quelques semaines seulement plus tard, à Moscou... On a accusé Staline de l’avoir liquidée. De quoi n’a-t-on pas accusé Staline ?

Ceci est un résumé si succinct qu’il en est outrageant. Mais je viens de m’apercevoir que Secours Rouge lui consacre, pour ce 100e anniversaire de son initiative, un dossier biographique illustré. Franchement, je ne pourrais pas faire aussi bien. Allez-y donc voir, vous ne perdrez pas votre temps. C’est là :
http://www.secoursrouge.org/zetkin.php

Clara Zetkin avait eu une amie très chère et compagne de luttes : Inès Armand, dite Inessa (Elisabeth, en fait). Née le 8 mai 1874 à Paris, d’un père français, le chanteur d’opéra Théodore Stéphane, et d’une mère anglaise, la comédienne Nathalie Wild.

La vie d’Inessa Armand est un roman et il s’y est passé tant de choses qu’il est impossible de la résumer dans un post de circonstance comme celui-ci.

armand_brussel_1909.jpgJe mentionnerai seulement pour mémoire qu’elle parlait plusieurs langues, que, d’Inès, elle devint Inessa, par son mariage avec Alexandre Armand, fils d’un richissime industriel du textile russe ; qu’elle eut de lui cinq enfants ; qu’elle le quitta un beau jour pour vivre, mais pas longtemps, avec son beau-frère Vladimir ; qu’elle fut tolstoïenne et féministe avant de s’engager plus précisément en politique. On peut dire que c’est la lecture des écrits de Lénine qui détermina tout le reste de sa trajectoire. Elle s’engagea dès lors dans la préparation acharnée de jours meilleurs, passant d’un pays à l’autre, participant à tous les événements désormais historiques qui ont précédé la révolution russe, et, lorsque Vladimir Ilyich rentra en Russie, en 1917, elle fut du voyage. Elle était devenue sa femme de l’ombre, bien qu’elle ait été, à mon avis, infiniment plus que cela. On pourrait presque dire que Lénine n’a quasiment rien fait qu’elle n’ait fait aussi, de son côté. Tout en élevant cinq enfants. 

 

Inessa Armand et ses enfants, en exil à Bruxelles, 1909.

Pour finir, Inessa Armand a dirigé la section féminine du Comité Central de Parti Communiste russe de 1919 jusqu’à sa mort en septembre 1920, ne cessant jamais de payer de sa personne. C’est d’ailleurs ce qui l’a tuée : partie en mission dans le Caucase alors qu’y régnait une épidémie de choléra, elle y contracta la terrible maladie loin de toute possibilité de soins et mourut dans le train qui ne put la ramener à Moscou assez vite, partageant ainsi le sort de ceux qu’elle était allée galvaniser.

On dit que Lénine ne s’est jamais remis de l’avoir perdue.

Elle est inhumée sur la Place Rouge, pas loin de lui, le long de la muraille du Kremlin.


J’ai dit qu’elle était une héroïne de roman. Trois films ont évoqué son histoire : 

  •  Lénine à Paris, de Serguei Youtkhevitch, où elle était incarnée par Claude Jade    
  •  Le train, de Damiano Damiani, où Dominique Sanda lui a prêté ses traits.
  •  Minu Leninid, d'Hardi Volmer où c’est Janne Sevchenko qui la fait revivre.


Des livres aussi lui ont été consacrés, dont la belle biographie de Jean Fréville Une grande figure de la Révolution russe : Inessa Armand, Paris, Éditions sociales, 1957, depuis longtemps épuisé.
 
Plus récemment, Georges Bardawil, a donné Inès Armand, La deuxième fois que j’entendis parler d’elle, chez J.C. Lattès, Paris, 1983.


Sa première biographie en anglais est l’Inessa Armand, Revolutionary and Feminist, de R.C. Elwood, Cambridge University Press, 1992 et 2002.

Quand l’édition française aux mains de marchands d’armes ne sera plus à la ramasse, on rééditera peut-être au moins sa biographie par Fréville... Mais ce serait bien aussi qu’un jeune historien s’y colle, ou même une jeune historienne.

 

*   

 

Rachel, crois-tu qu’on puisse t’oublier ?


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 Pour ceux qui n'étaient pas nés :

Rachel Corrie était une étudiante américaine de 23 ans, qui militait dans un mouvement non-violent de solidarité internationale (I.S.M.). Elle a été assassinée dans la bande de Gaza, par un jeune soldat israélien, qui l’a délibérément écrasée en lui passant par deux fois sur le corps avec un bull-dozer, alors qu’elle tentait de faire un rempart de ce corps à la maison d’un médecin palestinien.

 

rachel-corrie.jpgrachel_corrie_dead.jpg

                                  Avant                                      Après

Avec le journal et les e-mails de la jeune fille, Katherine Viner et Alan Rickman ont fait une pièce, qu’ils ont intitulée My name is Rachel Corrie. Cette pièce a fait le tour du monde. Elle est encore, en ce moment, jouée un peu partout, mais ne l’a jamais été à New York, où le lobby pro-israélien a réussi à suffisamment terroriser le directeur du New York Theater Workshop pour qu’il la retire de l’affiche avant la première représentation.

L’assassinat de Rachel Corrie avait été filmé par un témoin. En voici la vidéo. Deux jeunes hommes que l’on y voit ont aussi été assassinés intentionnellement, d’une balle bien ajustée dans la tête, par des militaires dont un seul a été poursuivi (euh... un bédouin arabe enrôlé dans Tsahal, mais c’est fortuit).


 


 

*

 

Femmes afghanes au marché

 

 

                                                                                                                                                         ...Originaire de la lointaine Saint-Pétersbourg. elle a accompli un long voyage pour arriver dans ce pays, celui qu'Alexandre le Grand a traversé sur sa licorne, cette terre de vergers légendaires et d'épaisses forêts de mûriers, de grenadiers qui ornent les frises de manuscrits persans écrits voilà plus de mille ans.

  Son hôte s'appelle Marcus Caldwell. Anglais de naissance, il a passé la majeure partie de sa vie ici en Afghanistan, après avoir épousé une Afghane. Il a soixante-dix ans, et sa barbe blanche, ses gestes mesurés évoquent ceux d'un prophète, un prophète déchu. Elle n'est là que depuis quelques jours et ne sait rien ou presque de cette main gauche que Marcus a perdue. La coupe de chair qu'il pouvait former avec les paumes de ses mains est brisée en deux. Un jour, tard dans la soirée, elle l'a interrogé à ce propos, avec délicatesse, mais il s'est montré si réticent qu'elle n'a pas insisté. En tout état de cause. il n'est besoin d'aucune explication dans ce pays. Il ne serait guère surprenant qu'un jour les arbres et les vignes d'Afghanistan cessent de pousser, de peur que leurs racines en continuant de croître entrent en contact avec une mine enfouie à proximité.

  Elle est tombée malade pratiquement dès son arrivée, il y a quatre jours de cela, succombant à l'épuisement consécutif à son voyage jusqu'à lui, et il a pris soin d'elle depuis, après avoir vécu dans l'isolement le plus complet pendant des mois. D'après les descriptions qu'elle en avait eues, comme elle l'a dit dans son délire lors du premier après-midi, elle s'attendait à rencontrer une sorte d'ascète vêtu d'écorce et de feuilles, et accompagné d'un cerf de la forêt.

  Elle lui a dit aussi qu'il y a vingt-cinq ans son frère, entré en Afghanistan avec l'armée soviétique, faisait partie de ceux qui n'en étaient jamais revenus. Elle a visité le pays à deux reprises entre-temps, sans trouver la preuve qu'il était mort ou encore en vie, mais peut-être en ira-t-il autrement cette fois-ci. Si elle est ici aujourd'hui, c'est parce qu'elle a appris que la fille de Marcus aurait pu connaître le jeune Soviétique.
Il lui a dit que sa fille, Zameen, était morte.
"A-t-elle jamais fait une quelconque allusion'' a-t-elle demandé.
-Elle a été emmenée de cette maison en 1980, à l'âge de dix-sept ans. Je ne l'ai jamais revue.
-Et personne d'autre non plus?
-Elle est morte en 1986, je crois. Elle était alors la mère d'un petit garçon qui a disparu à peu près à l'époque où elle est morte. Elle était amoureuse d'un jeune Américain, et c'est de lui que je tiens ces informations. "

  C'est le premier jour qu'a eu lieu cette conversation, au terme de laquelle la jeune femme a glissé dans un long sommeil.

  À l'aide des diverses plantes du jardin, il a concocté une pommade pour la base de son cou, couverte d'un énorme hématome, la peau presque noire au-dessus de l'épaule gauche, comme si un peu des ténèbres du monde avait tenté d'entrer en elle à cet endroit. Il a regretté que ce ne soit pas la saison des grenades, car leur jus est un antiseptique puissant. Quand le car est tombé en panne au cours du voyage, a-t-elle raconté, tous les passagers sont descendus et elle s'est endormie sur le bas-côté de la route. Et soudain se sont abattus sur elle trois coups rapides assénés à l'aide d'un démonte-pneu, lui arrachant des cris de douleur et d'incrédulité. Elle était allongée, les pieds en direction de l'ouest, vers la ville sacrée de La Mecque à près de deux mille kilomètres de là, marque d'irrespect totalement involontaire de sa part, dont l'un des passagers avait cru bon de la punir. Elle avait commis une erreur grossière en voyageant enveloppée de voiles à l'image des femmes du pays, dans l'idée que ce serait plus sûr. Si son visage avait été plus exposé, et la couleur de ses cheveux visible, peut-être lui aurait-on pardonné sa faute en sa qualité d'étrangère. En revanche, n'importe qui, même un enfant qui aurait pu être son fils, avait le droit de punir pour l'exemple une Afghane sacrilège.

Nadeem Aslam, La vaine attente


Je salue au passage, à défaut de pouvoir faire grand-chose d’autre sinon exprimer mon mépris et celui de toutes les femmes dignes de ce nom pour ceux qui font vivre en enfer depuis combien ?... un siècle ?... deux ?.... les femmes afghanes, dont une seule, voilée ou pas, vaut plus cher que tous les hommes impliqués mis ensemble, et ceci veut dire surtout nos «représentants», qui n’ont pas honte d’envoyer dans ce malheureux pays des jeunes gens des classes inférieures massacrer et se faire tuer pour satisfaire la volonté de puissance et la rapacité des maîtres qu’ils se sont et nous ont donnés.

 

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http://www.rawa.org/index.php

 

 

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Deux femmes attendant l'aube de leur exécution

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Peu importe qui a tiré. Tous sont coupables. Et nous aussi de les laisser faire.

 

*  

 

« Quoi que fassent les femmes, elles doivent le faire deux fois mieux que les hommes pour qu’on les trouve à moitié aussi capables qu’eux. Heureusement, ce n’est pas difficile. »  Charlotte Whitton (1896-1975)

 

 

Quand on a eu la chance de ne pas naître afghane aujourd’hui ou cévenole au XVIe siècle; quand on a eu, comme moi, la chance rare d’avoir un père et des oncles que l’extrême misère avait rendus adultes avant l’âge et qui vous ont parlé d’égaux à égale quand on n’était pas plus haute que leurs genoux ; quand on a eu celle de naître en un endroit du globe et à un moment de l’Histoire où ne sont battues que celles qui le veulent bien, on ne peut qu’être pleinement d’accord avec ce qui suit :

 

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  Pas concernée par la lutte des sexes

   par Aline de Diéguez

2004-04-05

  Cher François,

Merci pour votre message et votre présence attentive. Je vous dois une lettre sur, non pas la lutte des classes, mais la « lutte des sexes », si je puis dire, puisque c'était l'objet de votre dernière grande lettre. En fait, je suis embarrassée, parce que plus j'y pense, plus je m'aperçois que je ne me sens pas concernée. J'ai l'impression d'avoir toujours fait ce que je voulais sans me soucier de mon sexe. Enfant, j'ai appris à réparer mon vélo comme les garçons, et à coudre comme les filles. Cela m'est resté : perceuse, scie électrique ne me font pas peur. etc. Du coup, je suis obligée de vous dire que je me sentais plutôt supérieure aux garçons de ma classe et je n'ai pas honte de dire que cela a continué à l'âge adulte. Je me suis aperçue que le seul obstacle est l'incompétence. C'est pourquoi j'ai toujours été acceptée favorablement dans une conversation sur la maçonnerie avec des artisans, dans une discussion sur le structuralisme au cours d'un colloque ou sur toute activité classée « féminine » que je ne méprise pas du tout. Si les femmes ne s'intéressent ni à la philosophie, ni aux découvertes scientifiques, et ne savent pas se débrouiller avec une installation électrique ou des problèmes d'ordinateur, elles n'ont finalement que la place qu'elles méritent.

Si « les femmes » veulent se faire reconnaître à égalité avec les hommes dans la société et au travail, il leur reste à retrousser leurs manches et à montrer ce qu'elles savent faire.

J'ai l'impression que je ne suis pas un bon exemple de la lutte pour la « libération » des femmes. Ne m'étant jamais sentie emprisonnée, je n'ai jamais éprouvé le besoin de me libérer de quoi ce soit.


Très amicalement à vous

Aline



Aline de Diéguez

Est l’épouse du philosophe Manuel de Diéguez, et si on ignore tout de sa trajectoire personnelle, par une discrétion qui n’est pas de ce temps « people », on sait en revanche beaucoup de ce qu’elle pense, parce qu’elle le fait savoir sur un blog où non seulement elle écrit mais où elle dessine aussi le monde qui l’entoure, dont l’état ne lui plaît pas.

Victor Hugo a dit quelque part1 : « Tacite, qui attache aux tyrans leur règne au cou ». Il aurait pu le dire aussi d’Aline de Diéguez.

À titre d’exemple, une des choses les plus violentes que j’aie lues de longtemps est cet accrochage au cou de M. Mahmoud Abbas, le 30 octobre dernier, où la violence est d’autant plus meurtrière que la forme est plus policée :
http://pagesperso-orange.fr/aline.dedieguez/mariali/pales...

Chers internautes, vous ne perdrez pas votre temps à explorer le blog entier de cette dame qui sait réparer les vélos et qui sait aussi penser :
http://pagesperso-orange.fr/aline.dedieguez/mariali/somma...

Pour les images toutes seules, regroupées en carnets, c’est là :
http://no-war.over-blog.com/ext/http://anti-fr2-cdsl-air-etc.over-blog.com/ext/http://www.dieguez-philosophe.com/mariali


Mais j’aimerais plus spécialement attirer aujourd’hui votre attention sur ceci :
http://pagesperso-orange.fr/aline.dedieguez/mariali/picrochole/conspirateurs/conspirateur.htm

qui est de 2008, et sur ses développements d’aujourd’hui :

1ère partie
http://no-war.overblog.com/ext/http://pagespersoorange.fr...
 
2e partie
http://pagesperso-orange.fr/aline.dedieguez/mariali/chaos...

La 3e partie étant à venir.


Quand vous aurez lu - n’y manquez pas – vous vous apercevrez qu’il ne s’agit pas de plusieurs articles, mais d’UN livre d’Histoire, aussi informé qu’il est lucide et rigoureux, toutes qualités qui ne courent pas autant qu’on le croit les couloirs des officines de Clio.

Ce livre, en train de s’écrire sous nos yeux, m’a remis en mémoire une phrase de Leopold von Ranke, père de l’histoire scientifique européenne, à qui on reprochait des points de vues fort peu chrétiens dans son Histoire de l’Empire Ottoman, et qui répondit aux critiques : « Je suis historien avant d’être chrétien. Ce qui m’intéresse, ce sont les faits, la façon dont les choses se sont réellement passées. »  Clio – Sainte Trinité : 1-0.

Internautes mes soeurs, vous savez ce qu’il vous reste à faire, si vous ne voulez pas mourir idiotes.


*  

 

Shministim

 

Chère Catherine,

Nous vous écrivons de Tucson, Arizona, après une incroyable première semaine de notre tournée aux USA. Jusqu’à présent, nous avons été accueillies très chaleureusement par tous nos hôtes, dans chacune des villes où nous sommes passées, de la région de San Francisco Bay à Honolulu, Hawaii !

Considérant les réactions suscitées par la politique d’Israël, nous nous attendions à devoir affronter une forte opposition à notre présence. Nous sommes heureuses que les désaccords qui se sont fait jour pendant nos discussions aient toujours été exprimés avec courtoisie et respect.

Nous devons dire que l’ouverture d’esprit avec laquelle nos propos ont été accueillis a été rafraîchissante, y compris dans une synagogue juive et sur un campus où règne généralement une grande tension à propos des problèmes que nous venions évoquer.

Nous espérons que ces échanges de vues stimuleront la discussion sur le conflit israélo-palestinien et sur le rôle qu’y jouent les États-Unis. Comme nous l’avons rappelé aux personnes venues nous entendre, « les dollars de vos impôts alimentent notre occupation ! ».

En solidarité,

Netta et Maya.

Nedda et Maya a Staten Island
 

Maya Wind et Netta Mishly

à Staten Island, 2009

 

Cette lettre a été écrite, en septembre 2009, par Maya et Netta, à ceux qui avaient soutenu de façon ou d’autre leur initiative.

Explication :

En Israël, le service militaire est obligatoire pour les deux sexes dès l’âge de 18 ans. On appelle Shministim des étudiants du secondaire terminal qui refusent de servir dans l’armée israélienne, parce qu’elle occupe abusivement le territoire palestinien et y commet des crimes que le monde entier condamne2.

D’abord sporadiques et isolées, les lettres de refus de servir sont devenues concertées et collectives. On pense que cent jeunes à peu près – filles et garçons – ont signé celle-ci :


« Nous, signataires de cette lettre, jeunes israéliens d'écoles supérieures, déclarons vouloir nous opposer à la politique d'oppression et d'occupation menée dans les territoires occupés et en Israël. C'est pour cela que nous refusons de servir dans l'armée israélienne.

Ce refus signifie d'abord une protestation contre la politique de séparation, de contrôle, d'oppression et de meurtres menée par l'Etat d'Israël dans les territoires occupés, car nous comprenons que cette politique ne nous mènera jamais à la paix et contredit les valeurs fondamentales qu'une société se disant démocratique doit avoir.


Tous les membres de ce groupe croient en la valeur du travail social. Nous ne refusons pas de servir la société dans laquelle nous vivons, mais nous protestons contre l'occupation et les moyens d'action employés par le système militariste aujourd'hui: négation des droits civils, discrimination sur une base raciale et actions contraires aux lois internationales.

Nous nous opposons aux actions prises au nom de la "défense" de la société israélienne: postes de contrôles, assassinats ciblés, routes-apartheid réservées aux juifs, couvre-feu, etc... qui servent la politique d'occupation et d'exploitation, annexe plus de territoires occupés à l'Etat d'Israel et nie les droits de la population palestienne d'une manière aggressive. Ces actions sont un sparadrap posé sur une plaie saignante, et une solution limitée et temporaire qui aggrave les conflits.

Nous nous opposons au pillage et au vol des territoires et des sources de revenus des Palestiniens en vue de l'expansion des implantations [...] De plus, nous nous opposons à toute transformation des villes et villages palestiniens en ghettos privés des conditions minimales d'existence ou de source de revenus par la concstruction du mur de séparation.

Afin d'établir un dialogue effectif entre les deux sociétés, nous, la société aux fondations bien établies et plus forte, avons la responsabilité d'établir et de renforcer l'autre. C'est seulement avec un partenaire socialement et financièrement mieux établi que nous pourrons travailler à la paix plutôt qu'à des actes de vengeances unilatéraux. Plutôt que de supporter ces citoyens qui espèrent la paix, l'armée prend des sanctions, et pousse de plus en plus de gens vers des actes d'extrême violence et vers l'escalade.

[....]

Là où il y a des humains, il y a quelqu'un pour parler. Par conséquent, nous demandons de créer un dialogue allant au-delà de la lutte de pouvoir, de la vengeance et des actions unilatérales; de désapprouver le mythe du "pas de partenaire crédible" qui nous conduit à une situation perdant/perdant de frustration continue, nous demandons que l'on opte pour des méthodes plus humaines.

Nous ne pouvons pas détruire au nom de la défense, ni emprisonner au nom de la liberté. Par conséquent, nous ne pouvons à la fois agir moralement et servir l'occupation.

Les membres du "Shministim"

 

La peine qu’encourent ces jeunes objecteurs de conscience est de 21 à 28 jours de prison.

À la fin de leur peine, ils sont de nouveau appelés à faire leur service militaire. S’ils refusent une deuxème fois, comme la plupart le font, ils subissent à nouveau la même peine. Le processus peut être répété à l’infini si le gouvernement et l’armée le veulent.

Cela n’a l’air de rien, trois ou quatre semaines de prison à répétition, avec sorties entre les coups, surtout en comparaison de ce qu’endurent les Palestiniens, mais cette répression « démocratique » les empêche de poursuivre leurs études, de trouver un quelconque travail et de fonder une famille. Elle peut les en empêcher très longtemps.

En 2009, après le choc du massacre de l’opération « Plomb durci », un certain nombre de shministim ont décidé d’aller réveiller les consciences somnolentes dans quelques coins sourds-muets de sainte Communauté Internationale. Par deux ou par trois, tels des représentants en mission de la Première République ou des Sandinistes de 1990, ils ont pris leur bâton de pélerin et s’en sont allés « expliquer » de quoi il est question au juste et rappeler les responsabilités de chacun. Lourde tâche pour de jeunes épaules, car ces missionnaires, dressés depuis la naissance à être une nouvelle « Hitlerjugend » ont dû tout inventer et ne compter que sur leurs propres ressources intérieures, dès lors qu’ils ne sont pas restés sourds à ce que Jean-Jacques Rousseau appelait « notre étincelle de divinité » et James Joyce « agenbite of inwit »3 .

Tandis qu’un groupe de trois (deux filles et un garçon) s’en allait en Afrique du Sud, Netta et Maya, en collaboration avec les Américaines de Codepink, se lançaient dans un vaste tour des USA. Des vidéos de certaines de ces séances d’information et de discussion se trouvent sur Internet. Si vous savez vous y prendre, vous pourrez les y voir. Netta et Maya sont à présent rentrées chez elles, c’est-à-dire probablement dans une prison militaire.

Ce qui, moi, me ravit particulièrement chez ces jeunes gens, garçons et filles, c’est que dans un monde qui semble devenu la concrétisation cauchemardesque des théories d’Hélvétius, ils donnent raison à Rousseau.

Question oiseuse : Pourquoi rien de ce genre ne s’est-il produit en Europe ? L’«Union » n’a pas de collectifs féminins équivalents à Codepink ou quoi ?


refuse - latuff
                                                                                                         

Et Carlos Latuff est un grand dessinateur politique brésilien - http://latuff2.deviantart.com/

 

    *

 

Quand un homme prend part à une révolution, on  dit qu’il est un révolutionnaire.
Quand c’est une femme, on dit « bacchante de la Révolution ».

 

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Dernière mais non des moindres, 

... en un peu plus développé... 

... car elle est d'ici... 

... et j'ai un compte à régler.

 

 

 

Anne-Josèphe Terwagne,
dite Théroigne de Méricourt


Née à Marcourt (Ardenne belge) le 3 août 1762, morte à Paris (Salpêtrière) le 8 juin 1817.

Tout le monde croit connaître « la belle Liégeoise », dont les quelques inventions qui prétendent la définir courent le monde et les pseudo-livres d’histoire depuis deux siècles. Tout le monde sait que c’était « la panthère de la Révolution », « une tigresse assoiffée de sang » (avec une préférence pour celui de Marie-Antoinette), qu’elle s’habillait en homme et brandissait des sabres, qu’elle fut publiquement « mise nue et fessée » par des tricoteuses, qu’elle était folle et qu’il fallut l’enfermer. Ainsi s’exprime l’omniscient Ouy-Dire.

Anne Terwagne fait partie de ceux, nés sous une mauvaise étoile, dont le destin semble être de servir de paratonnerre à malheurs et à malfaisances humaines. Tels Job qui, au moins, y était pour quelque chose, puisqu’il croyait en Dieu.

Née d’une famille de laboureurs, c’est-à-dire de fermiers aisés (un peu comme Jeanne d’Arc, voyez...), elle eut le premier et déterminant malheur de perdre sa mère en bas âge. Son père se remaria. La belle-mère était acariâtre et prit l’enfant en grippe.

Commença pour elle, alors, le périple habituel des enfants de la D.D.A.S.S. : quelque temps chez une «marraîne » qui se lassa vite de jouer les éducatrices de substitution et la refila à un couvent de bonnes soeurs. Pour m’être moi-même enfuie à deux ans et demi d’un tel semi-internat, j’imagine sans peine... Elle s’enfuit, revint chez sa marraîne sans baguette ni citrouille, réessaya la maison paternelle qui se ferma comme une huître, et fut en fin de compte « placée » chez des semi-nobles, pour s’occuper de leurs enfants. Elle n’avait pas quinze ans.

La gamine, qui avait une jolie voix et encore beaucoup d’illusions à perdre, rêvait d’être cantatrice. Audacieux, en plein règne des castrats.

Or, vint à passer par là une dame fort sociable « qui avait fait les beaux jours de l’Oeil de Boeuf », entendez une ancienne prostituée, qui passait le temps désormais à tenir salon « entre Londres, Anvers, Bruxelles, Liège et Spa », entendez une espionne.  Spa était alors ce qu’est aujourd’hui Dubai, et la «Querelle des Jeux de Spa » qui donna, en 1788, le coup d’envoi à la Révolution Liégeoise, y a été fomentée par des agents britanniques4 .

Si la protectrice de la future Méricourt avait connu son heure de gloire sous Louis XV, elle ne devait pas trop compter sur ses propres charmes pour attirer chez elle ceux à qui elle voulait tirer les vers du nez. Il lui fallait de la chair fraîche. Que se passa-t-il au juste ? Anne fut-elle cédée à sa nouvelle maîtresses par les anciens ? Leur demanda-t-elle la permission de quitter leur service (elle était mineure) ? « On » lui promit en tout cas de lui apprendre la musique et de l’initier au chant. C’était plus qu’il n’en fallait pour l’attirer comme un moucheron dans une toile.

Elle s’en fut donc avec sa nouvelle propriétaire et commença sa carrière de courtisane, pour laquelle il ne semble pas qu’elle ait été surdouée ni surtout très motivée. En revanche, elle n’apprit pas le chant d’opéra en dépit de ses nombreuses réclamations.

C’est à Londres, dans le salon de l’accueillante cosmopolite, dont il était un assidu, qu’elle rencontra un des hommes les plus sinistres de l’Ancien Régime et des deux suivants : Jean-François Perregaux, Suisse, banquier et espion à la solde de l’Angleterre, après l’avoir été à celle de la Société Typographique de Neuchâtel.

Dès lors, son destin était scellé. Les deux Thénardiers allaient y pourvoir à un point qu’elle n’a sans doute elle-même jamais soupçonné.

Avant de poursuivre et en guise de commentaire latéral à l’étude de Madame de Diéguez sur la Fed, je me permets de rappeler que « la banque dite de France » (l’expression est d’Henri Guillemin) fut en réalité une banque privée, dont la France eut le privilège d’engraisser les actionnaires. Elle fut comme on sait créée par Napoléon, qui, n’étant pas ingrat, mit à sa tête celui qui avait sponsorisé son coup du 18 Brumaire an VIII  : Perregaux. Lequel était toujours le loyal agent de William Pitt et allait rester celui de ses successeurs. Pour mémoire... Coup d’état : 19 novembre 1799 – Création de la « Banque de France » : 18 janvier 1800.

Revenons en arrière et à notre Théroigne. Dans le salon de sa protectrice, elle fit la connaissance d’un jeune aristocrate anglais, héritier d’une riche famille mais aussi mineur d’âge qu’elle, et ne disposant donc ni de sa fortune ni de son libre arbitre. Il la séduisit, et lui promit le mariage « dès que... ». Cette promesse n’engagea qu’elle, qui en tomba enceinte et accepta de fuir pour le suivre. Il la mit dans ses meubles, lui offrit des bijoux fastueux – les usuriers prêtaient volontiers aux jeunes sots avec « des espérances » -  et en attendant sa majorité, se lança dans une vie de débauche, où les moeurs à voile plutôt qu’à vapeur ne manquèrent même pas. Est-ce pour qu’il échappe à l’exemple paternel qu’elle mit son enfant en nourrice en France ou pour toute autre raison ? Je ne sais. Elle finit par s’enfuir du bouge où elle était moins chez elle que les comparses de son futur et fit la connaissance d’un vieux gentilhomme qui lui promit, par écrit, de lui servir toute sa vie une rente. Contre quels services ? Allez savoir, car aussitôt, elle se mit, sans lui, en route pour l’Italie, dans l’idée fixe d’apprendre le chant d’opéra. Elle semble avoir eu un flair incomparable pour attirer à elle les personnalités les plus pourries... ou est-ce qu’elles pullulaient alors tellement qu’il était impossible à quelqu’un de désemparé de les éviter ? Le castrat – célèbre – à qui elle demanda des leçons, non seulement ne les lui donna pas mais se débrouilla pour la tondre.

Entretemps, son enfant, né de santé fragile, était mort chez sa nourrice.

C’est alors qu’il ne fut bruit partout que de la convocation des États-Généraux et qu’à l’instar de Philippe Buonarrotti, elle s’enflamma et s’en fut là où allaient se passer les choses.

De moeurs austères quoi qu’on en ait dit dans les sentines de l’aristocratie, elle tint à Paris table ouverte et nourrit, jusqu’à s’en ruiner, des gens bien plus riches qu’elle. Mais, incapable de se contenter de son salon, comme une Manon Roland ou une Germaine de Staël, c’est en fille du peuple qu’elle se lança dans les affaires publiques. Elle savait lire, écrire et un peu de solfège. Elle jouait joliment du clavecin aussi. Pratiquement autodidacte, elle avait en politique de l’instinct, mais aucune culture qui lui eût permis de s’orienter dans une jungle où beaucoup d’hommes se perdirent. Elle ne sut pas faire le tri, dans ses invités à la rhétorique identique, entre ceux qui parlaient pour essayer de se faire comprendre et ceux qui le faisaient pour, surtout, n’être pas compris. De ces derniers étaient Sièyes, Brissot, Camille Desmoulins, Marie-Joseph Chénier, Anacharsis Cloots, Fabre, Momoro et quelques autres par qui, pour son malheur, elle se laissa hypnotiser. Saint-Just, qui soupa quelquefois chez elle, finit très vite par s’en abstenir, ne voulant pas se commettre avec des hommes dans lesquels il avait reconnu, dès l’abord, des ennemis rédhibitoires.

C’est une des caractéristiques de l’histoire de Théroigne de Méricourt : ses mauvaises relations et l’intégrité qu’au milieu des pires compagnies elle garda toujours.

Gobant les beaux discours dans son logis, elle les traduisit au dehors par des initiatives qui ne tardèrent pas à faire d’elle, pour ces bourgeois ambitieux, une redoutable emmerdeuse, voire un danger public, et ses pique-assiettes ne firent jamais grand-chose pour empêcher les Actes des Apôtres et autres follicules aristocrates de la traîner dans la boue et de la calomnier de toutes les manières possible, de préférence les plus basses.

Échantillon (ce sont les Goncourt qui parlent) :

« Que d’applaudissements ! Mais aussi quels rires dans la presse royaliste ! Quelle proie que « la Muse de la démocratie », que cette « Vénus donnant des leçons de droit public » pour les moqueries et les huées ! Rivarol, Peltier, Champcenets, Suleau, Marchand, ne tarissent pas d’ironies, de soufflets, de gorges-chaudes et d’ordures. Que de gros esprits et de goguenardises salées ! Un pamphlet la loge rue Trousse-vaches. Les Sabats jacobites donnent « Le boudoir de Mademoiselle Théroigne, Intermède civique.- » -– On voit, sur une espèce de toilette, un pot de rouge végétal, un poignard, quelques boucles de cheveux éparses, une paire de pistolets, l'Almanach du père Gérard, une toque, la Déclaration des droits de l'homme, un bonnet de laine rouge, un peigne à chignon, une fiole de vinaigre de la composition du sieur Maille, un fichu fort chiffonné, la Chronique de Paris et le Courrier de Gorsas. On aperçoit dans le fond un lit de sangle décoré d’une paillasse qui sert de lit de repos à la belle patriote et à ses nombreux adorateurs. À côté de la paillasse est une pique énorme, près de laquelle on voit un superbe habit d’amazone de velours d’Utrecht. Le boudoir est orné de plusieurs tableaux agréables, tels que la Prise de la Bastille, la Mort de MM. Foulon et Berthier, la Journée du 6 octobre 1789, l’assassinat juridique de M. de Favras, les meurtres  commis à Nîmes, Montauban, etc., la Glacière d’Avignon et autres jolis massacres constitutionnels. Mademoiselle Théroigne est dans le négligé le plus galant ; elle a des pantoufles de maroquin rouge, des bas de laine noire, un jupon de damas bleu, un pierrot de bazin blanc, un fichu tricolore et un bonnet de gaze couleur de feu surmonté d’un pompon vert.»  Les Actes des Apôtres régalent leurs lecteurs de Théroigne et Populus ou le Triomphe de la démocratie, drame national en vers civiques. Le Petit Gautier l’appelle « charogne ambulante ».
C’est que Théroigne portait une idée : elle était, dans la Révolution, le parti de la femme. Dans le déchaînement de la Liberté, elle appelait la femme à l’émancipation, à l’usurpation. Elle demandait que le civisme lui fît des devoirs, l’héroïsme des droits. Elle voulait hautement, et la première, faire sortir son sexe du ménage, pour le faire entrer dans la patrie. »


L’histoire détaillée de toutes les propositions qu’elle fit, des concours qu’elle obtint, de ceux qui la soutinrent puis la lâchèrent, reste à faire.

 


Je me contenterai d’évoquer ici une des péripéties les plus mal connues de sa carrière météorique.

En juin 1790, elle quitte Paris par la diligence pour se rendre à Liège :

« Je me plaisais beaucoup à Paris, mais je n’avois plus d’argent pour y rester et j’étois pourtant toujour chargée de tous mes frères que je ne voulois point abandonner. On ne payoit point ma rente de 5000 livres et je ne savois quand on me la payerois, j’avois anticipés sur ma rente de mille écus à peut près pour deux ans et mis tous mes diamans en gages
5, je devois déjà beaucoup; je n’avois plus qu’un collier et 25 louis d’un derniere bague, que j’avois engagée pour vivre, moi et ma famille, payer la pension d’un de mes frères que je laissai à Paris pour continuer d’apprendre la peinture auprès de M. d’Avit ...6 ».

Elle rentre dans son village où elle est ravie de retrouver ses amies d’enfance, mais elle ne peut s’empêcher, en cours de route, à Liège, à Saint-Hubert, à Marcourt, de parler révolution, justice, égalité, droits du peuple. Aux Français qu’elle rencontre, elle demande de quel parti ils sont, pas toujours très prudemment. Devant un ancien dragon autrichien de son village, elle déblatère contre les rois et manque passer un mauvais quart d’heure. Le bruit commençe à courir qu’elle est chargée par les révolutionnaires français de soulever le pays. Un de ses frères vient la voir et la conduit au village de la Boverie, près de Liège, où il lui a trouvé un  logement pas trop ruineux (sa rente ne vient toujours pas et son banquier – Perregaux - ne semble pas répondre à ses lettres). Mais ses allées et venues au Pays de Liège, dûs à ses soucis d’argent, provoquent la méfiance du Comte de Mercy Argenteau, plénipotentiaire aux Pays-Bas Autrichiens (Bruxelles), qui écrit le 6 février 1791 au chancelier Kaunitz :

« Il nous arrive des prédicateurs... le nommé Cara7, ennemi de toute autorité est dans le pays, je le fais guetter... On m’annonce aussi la nommé (sic) Théroigne de Mericourt qui était à la tête des assassins de la Reine dans les journées des 5 et 6 octobre ; elle doit se trouver dans la province de Luxembourg et entretenir des correspondances avec nos enragés, avec ceux de Paris et de Liège. Un Français, muni de bonnes lettres de recommandation, est venu me demander permission de l’enlever secrètement, elle et ses papiers : j’y ai donné les mains et j’en fais soutenir l’expédition par une escouade de la Maréchaussée. Si la capture se fait, on la conduira à Fribourg pour y attendre ce qui sera décidé à son égard. ».

Les stratèges de la CIA croient peut-être avoir inventé les extraordinary renditions et les black sites...

Dans la nuit du 15 février, deux émigrés, le chevalier Maynard de la Vallette8 et le comte de St. Malou frappent à la porte de l’auberge de la Croix Blanche, à la Boverie.  – « Au nom de S.M. l’Empereur, ouvrez » ! Ils s’introduisent dans la chambre de Théroigne, la persuadent de se lever et de s’habiller, car elle est sous le coup d’une arrestation. Ils s’emparent bien entendu de ses livres et de ses papiers, et fouette cocher ! Ils essayent en route de lui faire avouer qu’elle a pris part à un complot contre la Reine, mais ils en sont pour leurs frais.

Kidnappeurs et prisonnière arrivent à Fribourg en Brisgau le 25 février (dix jours de route) et la voilà enfermée à l’auberge du Nègre, pendant que le commandant de la place demande des instructions à Vienne. Ordre lui est donné de la conduire à la forteresse de Kufstein, dans le Tyrol. Elle y arrive le 17 mars. Elle n’y est pas mise au cachot mais dans une chambre fort honnête. Elle est correctement nourrie et on lui laisse les trois livres qu’elle a pu emporter en dépit de ses ravisseurs : Sénèque, Platon et l’Abbé Mably. Elle obtient même la jouissance d’un piano. Ce qui la contrarie le plus dans cette aventure, c’est de n’avoir pu renouveler ses engagements aux Monts de Piété de Paris et de Liège et d’avoir ses bijoux vendus à vil prix. Perregaux étant toujours aux abonnés absents, son ancien maître (celui dont elle élevait les enfants), le baron de Selys Fanson, lui vient en aide : il dégage un collier à Liège et prête diverses sommes à son frère.

C’est seulement le 28 mai que M. de Plank, conseiller aulique, arrive à Kufstein pour l’interroger. Il ne lui faut pas longtemps pour se rendre compte que cette jeune femme n’a commis aucun délit, et en conclusion de son enquête, il conseille au gouvernement impérial  de la remettre en liberté.

Cela ne fait pas l’affaire du chevalier Maynard de la Valette, qui voit sa prime de prise lui échapper et qui soutient mordicus qu’il a mis la main sur une dangereuse conspiratrice. Il vient à Kufstein, armé d’un dossier de sa confection, qu’il a intitulé « Dires et aveux de demoiselle Théroigne » où il est révélé qu’elle est à la solde des Jacobins et a pour mission de propager les idées révolutionnaires dans les Pays-Bas. Elle y est aussi accusée d’avoir comploté avec Mirabeau, ainsi qu’avec les ducs d’Orléans, de Liancourt et de Broglie, car à quoi bon lésiner. M. de Plank organise une confrontation entre l’accusée et l’accusateur et en retire la certitude que c’est ce dernier qui ment. Elle n’a pu connaître aucun des personnages qu’il invoque.

En août 1791, sous une identité d’emprunt, elle quitte Kufstein en la garde du conseiller, pour être conduite à Vienne, où on la loge chez un bourgeois. Un de ses oncles d’Allemagne, Campinado, qui est banquier, vient la voir et use de son influence pour qu’elle puisse être entendue par le Chancelier Kaunitz., et ensuite, par l’empereur Leopold lui-même. Les deux hommes, après l’avoir interrogée longuement, lui rendent sa liberté, avec une somme d’argent nécessaire à son retour à Liège.

Le 15 décembre 1791, le Journal général annonce ainsi sa libération : « La crapuleuse créature qui se fait appeler Théroigne de Méricourt est maintenant à Bruxelles. Elle s’est présentée chez le respectable ministre de Metternich9. Sa barbare audace n’a pas diminué dans les prisons d’où elle sort ; l’apparition de cette charogne ambulante indigne tous les honnêtes gens de ce pays. Elle loge à l’enseigne de « l’homme sauvage », qui jamais ne fut aussi sanguinaire qu’elle. »

À Paris, une loi d’amnistie a été votée le 15 septembre, qui lui permet de rentrer sans crainte en France et, le 28 janvier, elle est reçue en triomphe aux Jacobins.

Pendant sa détention, il lui avait été demandé de mettre sa défense ou auto-justification par écrit. C’est ce qu’elle a fait. Cette « confession », comme on l’appelle, écrite au crayon sur du papier qui a mal vieilli, se trouve aux  Archives de Vienne. En 1892, M. Strohl-Ravelsberg l’a publiée, en tout ou en partie, sous le titre Les conf
essions de Théroigne de Méricourt, la belle Liégeoise confessions, dont le baron Camille Buffin a plus tard prélevé des extraits pour les publier dans ses Récits d’hier et d’aujourd’hui. C’est là que j’ai lu le peu que je connais de cette plaidoirie, qui m’a donné la très forte envie de publier (ou republier) la totalité du document. Il y a quelques années, une âme généreuse, de passage à Vienne, m’a fait parvenir l’intégralité de ce document sur micro-film. Les machines à lire les micro-films ne courant pas les rues de mon trou provincial et le nerf de la guerre manquant, ce texte intégral attend toujours d’être décrypté. Mea culpa.
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Paris 1792 – 1793 – 1794...


Les choses s’envenimaient, entre les Jacobins et ses amis. Juin 1793 vit la chute des girondins et de ce Brissot, qui l’avait tant influencée. Elle prit la précaution - sur quels conseils ? - de se faire admettre dans une clinique psychiatrique. Cela se fit beaucoup alors dans les milieux contre- anti- ou hérético-révolutionnaires, où l’on jugea expédient de se soustraire aux possibilités d’une guillotine en se faisant admettre dans la villa bien protégée de quelque aliéniste de renom. Il suffisait d’en avoir les moyens : les certificats de complaisance coûtaient cher mais valaient bien leur pesant d’assignats. Théroigne fut donc «internée».

Au bout d’un temps, soit qu’elle crût la voie libre, soit qu’elle n’y tînt plus, elle sortit. Et ne mit pas longtemps à se faire arrêter. Il n’y fallait pas grand-chose, les temps étaient troublés et le cabinet de Saint-James avait graissé les pattes qu’il fallait pour que fût extraite des prisons (Danton étant ministre de la Justice) toute une pègre de droit commun, qui ne chôma pas à dénoncer à tours de bras n’importe qui dans tous les sens, le but étant de « déstabiliser » la République, selon l’euphémisme actuel. Non, ce qui se passe en Iran n’est pas nouveau non plus.

Théroigne, donc, fut arrêtée et – c’est une hypothèse personnelle – prit en prison la mesure de ses erreurs de jugement. De se retrouver gardée peut-être par des gens de sa classe, au milieu d’autres dont elle s’était crue l’égale ? Qui le sait...  C’est de là qu’elle écrivit la fameuse lettre à Saint-Just, que tout le monde, depuis deux siècles, s’obstine à décréter « lettre de folle ». Or, cette lettre n’est pas plus insane que n’importe quel appel à l’aide envoyé par quelqu’un ne disposant pas de sa liberté et craignant ceux qui l’entourent – une première lettre étant restée sans réponse - à quelqu’un d’autre censé comprendre, à mots couverts, s’il y est fait allusion à des choses que seuls les deux correspondants peuvent connaître. Les archives et la littérature sont pleines de telles lettres, envoyées de tous temps et en tous lieux, par des prisonniers, des résistants, voire des pensionnaires, à d’hypothétiques sauveurs. Mais il est tellement plus facile d’appeler divagation ce que l’on ne comprend pas, et la race des moutons de Dindenault n’est pas éteinte.

Il est d’ailleurs facile d’en juger, car la voici. Il n’y a pas dans cette lettre un mot qui permette de conclure à la folie (l’orthographe a sans doute été corrigée par M. Laport) :

« Citoyen Saint-Just, je suis toujours en arrestation. J’ai perdu un temps précieux. Je vous ai écrit pour vous prier de m’envoyer deux cents livres et de venir me voir ; je n’ai reçu aucune réponse. Je ne sais pas beaucoup de gré aux patriotes de me laisser ici, dénuée de tout. Il me paraît qu’il ne devrait pas leur être indifférent que je sois sans rien faire. Je vous ai envoyé une lettre où je dis que c’est moi qui ai dit que j’ai eu des amis jusque dans le palais de l’empereur, que j’ai été injuste à l’égard du citoyen Bosque, mais que j’en suis fâchée. On m’a dit que j’avais oublié de signer cette lettre, c’est défaut d’attention. Je serais bien charmée de vous voir un  instant. Si vous ne pouvez venir où je suis, si votre temps ne le permet point, ne pourrais-je point me faire accompagner jusque chez vous ? J’ai mille choses à vous dire. Il faut établir l’union. Il faut que je puisse développer tous mes projets, continuer d’écrire ce que j’écrivais. J’ai de grandes choses à dire. Je puis vous assurer que j’ai fait des progrès. Je n’ai ni papier, ni lumière, ni rien ; mais quand même il faut que je sois libre pour pouvoir écrire ; il m’est impossible de rien faire ici. Mon séjour m’y a instruite, mais si j’y restais plus longtemps, si je restais plus longtemps sans rien faire, sans rien publier, j’avilirais les patriotes et la couronne civique. Vous savez qu’il a été question de vous et de moi, et que les signes d’union demandent des effets. Il faut beaucoup de bons écrits qui donnent une bonne impulsion. Vous connaissez mes principes. Je suis fâchée de n’avoir jamais pu vous parler avant mon arrestation. Je me suis présentée chez vous. On me dit que vous étiez déménagé. Il faut espérer que les patriotes ne me laisseront pas victimes de l’intrigue. Je puis encore tout réparer si vous me secondez. Mais il faut que je sois où je serai respectée, car on ne néglige aucun moyen de m’avilir. Je vous ai déjà parlé de mon projet. En attendant que cela soit arrangé, que j’aie trouvé une maison où je serai à l’abri de l’intrigue, où je serai dignement entourée de la vertu, je demande qu’on me remette chez moi. Je vous serais mille fois obligée de me prêter deux cents livres.
« Adieu. !
                                                                              Théroigne ».


Lettre enfiévrée sans doute. Projets irrationnels peut-être, utopiques en tout cas, mais elle en avait fait déjà, qui nous paraîtraient entachés de naïf idéalisme aujourd’hui, et qui furent pourtant, pour certains, signés « Marie-Joseph Chénier, Gilbert Romme, Théroigne, David, Hion, etc. »

Quant à avoir les nerfs à vif, elle ne fut pas la seule, et de loin. Ce même Saint-Just à qui elle écrit n’a-t-il pas, moins de huit jours après avoir décrété que « l’avenir est aux flegmatiques », dans une altercation avec Carnot, piétiné et jeté au feu son chapeau ?

Ce qui touche ici au ricanement sardonique des dieux de la tragédie, c’est que Saint-Just ne reçut jamais cette lettre, puisque, au moment où elle lui était envoyée, il avait les mains attachées et attendait l’aube de son exécution.

Anne Terwagne survécut à Thermidor, mais ceux de ses anciens amis qui n’étaient pas morts avaient d’autres chats à fouetter : ils touchaient enfin au pouvoir, et ce pouvoir n’aurait que faire d’égalité, de vertu ou de justice. Il lui restait des bijoux en gage et le lancinant problème de la fameuse « rente Persan » qui n’arrivait plus depuis si longtemps, jamais envoyée ou détournée.

Laurent-François Dethier, avocat et géologue, père spirituel de la Révolution Franchimontoise - qui fut une expérience radicale très peu connue - et député du département de l’Ourthe sous le gouvernement français, a écrit d’elle : « ...elle fut enfermée comme folle sous le gouvernement consulaire dans une maison de force où elle est morte ».

« Comme folle » ? et « Sous le gouvernement consulaire » ? Dethier n’a jamais parlé pour ne rien dire et pesait ses mots. Rien, aucune pièce indiscutable ne prouvant qu’elle était folle au moment de son internement, on pourrait penser qu’elle gênait Bonaparte, lequel n’a jamais fait le moindre sentiment quand il s’est agi de se débarrasser d’une ou de très nombreuses personnes.
      
Mais le baron Buffin (dont j’ignore les sources) raconte, au début du XXe siècle, une autre histoire :

« D’après un décret du Comité révolutionnaire de la Section Le Peletier, elle fut arrêtée le 27 juin 1794 et enfermée dans la maison sise rue Laloy, 278. » C’est juste un mois avant sa lettre à Saint-Just. Sur quelles bases le décret ? Ou sur quelle dénonciation ?

« Le 30 juin suivant, (soit trois jours plus tard) Joseph Terwagne (qui dépendait d’elle pour sa subsistance) demanda au tribunal du 1er arrondissement de Paris la réunion d’un conseil de famille pour donner son avis sur la nominationn d’un curateur à Anne-Josèphe sa soeur, incapable de gérer ses biens (c’est moi qui souligne) par suite de son état de démence. »

Quelle suite fut réservée à cette demande ? Qui fut le curateur s’il y en eut un ? Que signifie cette démarche ?

- tentative de sauver sa soeur de l’échafaud en la faisant passer pour folle ?
- tentative de mettre ses biens à l’abri de la confiscation, pour le cas où elle serait condamnée ?
- manoeuvre conjointe à celle de l’arrestation ?

Demande-t-on souvent l’internement de quelqu’un qui vient de se faire arrêter ?

Nous ne savons, dans cette affaire, qui est qui et qui fait quoi. Seuls Anne et Joseph sont dans la lumière. Qui se tient dans la coulisse ?

« Le 20 septembre
(trois semaines après sa dernière lettre et la mort des robespierristes) l’officier de santé de la section Le Peletier constate l’aliénation de Théroigne. (Qui l’officier ? Compétent ? Pas compétent ? Intègre ? Corruptible ? De quelle faction ?) Elle est placée dans une maison de santé du Faubourg Marceau, (Privée ? Cette question !) puis transférée successivement en 1797 à l’Hôtel-Dieu, en 1799, à la Salpêtrière, enfin le 11 janvier 1800 aux Petites Maisons, où elle resta jusqu’à son retour à la Salpêtrière le 7 décembre 1807. »

Si cette chronologie était la bonne, alors, Anne aurait été arrêtée un mois avant Thermidor pour des motifs inconnus, et ne serait sortie de sa prison que pour être internée. Définitivement.

Dans ce cas, toutes les descriptions de son état – le tapage, l’auto-enfermement dans une mansarde, le refus de voir quiconque, le scandale public, les plaintes des voisins et l’intervention de la maréchaussée forçant pratiquement un malheureux frère, dépassé, à demander qu’on la mette en lieu sûr – ne seraient qu’affabulation et rien d’autre. Le fait est qu’aucun historien que je connaisse n’a jamais produit le moindre petit procès-verbal de police, qui eût sanctionné des faits, une bonne fois pour toutes.

Il y a des benêts qui croient que Staline a inventé l’enfermement psychiatrique des opposants. Il y en a d’autres qui préfèrent ignorer qu’il existe des motivations pas nécessairement politiques aux internements abusifs, la cupidité étant le plus courant. Il y en a même qui croient qu’il n’y a pas d’internements abusifs du tout. Et il y en a qui ignorent qu’il y a, en Belgique, au début du XXIe siècle, bien plus de fous en prison, évidemment sans soins, que de prisonniers à l’asile. Les moeurs politiques vont et viennent.

De l’état réel d’Anne, du 30 juin 1794 à sa mort, nous n’avons que les descriptions qu’en a laissé « le grand aliéniste Esquirol ». On sait ce qu’était alors un grand aliéniste. On sait surtout qu’il avait, sur ses «délirants» autant de pouvoir que Dieu et je ne sache pas que personne ait jamais mis en cause les traitements – quels qu’ils fussent – appliqués (infligés ?) à ceux qu’il faut bien appeler leurs prisonniers par « les grands aliénistes ». Celui-là était monarchiste10. Il a tenu à sa merci,  pendant près de deux décennies, « la charogne ambulante » qui avait voulu boire le sang de la Reine.

Ce ne sont pas des conclusions que j’énonce, ce sont des données du problème. Un problème jamais posé et par conséquent jamais résolu.

Tout ce dont nous pouvons êtres sûrs, c’est qu’une femme de 32 ans fut internée sans son consentement (car « incapable de gérer ses biens  par suite de son état de démence »), état constaté par un seul officier de santé de la section Le Peletier, d’où avait émané, quelques jours plus tôt, l’ordre de l’arrêter; nous sommes sûrs qu’elle le fut sur demande écrite d’un de ses demi-frères, qui ne savait ni lire ni écrire ni signer (il signa d’une croix), et que la demande fut rédigée par son propre banquier, lequel avait avancé au demi-frère de quoi s’établir blanchisseur.et pouvait, s’il voulait, lui en réclamer restitution immédiate. Le banquier s’appelait Perregaux. Il allait, cinq ans plus tard, avec la bénédiction de ses employeurs britanniques, financer un regime change, dont le bénéficiaire le remercierait, après un délai décent de deux mois, en le nommant gouverneur d’une banque pseudo nationale, grâce à laquelle les Français auraient le droit de lui rembourser, avec usure, sa mise de fonds.

Le problème particulier d’Anne Terwagne ne peut être posé qu’en n’oubliant pas que l’internée possédait un certain nombre de bijoux de prix encore en gage dans divers Monts de Piété, lorsqu’elle est sortie de la nébuleuse de sa « rente Persan » évanescente pour entrer dans la nuit. Que ces bijoux aient constitué une fortune d’un certain poids au moment où elle en fut dépouillée est attesté par les nombreuses et de plus en plus anxieuses lettres qu’elle écrivit à l’homme qu’elle avait chargé de la défense de ses intérêts, y exprimant sa crainte que ses diamants fussent vendus à vil prix si elle ne les dégageait à temps, alors qu’était si grand le besoin qu’elle en avait pour soutenir l’existence » de ses demi-frères.

Deux exemples à trois ans d’intervalle :


Gênes, 9 mars 1789


Monsieur,

« Je vous suis très reconnoissente des peines que vous vous êtes donné, pour me faire payer de Mr de Persan.

«Je joint mon sertifiqua de vie bien en forme, afin qu’il ne puisse plus trouver de détour, est que vous puissiez, en qua du moindre retar à me payer les six moins échus et ceux qui vont échoire le mois d’avril prochain, que vous soiez en droit, dis-je, d’en agir avec riguer pour le forser à s’acquiter avec moi toutes de suite.

« Je vous suis fort obligée, monsieur de la bonté que vous avez de me permete de tirer sur vous, en attendant que je sois payée, je vous prie donc d’envoyer une traite de cent loys à votre correspondant à Genes avec ordre de payer M. Dourazzo, et de me donner le reste pour mon voyage jusquj’à Rome, et en meme temps il seroit à propos que vous eussiez la bonté de m’envoyer une lettre pour votre correspondant à Rome par qui vous me ferez tenir là mon argent quand je serai payée.

« A l’égard de mes diaments, je les enverrai chez vous, quand je serai à Rome, et vous les garderai jusqu’à ce que mes talents me permete de retourner en Angleterre.

« Si vous voulez avoir la bonté de m’envoyer des lettres de recommandation pour Rome et pour Naples, ou je conte aller quand j’aurai resté à Rome quelque temps, je vous aurai infiniment d’obligation, j’écrirai également à Mr Hammerslys de m’en envoyer. Il m’a déjà recommandé à sont correspondant à Genes ; je lui dois beaucoup à cause de toutes les marques d’estime qu’il m’a donnée ; j’ai eu l’honneur de diner hier avec votre ami le consul anglois qui, à votre considération, m’a toujours fait beaucoup de politesse depuis que je suis à Genes.

« Je vous demande pardon de tant vous annuyer. J’ai cependant encore autrre chose à vous demander. J’ai imaginé que vous pouriez me rendre ce servisse. Cela me seroit d’autant plus agréable que je n’aurai pas besoins de recourir au servisse de mes prétendus amis.

« Je suis venue en Italie pour chanter et étudier : j’ai conduis avec moi mes trois frères, l’un étudie la peinture et les deux autres le commerce. Comme je suis obligée de toujours voyager, je voudrois établir l’aîné à Liège, où nous avons des parans qui sont dans le commerce. J’aurai besoin de trois mille livres ou trois mille livres et demis pour acheter une plase de controleur à mon frère aîné, afin que le revenu de cette petite plase fournise à ces besoin pandant qu’il étudiera dans un contoire.

« Cependant je fait reflexion que si je mourois vous perderiez votre argent, je voudrois rendre service à mon frère et je suis assez embarasée, si vous vouliez seulement les avanser pour un ant, vous les retienderiez chaque six mois la moitiez avec les ainteret et vous seriez entièrement remboursé à conter du mois prochain dans un ant. Si vous vouliez faire cela pour moi avec les ainteret et je vous assure que je vous serois fort obligée, j'an aurai priez Mr Hammerslys, mais comme mes revenu sont en Frence j'ai crus qu'il étoit plus simple de vous en faire la proposition. Je vous prie de me faire réponse à cette egard par le même couryer. Par que je ne prendrai aucune résolution sant savoir vos sentiment.

« Votre servante

« Anne Josephe THEROIGNE


« je vous prie d'adresser votre réponse au consul anglois votre correspondant à Genes. »


 

5 janvier 1792


Monsieur,

« A présent que je suis libre, je suis sûre que je puis aller où je veux : si je suis contente de la justice de l’empereur, je dois aussi dire que, pendant tout le temps de mon injuste détention, on m’a traitée avec douceur.

« Quant à vos aristocrates , ils ont employé les moyens les plus ba, les intrigues les plus infâmes pour tacher de me faire perdre la liberté pour toujours. Je vous assure que, s’il n’avait tenu qu’à eux, je serais encore dans la forteresse de Kufstein. Des chevaliers français tel est le caractère.

« Je vous serais obligée, Monsieur, de m’envoyer de l’argent, trente louis que vous échangerez à Paris. Si vous n’avez que des assignats, j’y perdrai moins qu’ici. Je vous prie en grâce de m’envoyer ce que je vous demande par le même courrier, car je n’ai plus un liard pour payer mon logement, ni ma pension. Vous adresserez votre réponse poste restante Bruxelles.

«  En attendant, je suis avec estime, Monsieur, votre servante.


                                                                            Théroigne ».

 
Quel homme de finance n’aurait pu tourner autour de son petit doigt avec la plus grande facilité un jeune paysan illettré qui n’avait jamais été capable d’assurer sa propre subsistance et qu’affolait la perspective de perdre sa planche de salut ?

Quoi, un banquier faisant interner une de ses clientes, victime de ses détournements ?  Ces choses-là n’arrivent pas, voyons !

Je ne dis pas qu’elles se sont passées ainsi. Je dis que personne ne s’est jamais soucié de connaître la vérité à la manière de von Ranke, sur la fin d’une femme qui, à tous égards, méritait autre chose. De ses contemporains et de la postérité.

Une consoeur postmoderne du Dr.Esquirol a écrit tout un livre sur « le cas » Théroigne de Méricourt. Louable intérêt. Elle a juste omis de s’assurer au préalable que sa patiente souffrait bien d’une quelconque pathologie au moment de son internement.

muscadins.jpgAh, oui, la fameuse fessée... Une des fables les plus prisées veut que Théroigne ait été un jour, dans la rue, troussée et battue de verges par des tricoteuses, puis sauvée in extrémis (de quoi ?) par Marat. Le choc aurait été trop fort pour elle, d’où sa folie, etc. etc.

Elle y aurait mis le temps : Marat était mort depuis un an. Arrêtons de prendre les désirs de ces Messieurs pour des lanternes. Les femmes du peuple n’ont jamais fessé publiquement personne. Ce sont les Muscadins qui l’ont fait.


Rappelons qu’en Thermidor An II, la Terreur Blanche faisait rage depuis de nombreuses semaines ; qu’en province, des bandes armées s’attaquaient aux républicains et qu’à Paris, les Muscadins, au costume extravagant hautement symbolique, dont la pièce maîtresse était le gourdin, s’attaquaient courageusement et en bandes eux aussi, aux épouses des représentants jacobins qui avaient eu l’imprudence de sortir de chez elles, pour les trousser et les fesser en effet.

musc et gourdins.jpgEn d’autres termes, ils tenaient la rue, un peu à la manière de leurs descendants de celle d’Assas à Paris au début des années 1960 et à la fin des années 1980. Même cheptel, mêmes méthodes. « Musc & gourdins... Muscadins ! », dit-on joliment chez CanalMythos11.

 Si Théroigne a été fessée dans la rue, ce dont je doute, car elle sortait rarement seule, c’est par quelques courageux contre-révolutionnaires. Elle n’aurait fait que partager ainsi le sort de maintes femmes respectables, et elle en avait vu d’autres. Les monarchistes au gourdin leste et à la conscience élstique, elle connaissait, merci, elle sortait même d’en prendre. Il n’y avait pas là de quoi devenir folle, sinon de rage. En aucun cas de mélancolie. Ah, la mélancolie, si à la mode alors chez les aliénistes... Reste la question que personne n’a osée : Kidonkéfou ?

Quant à ce qu’ont dit d'elle Messieurs les hommes, de Suleau à ses ravisseurs et de Lamartine à Ghelderode, c’est à couper le souffle : un seul et même fantasme ! Résignons-nous-y Mesdames, l’imaginaire des mâles en matière de nous est désespérément privé  d’originalité. Je ne vais pas ici enfiler ces perles, ce serait fastidieux. Aussi bien Baudelaire les a-t-il toutes résumées en quatre vers :

 

Avez-vous vu Théroigne, amante du Carnage,

Excitant à l'assaut un peuple sans souliers,

La joue et l'oeil en feu jouant son personnage,

Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers ?

 

Au moins ne la traite-t-il pas de panthère, de bacchante, de ménade buveuse de sang, et ne salive-t-il pas sur sa semi-nudité dans l’action. Curieusement, un des hommes les plus incontinents en matière de fantasmes a eu pour elle des paroles justes, et cet homme-là c’est Michelet :

 « Tragique histoire, horriblement défigurée par Beaulieu et tous les royalistes. Je prie les Liégeois de réhabiliter leur héroïne. »


Autre exception, le baron Camille Buffin (noblesse belge, on fait avec ce qu’on a) résumait ainsi, au début du XXe siècle, son sentiment :

« En étudiant l’histoire de Théroigne, on doit reconnaître que cette femme montra en toute circonstance une remarquable énergie et l’on ne peut se défendre d’avoir pour elle une certaine sympathie. Jetée dans la vie à 17 ans, sans appui, sans instruction, sans argent, livrée par sa beauté à toutes les tentations, exposée à toutes les séductions, elle parvint non seulement à devenir un orateur politique, mais à acquérir une influence populaire incontestable.

« Au milieu des événements dramatiques de la Révolution Française, elle groupa autour d’elle des hommes éminents, tels que J.M. Chénier, le peintre David, Danton, Pétion, Desmoulins, Siéyes, etc., et finit par prendre une part importante aux délibérations des assemblées. Il est pénible de penser que pendant les 24 années qu’elle passa dans un asile d’aliénés, réduite à l’alimentation des indigents, vêtue uniquement d’une chemise, aucun de ses anciens amis ne se souvint d’elle et ne lui accorda un secours, aucun des frères, qu’elle avait nourris si longtemps, ne lui fit une visite. Ingratitude cruelle ! Son nom s’était effondré sous les injures et les quolibets. Représentée tour à tour comme hideuse ou stupide, ivre, dévêtue, obscène, empoisonnant le sang français, personne n’osait plus la connaître. Et cependant Théroigne était innocente de la plupart des accusations portées contre elle par les adversaires de la Révolution, comme par exemple l’accusation du dessinateur Gabriel, d’avoir fait guillotiner un artiste qui avait peint d’elle un portrait peu ressemblant.

« Sa vie privée ne fut certes pas exempte de fautes, mais elles sont imputables en partie à l’abandon de sa famille pour laquelle elle se montra toujours bonne et généreuse. Quant à son rôle politique, il est difficile à apprécier. Fut-elle comme on l’assure, l’agent inconscient d’hommes intrigants qui, à diverses reprises, utilisèrent son influence réelle sur le peuple ? Ce qui semble certain, c’est qu’elle était sincère dans ses convictions républicaines, sans ambition, ni intérêts, elle croyait en soutenant les révolutionnaires, défendre les droits des pauvres et des opprimés et si elle poussa l’amour de la patrie jusqu’au crime, quelle est sa part de responsabilité ?»


Théroigne Salpêtrière.jpgIl se trompe sur un point, le baron Buffin : Théroigne reçut bien, au cabanon, au moins deux  visites. Celle de Sièyes, venu la regarder comme une bête en cage, à qui elle dit son fait de façon telle qu’il s’enfuit, décomposé. Celle ensuite de l’artiste qui a dessiné d’elle ce dernier portrait. Qui était ? Ce Gabriel, qui l’avait calomnieusement accusée d’avoir fait guillotiner l’auteur d’un « portrait peu ressemblant.».

Fut-elle, comme Buffin rapporte qu’on l’assura, « l’agent inconscient d’hommes intrigants qui, à diverses reprises, utilisèrent son influence réelle sur le peuple » ? Il est difficile d’en douter. On a beau se dire que lorsqu’elle appelait les femmes à s’armer et à s’entraîner aux Champ de Mars, elle était sincèrement persuadée des dangers qu’elle annonçait, qu’elle les pressentait, les voyait, tels qu’en effet ils finirent par déferler. Mais la France n’était pas encore en guerre, alors, et les jacobins robespierristes s’y opposaient avec l’énergie du désespoir, conscients que leur pays – en aussi complète déréliction que les États-Unis aujourd’hui – n’était pas en état de l’affronter.

C’étaient ses amis, Brissot en tête, qui la voulaient, sans expressément le dire, bien sûr, se contentant de crier au loup, à l’invasion imminente, comme l’ont fait de tout temps les va-t-en guerre (Napoléon pendant toute sa carrière, Hitler hier, les USA cinquante fois et Israël aujourd’hui). Quand la banqueroute est là et que l’empire auquel on prétend est sur le point de s’effondrer, le recours à la guerre, pour ceux qui sont au pouvoir, est la toute dernière carte qui reste à jouer. À condition bien entendu de passer d’avance par pertes et profits une partie non négligeable de la population en âge de porter les armes et de condamner de gaîté de coeur la majorité du reste à la plus extrême misère. C’est ce que se préparaient à faire les Girondins, se voyant déjà, par la grâce de ce miraculeux conflit, en train de piller l’Europe jusqu’à en rétablir les finances publiques françaises. Leurs finances privées ne se portaient pas trop mal, merci. Ces armateurs, ces colons,  ces planteurs, ces négriers n’étaient pas sectaires : que les colonies fussent très loin à l’Ouest ou très près à l’Est importait peu, et quoi de plus excitant que de conquérir et dépouiller l’Europe en brandissant les idéaux de la Révolution ! (Eh, non, cela non plus n’est pas nouveau.) « Démocratie »... « Liberté » (pour soi, sinon pour les autres)... Pour l’égalité et la fraternité, il n’y avait pas le feu.. Quand le peuple sortirait de sa croisade messianique, il ne serait heureusement plus en état d’embêter le monde avec ces billevesées. Il serait trop heureux en fait qu’on le laisse rentrer dans ses tanières pour y lécher ses plaies. En attendant, cette petite excitée était bien utile pour fabriquer le consentement dont on avait besoin.

Les robespierristes, en dépit d’efforts héroïques, n’allaient pas pouvoir épargner à leur pays cette épreuve. Tout au plus réussiraient-ils à le débarrasser des Girondins d’abord, de Danton ensuite, mais pas avant que ce dernier eût réussi à dégarnir Paris de ses éléments les plus radicaux, grâce à l’idée géniale de la levée en  masse. Combien furent-ils, alors, à tomber dans le même panneau que l’innocente?

La guerre une fois déclarée par la France girondine, il revint aux jacobins de la faire, de la faire défensivement et de la gagner. C’était donc eux qu’il faudrait ensuite éliminer pour que, de défensive, elle pût devenir de conquête, chose que mènerait à bien un ambitieux petit caporal. Le délicat Sièyes, qui depuis si longtemps cherchait un sabre, l’avait enfin trouvé.

Devant l’ampleur du désastre qu’elle avait à la fois redouté et contribué à faire advenir, Théroigne se mit à recommander la modération. Trop tard. Mais c’est grâce à elle et à d’autres abusés comme elle que des générations d’historiens à lunettes en bois ont pu faire passer Danton et les Girondins pour les modérés qu’ils ne furent jamais.

Ceux qui survécurent à la lutte à mort entre camp de la guerre et camp de la révolution la trouvèrent assurément plus gênante qu’utile, dès qu’ils n’en eurent plus besoin. Se rendit-elle jamais compte ? Difficile à dire. Sa sincérité ne fait aucun doute. Et quel qu’ait été son discours, sa fraternité fut également indiscutable. Pour le reste...

Incidemment : l’élimination  des révolutionnaires opposés à la guerre avait commencé de la blanche main de Charlotte Corday. S’est-on jamais avisé que ces deux femmes, qui ont joué et perdu leur vie pour des causes si opposées, ont été instrumentalisées par les mêmes hommes ? Toutes deux ont payé le plus haut prix qui fût leurs convictions respectives. Au moins la Liégeoise ne s’est-elle pas mis de sang sur les mains pour les yeux de merlan frit d’un bellâtre à la Barbaroux.


teroigne 2.jpg

À celle qui a peut-être été la première victime de Thermidor, je n’ai rien à offrir en guise de monument expiatoire, mais je puis au moins lui rendre, une dernière fois, la parole :

 

D I S C O U R S

PRONONCÉ  à  la  Société  Fraternelle des Minimes,
le  25  mars  1792,
l’an quatrieme de la liberté,


Par  Mlle  THÉROIGNE,

En  présentant  un  Drapeau  aux  Citoyennes
du  Faubourg  S.  Antoine.

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CITOYENNES, quoique nous ayons remportées des victoires, qu’un Tyran soit mort, qu’un Ministre prévaricateur soit accusé de haute trahison, & que l’Assemblée Nationale montre une énergie qui ranime l’espérance des Amis de la Patrie, nous sommes cependant toujours en danger. Sans entrer à cet égard dans des détails qui vous sont connus, je vous répéterai seulement ce que je crois ne pouvoir être trop rappelé à votre souvenir, afin de vous inviter à réfléchir sérieusement sur notre situation ; à ne pas perdre de vue que les torches de la guerre civile sont prêtes à s’allumer ; que l’étendart de la contre-révolution est arboré dans plusieurs parties de l’Empire ; qu’il est visible que par-tout, mais particulièrement dans Paris, des scélérats soudoyés ont un plan de division intestine qu’ils suivent avec la plus grande activité, afin de préparer des partis qui seront toujours funestes à la liberté, si votre vigilance ne déjoue pas les trames criminelles ourdies par nos ennemis.

Citoyennes, n’oublions pas que nous nous devons toutes entieres à la Patrie ; qu’il est de notre devoir le plus sacré de resserrer entre nous les liens de l’union, de la confraternité ; & de répandre les principes d’une énergie calme, afin de nous préparer avec autant de sagesse que de courage à repousser les attaques de nos ennemis.

Citoyennes, nous pouvons, par un généreux dévouement, rompre le fil de ces intrigues. Armons-nous ; nous en avons le droit par la nature & même par la loi ; montrons aux hommes que nous ne leur sommes inférieures ni en vertus, ni en courage ; montrons à l’Europe que les Françoises connoissent leurs droits, & sont à la hauteur des lumieres du dix-huitieme siecle ; en méprisant les préjugés, qui par cela seul qu’ils sont préjugés, sont absurdes ; souvent immoraux, en ce qu’ils nous font un crime des vertus.

Les tentatives que le pouvoir exécutif pourra faire par la suite pour regagner la confiance publique, ne seront que des piéges dont nous devons nous défier : tant que nos moeurs ne seront pas d’accord avec nos lois, il ne perdra pas l’espérance de profiter de nos vices pour nous remettre dans les fers. Il est tout simple, & vous devez même vous y attendre, on va mettre en avant les aboyeurs, les folliculaires soudoyés, pour essayer de nous retenir, en employant les armes du ridicule, de la calomnie, & tous les moyens bas que mettent ordinairement en usage les hommes vils pour étouffer les élans du patriotisme dans les ames foibles. Mais, françoises, actuellement que les progrès des lumieres vous invitent à réfléchir, comparez ce que nous sommes avec ce que nous devrions être dans l’ordre social. Pour connoître nos droits et nos devoirs, il faut prendre pour arbitre la raison, & guidées par elle, nous distinguerons le juste de l’injuste. Quel seroit donc la considération qui pourroit nous retenir, nous empêcher de faire le bien lorsqu’il est évident que nous le pouvons & que nous le devons ? Nous nous armerons, parce qu’il est raisonnable que nous nous préparions à défendre nos droits, nos foyers, & que nous serions injustes à notre égard & responsables à la Patrie, si la pusillanimité que nous avons contractée dans l’esclavage avoit encore assez d’empire pour nous empêcher de doubler nos forces. Sous tous les rapports, vous ne pouvez douter que l’exemple de votre dévouement ne réveille dans l’ame des hommes les vertus publiques, les passions dévorantes de l’amour de la gloire & de la Patrie. Nous maintiendrons ainsi la liberté par l’émulation et la perfection sociale résultante de cet heureux concours.

Françoises, je vous le répete encore, élevons-nous à la hauteur de nos destinées ; brisons nos fers ; il est temps enfin que les Femmes sortent de leur honteuse nullité ; où l’ignorance, l’orgueil, & l’injustice des hommes les tiennent asservies depuis si longtemps ; replaçons-nous au temps où nos Meres, les Gauloises & les fieres Germaines, délibéroient dans les Assemblées publiques, combattoient à côté de leurs Époux pour repousser les ennemis de la Liberté. Françoises, le même sang coule toujours dans nos veines ; ce que nous avons fait à Beauvais, à Versailles, les 5 & 6 octobre, & dans plusieurs autres circonstances importantes & décisives, prouve que nous ne sommes pas étrangeres aux sentimens magnanimes. Reprenons donc notre énergie, car si nous voulons conserver notre Liberté, il faut que nous nous préparions à faire les choses les plus sublimes. Dans le moment actuel, à cause de la corruption des moeurs, elles nous paroîtront extraordinaires, peut-être même impossibles ; mais bientôt par l’effet des progrès de l’esprit public & des lumieres, elles ne seront plus pour nous que simples & faciles.

Citoyennes, pourquoi n’entrerions-nous pas en concurrence avec les hommes. Prétendent-ils eux seuls avoir des droits à la gloire ; non, non... Et nous aussi nous voulons mériter une couronne civique, & briguer l’honneur de mourir pour une liberté qui nous est peut-être plus chere qu’à eux ; puisque les effets du despotisme s’appesantissoient encore plus durement sur nos têtes que sur les leurs.

Oui... généreuses Citoyennes, vous toutes qui m’entendez, armons-nous, allons nous exercer deux ou trois fois par semaine aux Champs-Elisées, ou au Champ de la Fédération, ouvrons une liste d’Amazones Françoises ; & que toutes celles qui aiment véritablement leur Patrie, viennent s’y inscrire ; nous nous réunirons ensuite pour nous concerter sur les moyens d’organiser un Bataillon à l’instar de celui des éleves de la Patrie, des Vieillards ou du Bataillon sacré de Thèbes. En finissant, qu’il me soit permis d’offrir un Etendart tricolore aux Citoyennes du faubourg Saint-Antoine.

~~~~

D I S C O U R S

Imprimé par ordre de la Société Fraternelle de
patriotes, de l’un & l’autre sexe, de tous
age & de tout état, séante aux Jacobins,
rue Saint-Honoré.

_________________________     

A  P A R I S
______  

1 7 9 2.

 

 

Un mois et cinq jours plus tard, la France déclarait la guerre à l’Autriche.

Un an presque jour pour jour plus tard, c’est la défaite, pour ne pas dire la déroute : le général girondin Dumouriez, après avoir été battu à Neerwinden et à Louvain, s’entretient avec le prince de Saxe-Cobourg Gotha, son vainqueur, comme si de rien n’était. L’assemblée lui envoie quatre représentants pour le destituer et l’arrêter . C’est lui qui les arrête et les livre aux Autrichiens. Il se prépare à marcher sur Paris, pour y mettre au pas l’Assemblée et s’emparer de la dictature. Les soldats du rang, les fameux volontaires enrôlés grâce à Danton, refusent de le suivre et crient à la trahison. Il ne lui reste plus qu’à passer à l’ennemi avec tout son état-major.

Depuis des mois, Marat l’accusait lui aussi de trahison. Ses amis politiques – le gouvernement de la France, à ce moment-là, c’est eux – décrètent Marat d’arrestation. Appelé à la barre de l’Assemblée pour y répondre des forfaits dont on l’accuse, Marat se défend seul et sort en triomphateur de l’épreuve : le peuple qui l’attend dehors le porte en triomphe. Robespierre réclame la mise en accusation des ministres girondins pour complicité avec Dumouriez, et l’obtient.

Est-ce juste avant, est-ce pendant ou juste après ces journées cruciales – insurrectionnelles – des 31 mai et 2 juin 1793 qu’elle fit placarder l’appel qui suit ? Elle y mentionne son retour d’Allemagne « il y a à peu près dix-huit mois ». Ces dates coïncident.

Essayait-elle de sauver ses amis ou simplement d’empêcher, comme elle le dit, la guerre civile ?

C’est sous la pression de l’émeute populaire que, le 2 juin, vingt-neuf députés girondins et deux ministres sont décrétés d’arrestation (leur procès aura lieu en octobre). Placés en résidence surveillée à leur domicile, plusieurs s’enfuient et s’en vont soutenir les insurrections fédéralistes de Normandie, de Bretagne, du Sud-Ouest et du Midi, c’est-à-dire y fomenter cette guerre civile qu’elle semble redouter plus que tout. Il est donc possible que ce soit là le premier désaveu qu’elle exprime à leur égard. Ils rencontrent, dans leur cavale, Charlotte Corday, qu’ils se mettent à catéchiser. Marat n’a plus un mois à vivre.


 

«  AUX 48 SECTIONS,

 

« Citoyens,

« Écoutez, je ne veux point vous faire de phrases, je veux vous dire la vérité pure et simple.

« Où en sommes-nous ? Toutes les passions que l’on a eues à Paris l’art de mettre aux prises nous entraînent, nous sommes presque au bord du précipice.

« Citoyens, arrêtons-nous et réfléchissons, il est temps. À mon retour d’Allemagne, il y a à peu près dix-huit mois, je vous ai dit que l’Empereur avoit ici une quantité prodigieuse d’agens pour nous diviser, afin de préparer de loin la guerre civile, et que le projet étoit de la faire éclater au moment que ses satellites seroient prêts à faire un effort général pour envahir notre territoire. Nous y voilà ; ils sont au point de dénouement, nous sommes prêts à donner dans le piège. Déjà des rixes précurseurs de la guerre civile ont eu lieu dans quelques sections : soyons donc attentifs et examinons avec calme quels sont les provocateurs, afin de connoître nos ennemis.

« Malheur à vous, citoyens, si vous permettez que de semblables scènes se renouvellent. Si on peut se donner des coups de poings, se dire des injures indignes de citoyens, bientôt on  osera davantage...

« Citoyens, arrêtons-nous et réfléchissons ou nous sommes perdus. Le moment est arrivé où l’intérêt général de tous veut que nous nous réunissions, que nous fassions le sacrifice de nos haines et de nos passions pour le salut public. Si la voix de la patrie, la douce espérance de la fraternité n’ébranlent point nos âmes, consultons nos intérêts particuliers. Tous réunis nous ne sommes pas trop fort pour repousser nos nombreux ennemis du dehors et ceux qui ont déjà levé l’étendard de la rebellion. Cependant je vous préviens que nos ennemis ne distinguent point les partis et que si nous sommes vaincus nous serons tous confondus au jour de la vengeance.  Je puis dire qu’il n’y a pas un seul patriote qui se soit manifesté dans la révolution, sur le compte duquel on ne m’ait interrogée. Tous les habitants de Paris sont indistinctement proscrits, et j’ai ouï dire mille fois par ceux qui me vouloient faire déposer contre les patriotes, qu’il falloit exterminer la moitié des François pour soumettre l’autre...

« Les plus petites choses conduisent quelquefois aux plus grandes. Des femmes romaines ont désarmé Coriolan et sauvé leur patrie.

« Rappelez-vous citoyens qu’avant le dix août, aucun de vous n’a brisé le fil de soye qui séparoie la terrasse des Feuillans du jardin des Thuileries. La moindre chose arrête quelquefois le torrent des passions avec plus de succès que tout ce qu’on peut leur opposer.

« En conséquence je propose qu’il soit nommé dans chaque section, six citoyennes les plus vertueuses et les plus graves par leur âge, pour concilier et réunir les citoyens, leur rappeler les dangers de la patrie ; elles porteront une grande écharpe où il sera écrit AMITIÉ ET FRATERNITÉ. Chaque fois qu’il y aura assemblée générale de section, elles s’y rassembleront pour rappeler à l’ordre tout citoyen qui s’en écarteroit, qui ne respecteroit point la liberté des opinions, chose si précieuse pour former un bon esprit public ; ceux qui ne sont qu’égarés, mais qui cenpendant ont de bonnes intentions, aiment leur patrie, feront silence. Mais si ceux qui sont de mauvaise foi et apostés tout exprès par les aristocrates, par les ennemis de la démocratie et les agens des rois, pour interrompre, dire des injures et donner des coups de poings, ne respectent pas plus la voix de ces citoyennes que celle du président, ce seroit un moyen de les connoître. Alors on en prendroit note pour faire des recherches sur leur compte. Ces citoyennes pourroient être changées tous les six mois ; celles qui montreroient le plus de vertu, de fermeté, de patriotisme dans le glorieux ministère de réunir les citoyens et de faire respecter la liberté des opinions pourroient être réélues pendant l’espace d’une année. Leur récompense seroit d’avoir une place marquée dans nos fêtes nationales et de surveiller les maisons d’éducation consacrées à notre sexe.

« Voilà, citoyens, un  projet que je soumets à votre examen.
« Théroigne. »


Quelle femme de Baghdad ne pourrait tenir aujourd’hui ce discours ?

Charlotte Corday et Théroigne de Méricourt ne furent  pas les seules à être utilisées sans états d’âme par les mêmes ambitieux sans scrupules. Il en est d’autres qui l’ont été tout autant, même si elles l’ont payé moins cher. Je veux parler des deux soeurs Fernig, Marie-Félicité (1770-1841) et  Marie-Théophile (1775-1819).

soeurs fernig portrait à l'huile Valenciennes ter.JPGNatives de Mortagne, dans le Nord, filles d’un capitaine et soeurs d’un futur général, ces deux jeunes femmes exceptionnellement douées pour le métier des armes ont d’abord combattu sous les ordres du lieutenant-général Beurnonville, futur ministre de la guerre, pour être assez vite – à l’âge respectif de 17 et de 22 ans – élevées au rang d’aides de camp du général Dumouriez . Lorsque celui-ci, forcé de jeter le masque et de passer à l’ennemi avec seulement son état-major pour le suivre (exemple rare de toute une armée refusant d’obéir à son chef), Marie-Théophile et Marie-Félicité furent de la chevauchée. Sachant ce qu’elles faisaient ? J’en doute. Des récits biographiques disent qu’à peine arrivées à Bruxelles, elles comprirent qu’elles venaient d’émigrer et n’eurent plus qu’une seule idée : repasser les lignes, s’expliquer et se faire réintégrer dans les rangs républicains.
Elles finirent par mener à bien leur évasion, mais non à convaincre totalement de leur bonne foi. Elles ne furent pas punies de leur défection temporaire, mais ne furent pas réintégrées non plus : leur carrière militaire était finie. Toutes deux sont plus tard retournées vivre à Bruxelles, sous occupation française il est vrai, mais en qualité de civiles (Marie-Félicité mariée, Marie-Théophile célibataire). C’est là qu’elles sont mortes, la cadette sous l’occupation hollandaise, l’aînée sous la  monarchie belge.

(Les soeurs Fernig, portrait à l'huile. Musée de Valenciennes)

 


Stèle Marcourt

  Stèle érigée par le village de Marcourt à sa plus célèbre citoyenne.

 

*

 

« On reconnaît la grandeur et le caractère d’une nation à la manière dont elle traite ses animaux». Gandhi

«On n'a pas deux cœurs, l'un pour l'homme, l'autre pour l'animal… On a du cœur ou on n'en a pas».
Lamartine

«La chasse est le moyen le plus sûr pour supprimer les sentiments des hommes envers les créatures qui les entourent ».
Voltaire

«Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis ».
G.B. Shaw

«De l'assassinat d'un animal à celui d'un homme, il n'y a qu'un pas».
Tolstoï

«Les problèmes posés par les préjugés raciaux reflètent à l’échelle humaine un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente : celui des rapports de l’homme avec les autres espèces vivantes… Le respect que nous souhaitons obtenir de l’homme envers ses semblables n’est qu’un cas particulier du respect qu’il faudrait ressentir pour toutes les formes de vie… ».
Levi-Strauss

Etc. etc. etc.

 

brigittebardotetunphoquereference

 

.....«Que d’applaudissements ! Mais aussi quels rires ! Quelle proie que la “Muse de la Démocratie”, que cette “Vénus donnant des leçons de droit public” pour les moqueries et les huées ! » auraient pu redire les Goncourt, s’il eussent connu Brigitte Bardot.

Ne dénonçons pas les Rivarol, les Peltier, les Champcenetz, les Suleau et les Marchand d’aujourd’hui, qui ne tarissent pas « d’ironies, de soufflets, de gorges chaudes et d’ordures » à son sujet.

Il est vrai qu’elle y a prêté le flanc en  adoptant, depuis son dernier mariage, le discours de ceux qui l’entourent. Elle n’est pas la première, nous venons de le voir, à subir l’influence d’hommes peu recommandables. Ni la dernière. Et, certes, elle a répété, sur ceux qui sont, que cela plaise ou non, l’avenir de la France, d’assez consternantes sottises. Elle a pris, comme tant d’autres, la couleur de son environnement..

Qu’elle ait, à un moment de sa vie où une très jolie femme devient fragile, fait l’objet d’une OPA malintentionnée serait très cruel à lui dire, et au fond, ce n’est peut-être même pas vrai. On ne devrait jamais vieillir. On ne devrait jamais se mettre à boire pour ne pas voir que le temps vous outrage, alors qu’on ne lui a rien fait. Que celui qui ne s’est jamais trompé lui jette la première pierre. Après tout, le grand Vallès lui-même a bien écrit un livre sur l’argent, pour essayer de se persuader que les capitalistes avaient raison...

Pourtant, « Muse de la Démocratie », elle l’a bel et bien été quand ce mot signifiait encore quelque chose. Et cette Vénus a vraiment donné des leçons de droit public ! Ou n’y a-t-il que moi qui se souvienne de cette mi-décembre de 1961, où, seule, elle a osé répondre par un non catégorique au chantage de l’OAS? Croit-on peut-être que ce n’était rien et qu’il n’y fallait pas de courage ? « Si vous ne voulez pas être plastiquée »... (Sartre venait de l’être)... « Payez secrètement »... Combien de ses vertueux censeurs d’aujourd’hui ont-ils payé alors « secrètement » pour être laissés en paix, et tant pis pour les Algériens et tant pis pour le contingent ? A-t-on oublié ses mots d’alors à L’Express : « ...les inspirateurs de ce genre de lettres seront rapidement mis hors d’état de nuire s’ils se heurtent partout à un refus net et public de la part des gens qu’ils cherchent à terroriser par leurs menaces et leurs attentats (paroles réactivées, et de quelle manière, par les femmes algériennes des années 1990) En tout cas, moi, je ne marche pas, parce que je n’ai pas envie de vivre dans un pays nazi. » A-t-on oublié le billet d’André Wurmser en première page de L’Humanité, lorsqu’un de ses films fut sifflé dans un cinéma d’Alger, et sa photo, pendant plusieurs jours en page politique du même quotidien, sans compter les autres ? Lui en a-t-on prêté des motifs, alors qu’elle n’était tout simplement pas intimidable ! Déjà célèbre de toutes les manières, y compris par la liberté de ses moeurs, elle l’a été à ce moment-là d’une manière toute nouvelle et pas « people » pour un sou, qui a forcé le respect jusque hors de France. (Je rappelle en passant que c’est un autre acteur, Peter Ustinov, qui a cassé le pouvoir d’intimidation du McCarthysme, en répondant par de spirituelles insolences au questionnaire qu’on lui fit remplir à son entrée aux États-Unis.) On peut penser ce qu’on veut des dérives de la Bardot d’aujourd’hui, et je n’en pense pas de bien, mais comment oublier, en même temps, qu’aux instants du vrai danger – pas du chantage à l’insécurité ! – elle n’a ni émigré à Hollywood ni planqué son magot en Suisse, mais est restée au contraire à travailler en France, et à y payer ses impôts ?

Par ailleurs, il est un point sur lequel personne, jamais, n’aura pu l’influencer, c’est sa défense, bec et ongles, des innocents entre tous, dont le martyre perpétuel passe nos capacités d’imagination et d’encaissement. Nous voulons bien laisser faire, mais nous ne pourrions pas savoir sans tomber dans les pommes.

Là, non seulement elle n’a subi aucune influence, bonne ou mauvaise, mais c’est elle qui a pesé – qui pèse encore – sur son siècle. Je n’ai, pour ma part, vu un  tel déni d’anthropocentrisme que chez deux autres personnes, que je vénère pour cela et que j’admire pour beaucoup d’autres raisons : Paul Léautaud et John Cowper Powys. Pourquoi sont-ils si rares, ceux qui comprennent que, si les animaux n’ont que deux miroirs à leur cerveau quand nous en avons plusieurs, cela nous donne des responsabilités supplémentaires, pas des droits ?

Je me souviens comme si c’était hier – pas vous ? – de sa toute première manifestation dans ce sens. C’est en 1962, à la télévision, qu’elle est apparue dans l’émission d’Éliane Victor « Les femmes aussi », pour flanquer la torture des animaux de boucherie dans l’assiette de millions de patates de divan. Elle n’a plus jamais arrêté depuis. Combien de présidents de la République est-elle allée voir pour tenter de les persuader de légiférer un peu, un tout petit peu, contre la barbarie à pleins tubes ? Cinq ? Six ? Tiens, fume ! Et voilà qu’au moment où elle s’y attendait peut-être le moins, il y en a un, enfin, qui l’a entendue, et qui vient d’interdire la chasse aux bébés phoques sur le territoire de son pays, qui se trouve être le plus vaste du monde  – non, bien sûr, ce n’est pas en France – et à qui elle a écrit :  «Monsieur le Premier Ministre, qui restez mon Président de coeur, merci ».
 
Et si on lui donnait un petit coup de main ?

« Monsieur le Premier Ministre et Président de coeur de Brigitte Bardot, encore un effort ! Maintenant que vous leur avez sauvé la vie, empêchez qu’on en fasse des orphelins. Rendez ce plus grand de tous les services à vos compatriotes : aidez-les à grandir. Qui sait... peut-être alors feront-ils tache d’huile... D’avance, toutes les femmes dignes de ce nom vous remrcient. Et comment va Mashenka-Milashka ?

« Salutations déférentes. »

 

*

 

Il paraît que Jean Ferrat (on n'est plus tout à fait le 8 mars) avait appelé son âne « Justice sociale ».
Dans ce cas, c’était une ânesse, pas un âne.


Les Antraiguois s’en occupent-ils, maintenant que son humain n’est plus ?


anesse + carotte

Magne-toi, Justice sociale si tu veux des carottes !

 

 


J’aurais voulu parler de tant d’autres...


STAS - Mauvaise graine bis

Mauvaise graine, collage d’André Stas.

 
J’aurais voulu parler de la veuve de Marat, Simonne Evrard, épousée « sur l’autel de la Nature », et de la soeur de Marat, Albertine. Car c’est avec ces deux femmes, réfugiées après la défaite dans un petit bourg suisse et « vivant ensemble d’une rente minuscule sur l’État et du travail de leurs mains », que Philippe Buonarrotti a entrepris de mettre sur pied une quantité de sociétés secrètes qui, sous le Consulat, sous l’Empire et sous la Restauration, ont détourné la franc-maçonnerie à des fins politiques, dans le but de républicaniser l’Europe. Si indignes qu’elles en soient devenues, toutes les gauches européennes sont sorties de leurs mains. Sans lui, et sans elles, ni Marx, ni Bakounine, ni Élisé Reclus, ni Lénine n‘auraient trouvé le moindre auditeur..

J’aurais voulu parler de ma très chère May Picqueray, de Louise, la Canaque d’honneur, de Séverine, qui tant impressionna Léautaud, de la mère d’Haroun Tazieff, qui fut la première chimiste en jupons de Russie, docteur en sciences politiques et athée, qui épousa un Tatar musulman, le perdit à la guerre, devint membre du Komintern et sauva, pendant la guerre suivante, des petits enfants juifs et ceux de Maurice Thorez pêle-mêle (alors, Frédéric, cette biographie, ça vient ?).

J’aurais voulu parler de Silvia Cattori, de Mona Chollet, de Paula Jacques et de toutes celles qui, comme elles, pensent que le talent ne suffit pas, s’il n’y a pas une conscience pour aller avec. Et, tiens, à propos, j’aurais bien aimé parler des cailles coyphées, des belles thélémites, des fillettes de par icy et même des Gargamelles de mon très cher aussi maître François, ce sera pour une autre fois, et puis il le fait si bien lui-même. Misogyne ? Vous ne savez pas lire !

J'aurais voulu parler des Anglo-Saxonnes, presque toutes des femmes de lettres, qui, au moment où Zetkin et Armand posaient politiquement le problème de l'égalité des sexes et de la libération des moeurs, ont choisi de le faire de façon expérimentale, au prix d'un tribut souvent très lourd : les Virginia Woolf, les Violette Trefusis, plus tard les Virginia Townsend Warner et les Mary Renault, mais aussi les femmes de la mouvance de D.H. Lawrence et celles du clan Powys - celles du noyau et celles de la couronne, les Marian et Gertrude Powys, les Frances Gregg, Phillys Playter, Alyse Gregory et Gamel Wolsey, sans oublier Hilda Doolittle et Isadora Duncan. Combien d'autres encore...

J’aurais voulu parler de Marie N’Diaye, qui pense en même temps qu’elle écrit. Ça existe encore, ça, un écrivain qui pense, à part M. Michon ? Madame, surtout, ne lâchez pas la langue française ! C’est un Stradivarius des langues, mais elle a terriblement besoin de votre sang neuf, de vos mots neufs, de vos tournures neuves et de votre façon de penser, sinon elle mourra, car ceux qui en ont hérité lui préfèrent le pidgin qu’ils prennent pour de l’anglais. Ne leur laissez pas nous faire ce coup-là !

J’aurais voulu parler de Pascale Vandegeerde, qui a tiré quinze ans de prison dans l’indifférence générale pour sauver les Belges du déshonneur, qui est allée jusqu’au bord de la folie mais sans broncher sur ses principes, et qui maintenant fait des jardins comme si personne ne lui devait rien.

Que dire de Joëlle Aubron ? Peut-être que, pendant que j’écris ceci, elle fume des asphodèles avec  Rachel Corrie.

Quant à celles qui sont au pouvoir... « Une femme au pouvoir, qu'il s'agisse du pouvoir politique ou économique, est un homme » (José Saramago). Une femme châtrée en tout cas.

J’ai dit que je ne parlerais pas de paix, mais je veux bien parler de guerre à la guerre...

C’est quand qu’on rejoue Lysistrata, version mondiale ?

Voilà. Désolée d’avoir empiété sur l’année de l’homme.

 

Marie Mouillé

 

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Notes

1. Dans William Shakespeare.

2. On les appelle aussi refusniks, n’en déplaise aux joyeux drilles du Jeu des Dictionnaires.

3. « agenbite of inwit !... Ils ont beau me dire que c’est tout simplement «conscience» en vieil anglais. Conscience ! Il me semble entendre quelque Déméter à tête de jument hennir son dédain mystique  pour le  derner mot des Mystères d’Éleusis ! » John Cowper Powys, James Joyce’s Ulysses – An appreciation.

4. On appelait d’ailleurs cette station thermale « le Café de l’Europe ». Entendez : son tripot. On y jouait des sommes colossales. Artois et Provence y perdirent, certains soirs, de quoi nourrir tous les pauvres de France pendant plus d’un an. Une de leurs distractions, à la sortie du « Wauxhall », était de jeter dans la Hoëgne des piécettes de cuivre aux gamins, à condition qu’ils allassent les y chercher avec les dents.

5. En moins d’un an, elle avait emprunté 8000 livres.
 
6. Louis David, qui, pendant la Révolution, dirigea les Beaux-Arts.

7. Jean-Louis Carra, journaliste et conventionnel, qui sera guillotiné avec les Girondins en 1793.

8. « Le chevalier, un homme de 34 ans environ, avait le talent d’indisposer tout le monde contre lui... Il était indiscret, insolent, fanfaron et savait mentir avec le plus grand sang-froid... il tournait de jour en jour au chevalier d’industrie. » (M. Strohl Ravelsberg)

9.
Elle voulait demander des comptes à Mercy-Argenteau, ignorant qu’il avait entretemps été remplacé par Metternich.

10.
Pour Dora Weiner, Esquirol est plus qu’un élève de Pinel, il est aussi un rival qui sort vainqueur de ce qu’elle appelle « la joute du vocabulaire ». Ils sont opposés aussi par des traditions politiques différentes : alors que Pinel reste associé à l’utopie de la Révolution, Esquirol est monarchiste. Avec les changements politiques post-révolutionnaires en France, Pinel est progressivement relégué, alors qu’Esquirol devient le centre de l’organisation nationale du monde asilaire avec la Restauration. À partir de 1817, Esquirol est au zénith en ce qui concerne la folie et son vocabulaire supplante de plus en plus celui de Pinel. Esquirol ne s’embarrasse pas de finesses hippocratiques démodées et l’heure n’est plus à la vocation universaliste de guérir la manie en tant que problème de l’humanité, mais d’administrer une folie qui est devenue un problème national. (Diego Alcorta, Dissertation sur la manie... aiguë ?)

11. http://canalmythos.blogspot.com/ ...
        http://canalmythos.blogspot.com/2007/02/de-lorigine-de-lexpression-jeunesse.html

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LIVRES

Sur ou de Clara Zetkin :

Clara Zetkin, Selected Writings, 1991 (en anglais)
Dorothea Reetz, Clara Zetkin as a Socialist Speaker, 1987. (en anglais)

Sur Inès Armand :

Jean Fréville, Une grande figure de la Révolution russe : Inessa Armand, Paris, Éditions sociales, 1957.

Georges Bardawil, Inès Armand : La deuxième fois que j’entends parler d’elle, Paris, J.C. Lattès, 1983.

R.C. Elwood, Inessa Armand, Revolutionary and Feminist, Cambridge University Press, 1992 et 2002.

Sur Rachel Corrie : 

Je m'appelle Rachel Corrie, Texte d'après les écrits de Rachel Corrie adaptés par Alan Rickman et Katharine Viner, traduits en français par Séverine Magois. (Représentations dans divers théâtres de France, de Suisse et de Belgique. Aucune publication en français !)

Sur les femmes et l’Afghanistan :

Nadeem Aslam, La vaine attente, Paris, Seuil, 2009 (roman traduit de l’anglais, auteur pakistanais en exil).

Nous espérons pouvoir revenir plus tard sur l’extraordinaire floraison de talents littéraires qu’offrent, en ce moment, l’Inde, l’Afghanistan et le Pakistan.

Victor Hugo sur Tacite (à propos d’Aline de Diéguez) :

C’est dans William Shakespeare, in Oeuvres complètes de Victor Hugo, Paris, Hetzel – Quantin, 1864. En ligne http://fr.wikisource.org/wiki/William_Shakespeare_%28Victor_Hugo%29
Les curieux y liront, sur William Pitt, une page d’anthologie (chapitre « L’Histoire réelle », pp. 315-316 de l'édition sus-citée.).

Sur les Shministim :

Des sites et des vidéos (taper "shministim" dans Google).

Celui-ci est en anglais :  http://december18th.org/

John Cowper Powys, James Joyce’s Ulysses – An Appreciation, Londres, The Village Press, 1975.

Sur Théroigne de Méricourt
:

Edmond et Jules de Goncourt, Portraits intimes du dix-huitième siècle, Paris, Flammarion & Fasquelle, 1857 (Les citations de Théroigne à l'orthographe non retouchée : d'après la collection des Goncourt.)

Strohl-Ravelsberg, Les Confessions de Théroigne de Méricourt, la belle Liégeoise. -  Extrait du procès-verbal inédit de son arrestation au pays de Liège, qui fut dressé à Koufstein (Tyrol), en 1791 (208 p. fol.). (Ouvrage édité en 1892 à Paris, d'après une autobiographie écrite au crayon par Théroigne et reposant aux Archives de Vienne.)

Baron Camille Buffin, Récits d’hier et d’aujourd’hui, Renaix, Leherte-Courtin & Fils, s.d. (1900 -1920).

Georges Laport, La vie trépidante de Théroigne de Méricourt, Mézières-Charleville, Les Cahiers Ardennais, 1931.

Notice biographique officielle de la Principauté de Liège en ligne :
http://perso.infonie.be/liege06/12douze10.htm

Théroigne de Méricourt, La lettre-mélancolie, Paris, Verdier, 2006, Texte édité par Jackie Pigeaud, transcription de Jean-Pierre Ghersenzon. (Voir ici le compte-rendu qu’en fait Maïté Bouyssy, pour Les Annales historiques de la Révolution Françaisehttp://ahrf.revues.org/6643 )

Bibliographie non exhaustive.

Sur Perregaux, espion suisse :

Robert Darnton, L'aventure de l'Encyclopédie, 1775-1800, un best-seller au siècle des Lumières, Paris, Perrin, 1982

Sur Perregaux, espion anglais et banquier de la France :

Albert Mathiez, « Le Banquier Perrégaux », Annales révolutionnaires, XI, mars 1920, p.242-252.
Albert Mathiez, « Encore le banquier Perrégaux », Annales révolutionnaires, XII, avril 1920, p. 237-243.
Henri Guillemin, Napoléon tel quel, Paris, Trévise, 1969 – Réédition Utovie, 2005.
Olivier Blanc, La Corruption sous la Terreur, Paris, Robert Laffont, 1992.
Olivier Blanc, Les Espions de la Révolution et de l’Empire, Paris, Perrin, 1995.

De Brigitte Bardot :

Noonoah, le petit phoque blanc, Éditions Grasset jeunesse, 1978.

Initiales B.B., Éditions Grasset. Mémoires (Tome 1 - de 1934 à 1973), 1996.
Le Carré de Pluton, Éditions Grasset. Mémoires (Tome 2 - de 1973 à 1998), 1999.
Un cri dans le silence, Éditions du Rocher, 2003
Pourquoi ?, Éditions du Rocher. A l'occasion du 20ème anniversaire de sa Fondation, Brigitte Bardot retrace tout son combat pour la protection animale - plus de 300 photos, 2006. 

Sur Brigitte Bardot :

Prière de se reporter à Wikipédia.

Sur Vladimir Poutine, les phoques et les tigresses :

http://www.russiablog.org/2009/03/putin-bans-seal-hunt-ca...

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/20080901.OBS965...

(Aux dernières nouvelles, la tigresse va bien, a eu un petit, a été perdue pour cause de collier désactivé, a été retrouvée, a un nouveau collier, a recommencé à circuler sur l’écran du Premier ministre.)

http://www.videos.nouvelobs.com/video/iLyROoafYHHy.html

(La petite tigresse de deux mois a maintenant plus d'un an et se trouve dans la réserve naturelle de Krasnogorsk.) 

De José Saramago :

Interview accordée à Aliette Armel pour Le Magazine littéraire (Mars 2010 - N°495)

Le cahier, chroniques parues sur Internet entre septembre 2008 et mars 2009, préface d'Umberto Eco, traduit du portugais par Marie Hautbergue, Paris, Le Cherche Midi, 2010.

Le voyage de l'éléphant, traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Paris, Seuil, 2010


25/03/2010

Une journée à Matonge

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Actualité

 

L'équipe de rédaction de Matongazet a le plaisir de vous inviter à l'exposition


« Une journée à Matonge »,


rétrospective des oeuvres de Raymond CEUPPENS consacrée à ce quartier.
Vernissage à l'espace "Porte du Sud", chaussée de Wavre, 2I8  à 1050 Bruxelles
le jeudi 25 mars de I8h3o à 21 heures

Nous tenons à remercier Madame Betsy CEUPPENS-GOEMAERE et  Jean-Pierre
CANON, libraire, pour leur aide et soutien à l'élaboration de cette exposition.

Tél. 0494 94 84 74 - Email : info@matongazet.be

http://matongazet.over-blog.net/




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Expo Matonge 2

 

 

 

 

 

 

 

Matonge (prononcez Matonngué) est, au coeur d'Ixelles, un petit morceau d'Afrique, et Raymond CEUPPENS (1936-2002) est un écrivain belge, qui fut aussi peintre, sculpteur et photographe. Il a souvent pris pour sujet de ses oeuvres, cet endroit qu'il aimait particulièrement.

Matonge est un quartier animé, plein de toutes les formes de vie, y compris associative, qui a maintenant son propre organe de presse : Matongazet.

Venez-y en visiteurs, pas en touristes, et vous verrez que Bruxelles n'est pas qu'un repaire d'eurocrates.

 

 

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14:28 Écrit par Theroigne dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

08/02/2010

2009 Année du triomphe de la démence et de la brutalité

 


shipOfFools Peter Welford_1

 

 

 

2009

Année du triomphe de la démence
et de la brutalité

 

                                     « Les cinglés nous ont enfermés dans l’asile,
                                                                                              et ils sont partis avec la clé... »

                                                                                          
Un internaute américain, sur I.C.H.



Elle aura, j’en ai peur, de la descendance. Laissons la brutalité pour l’instant, contentons-nous de la démence.

Pour nous, Liégeois, 2009 était avant tout, avant même de commencer, l’année du deux-centième anniversaire de la mort d’un de nos plus braves, sinon célèbres, compatriotes : le général Jardon, quoiqu’il ait hélas son nom sur l’Arc de Triomphe, n’est guère connu en dehors de son endroit natal. Lequel vient cependant de négliger, c’est-à-dire d’oublier carrément, cet anniversaire. Pignouferie bien dans l’air du temps.
 

Jardon Portugal.JPGRéparons un peu : Henri Jardon (Verviers 1768 – San Justo 1809) fut un des héros de la Première République. Engagé à dix-neuf ans dans le régiment de volontaires levé par Jean-Joseph Fyon, colonel autoproclamé autant que futur général babouviste, pour défendre la Principauté de l’invasion étrangère, Jardon, avec les autres patriotes (c’est ainsi qu’on disait  alors « révolutionnaires ») dut s’exiler à Paris, où il s’incorpora tout naturellement à l’Armée du Nord. Il fut de toutes les batailles de la République. Toujours en première ligne et payant de sa personne, il était « le général des voltigeurs ». Général, oui, car, depuis qu’il avait combattu les Autrichiens seulement armé d’un bâton, il ne lui avait pas fallu sept ans pour accéder à ce grade. Ce fut un des plus jeunes généraux qu’eut jamais l’armée française. Les historiens militaires l’ont plus tard appelé « l’homme à la baraka » : pas une seule blessure en vingt ans.

Au nombre de ses hauts faits dans cet art si particulier de la guerre, on compte qu’il fut le premier à hisser du canon au sommet du Grand Saint-Bernard, exploit généralement attribué à Napoléon Bonaparte, et que sa manière d’administrer ce qu’il faut bien appeler des places conquises lui valut la reconnaissance apparemment sincère des occupés, chose assez rare pour être mentionnée.

Henri Jardon, pourtant, devait mal finir. Après avoir voulu aller poignarder l’Usurpateur, au lendemain du 18 Brumaire, velléité qui lui avait valu d’être mis en congé de l’Armée, il se laissa plus tard circonvenir au point de rempiler, quand Bonaparte devenu Napoléon usa une fois de plus d’un appât qui lui avait déjà beaucoup servi : l’annonce d’une descente imminente sur l’Angleterre.

Aucun des contemporains n’a ignoré le rôle joué par ce pays dans la mise à mort de la Révolution, donc de la République. Pour aller en découdre avec la perfide Albion, même les morts se seraient relevés. Jardon se retrouva ainsi, à la fin de 1808, au Camp de Boulogne, où il reçut l’ordre de marcher... sur l’Espagne. La désertion en temps de guerre, même injuste, n’est pas le fort des militaires de vocation. Jardon marcha, la mort dans l’âme.

« Dans l’âme » ? Pas seulement. Le  25 mars 1809, sur un pont dit de Negrelos, près du petit village de San Justo (Portugal), il désarma à mains nues un paysan de plus de soixante-dix ans qui résistait, armé d’une pétoire, et le renvoya chez lui « en lui fesant entendre que les français n’étaient pas en guerre contre les paysans mais bien contre les troupes réglées ». Le vieillard voyait les gentils envahisseurs autrement (Goya aussi). Il rentra chez lui, décrocha une autre pétoire, et s’en revint tuer Jardon à bout portant. Dans le silence qui suivit, on entendit un grand bruit d’ailes. C’était la déesse Némésis qui s’éloignait.

Les Portugais, moins pignoufs que les Liégeois, ont consacré un blog au bicentenaire de cette bataille et à la mémoire de Jardon. Cela s’appelle :

Ponte de Negrelos
Blog dedicado ao bicentenário da batalha da Ponte de Negrelos, aquando das 2ª invasões Francesas


Et c’est ici

La Thalamège a publié, en 1988, une curieuse biographie d’Henri Jardon, trouvée sous forme de petit carnet manuscrit sur un des rayons les plus éloignés des archives de la bibliothèque de sa ville natale. Le petit carnet se trouvait dans une enveloppe grise, qui contenait aussi une liasse de papiers tachés de son  sang : ses formulaires de dépêches encore à l’en-tête de la République, où un cachet noir rageur avait barré, après Thermidor, le mot « Fraternité ».

Ce manuscrit était de la main de Jean-Louis Guérette, seul aide de camp qu’eut jamais ce général et qui lui survécut trente-six ans. Il avait tenu à mettre par écrit ses souvenirs, afin, disait-il,  « d’imposer silence aux personnes mal instruites ou malintentionnées qui débitent ou font imprimer des balivernes et des contes bleus sur un homme qu’elles n’ont certainement pas connu ». Sa prose, en plus d’un siècle et demi, avait été consciencieusement pillée mais jamais publiée.

Saluons donc la mémoire d’un homme qui a risqué cent fois sa vie pour la République, refusé le grade de général de division que lui offrait Joseph Bonaparte devenu roi de Naples pour ne pas quitter le service de sa patrie d’adoption, et fait le choix désastreux d’en reprendre dans une guerre d’invasion, poussé par l’illusion qu’il allait pouvoir venger la République sous l’Empire.

« Il avait une singulière appréhension d’être obligé de coopérer à la guerre de la péninsule qui par l’injustice de ses motifs et par les atrocités qui s’y commettaient avait le droit d’en dégoûter tous les bons Militaires ; cependant il lui fut ordonné, au moment où il s’y attendait le moins, de se rendre dans cet affreux théâtre de Carnage et d’extermination, il n’y avait pas à balancer, il dut obéir et fut la victime de son devoir, il reçut la mort d’un paysan, il partagea le sort de cinquante officiers généraux et de trois cents mille braves soldats qui auraient volontiers fait le sacrifice de leur vie pour une cause plus juste et d’une manière plus glorieuse. »


                   
Jardon

 

 

 

 

    

 

      Un général de vingt-six ans : Henri Jardon 1768-1809
      Précis historique de la vie de Henri Jardon, général de brigade

      par son aide de camp Jean-Louis Guérette
      (d’après le manuscrit original inédit)
      La Thalamège, Verviers, 1988, éd. numérotée,
      80 pages


***


2009 succédait comme on sait à 2008, et 2008 n’avait pas été de petite bière non plus dans son genre.

La France, occupée à fêter, le 6 mai, le premier anniversaire de l’élection de Nicolas Sarkozy  à la présidence de la (cinquième) République, en oublia que ce jour marquait le 250e anniversaire de la naissance du plus grand homme d’État qu’elle eut jamais : Maximilien Robespierre. Ou s’en foutit. Avons-nous dit que ces pignouferies sont dans l’air du temps?

 

Maximilien par Houdon































Buste  de Robespierre par Jean-Antoine Houdon

Salon de 1793

Pourquoi nous en mêler, en ce début fracassant (guerre en Irak, guerre en Afghanistan, guerre en Palestine, guerre au Pakistan, guerre au Yemen, annexion de la Colombie, invasion de Haïti à la faveur d’un tremblement de terre) de 2010 ? Parce qu’il y eut une relation très particulière entre les Liégeois et l’Incorruptible, apparemment de peu d’intérêt pour les historiens. (Ne cherchez pas, enfants, dans vos livres d’école, ces choses-là n’y sont pas.) Plusieurs lui ont dû la vie, dont le Jean-Joseph Fyon sus-nommé (deux fois), dont aussi le général sans-culotte Servais Boulanger, hébertiste, qui finit par l’accompagner sur l’échafaud.

Lorsque le quatrième général que Liège a donné à la France, Jean-Pierre Ransonnet, s’était replié sur Paris avec ses fils aînés pour échapper à la capture par les troupes des Cercles, son épouse, restée seule avec les deux plus jeunes, avait été, par les vainqueurs, incarcérée, exposée au pilori et autres douceurs d’Ancien Régime... Plus tard, échangée ainsi que d’autres otages contre des émigrés pris les armes à la main, qui sauvèrent ainsi leur tête, la générale s’en fut remercier Robespierre, artisan probable de la négociation. Il lui fut dit qu’elle serait toujours la très bienvenue, chaque fois qu’elle le jugerait opportun.

Anne-Marie Ransonnet usa et abusa de la permission, se dévoua sans compter pour ses compatriotes en difficulté, qu’ils fussent ou non «de son bord». C’est ainsi qu’elle se rendit chez Duplay pour plaider la cause de Nicolas Bassenge, chef de la Gironde liégeoise et proche ami  du ministre Lebrun, arrêté sur dénonciation calomnieuse. C’est ainsi qu’une commission, réclamée par Robespierre, fut chargée d’enquêter sur cette affaire et finit par conclure à l’innocence du prévenu.        

J’ai vu le mot hâtif griffonné par Bassenge le 1er Thermidor, à l’intention d’un  de ses proches, le chanoine  Henkart, replié sur Givet : « Mon ami, je suis libre, et c’est à Robespierre que je le dois. »

Robespierre lui avait demandé de surseoir de huit jours à la mise en circulation d’un livre polémique dont il était l’auteur : J.N. Bassenge à Publicola Chaussard. sur ce qu’il dit dans ses mémoires concernant la Belgique, du ci-devant pays de Liège*
. Ils devaient se revoir le 8...  Bassenge est, à ma connaissance, le seul qui n’ait pas craché sur Robespierre tombé : son livre a paru, en pleine réaction thermidorienne, avec les éloges qu’il contenait.

Quant à la générale Ransonnet, elle survécut à son mari et à ses quatre fils, tous morts au service de la France, sinon de la République.

 

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Série d’affiches réalisées en 2008 par Monsieur Louis Sassoye, Bruxelles.
(50 x 70 cm)



Si l’année Robespierre ne fut pas une autre année Mozart, du moins s’est-il trouvé, à l’autre bout du monde, un chef d’État pour saluer sa mémoire. C'est le président Hugo Chavez. qui l'a fait, d’une seule phrase il est vrai, au milieu d’un discours, mais nette et sans équivoque. Cela suffisait.

Pour notre modeste part, n’étant pas de ceux qui n’ont même pas la reconnaissance du ventre, nous avons fait l’impossible pour qu’un site consacré à Maximilien Robespierre existe le jour de son anniversaire. Ignares et fauchés comme nous le sommes, c’était une gageure. Théroigne a dû faire appel à un résigné bénévole pour sa mise à temps sur orbite. Le site en question :  http://www.robespierreoulamort.com est « en construction » depuis bientôt deux ans, mais nous n’avons pas dit notre dernier mot. Ceux qui auront la curiosité d’y jeter un coup d’oeil verront que nous y avons associé Marat et Toussaint Louverture. Non seulement cette association s’imposait, mais c’était aussi leur 265e anniversaire de naissance à tous deux.


***

 ErasmusMetsys - Rabelais A

 

***

Le 30 novembre 1532, un jeune homme qui venait d’avoir trente ans ou qui allait les avoir écrivait à un grand homme de son temps.


« Je vous ai nommé “père”, je dirais même “mère”, si votre indulgence m’y autorisait. En effet, les femmes enceintes, l’expérience quotidienne nous l’apprend, nourrissent un foetus qu’elles n’ont jamais vu et le protègent des dangers du monde qui l’entoure, et qu’avez-vous fait pour moi sinon précisément cela ? Vous n’avez jamais vu mon visage, mon nom même ne vous était pas connu et vous avez fait mon éducation, vous m’avez allaité au chaste sein de votre divine science, “sic castissimis divinae tuae doctrinae uberibus”. Ce que je suis, ce que je vaux, c’est à vous seul que je le dois : si je ne le faisais pas savoir, je serais l’exemple de la plus noire ingratitude pour les temps présent et à venir. C’est pourquoi je vous salue et vous salue encore, ô vous, le plus aimant des pères, vous le père de votre patrie et de sa gloire, vous le défenseur des lettres, l’adversaire du mal, le champion invincible de la vérité. (...)  Adieu et “eutychon diatelei”, que toute chance vous demeure. Lyon, le 30 novembre 1532. “Tuus quaternus suus”, à vous autant qu’il s’appartient ». Franciscus Rabelaesus Medicus.

Le jeune homme s’appelait en effet François Rabelais ; il écrivait à Érasme de Rotterdam.

Que dut penser le grand Érasme en lisant cette lettre ? Nous n’en savons rien, car il n’est pas sûr qu’il y répondit. Il avait publié, quand son admirateur avait six ou sept ans, un des livres les plus importants de l’histoire des livres, l’Éloge de la folie. C’était en 1509. La calamiteuse année 2009 a donc marqué, au milieu de ses fumants décombres et de sa démence, le 500e anniversaire, passé inaperçu, de cette «borne d’histoire terrestre » comme disait John Cowper Powys.

Qui a vu, en 1964, les fastes du quadricentenaire de la naissance de Shakespeare, pouvait s’attendre à quelque chose d’équivalent de la part d’une Europe dont la Hollande fait désormais partie... Mais non, bien sûr. Je plaisante ! Personne ne s’y attendait, personne, par conséquent, n’a été déçu. Mais M. Manuel de Diéguez, lui, a trouvé que c’était quand même un peu fort, prévisible ou pas.

 

*

     Pour les très jeunes gens qui débarquent :

    Manuel de Diéguez est un écrivain et philosophe français né le 11 mai 1922 à Saint-Gall (Suisse). D'origines latino-américaine et suisse, il descend, par son père, d'une famille de juristes, de poètes et de diplomates ; sa mère était une artiste lyrique. Il a étudié le droit, les lettres et les sciences politiques à l'UNIL (Université de Lausanne).

    Auteur de nombreux ouvrages et de non moins nombreux articles, écrits pour de prestigieuses revues, il a été professeur invité à Middlebury College (Vermont, États-Unis), et à UCLA (Université de Californie à Los Angeles).

    La Monnaie de Paris a officiellement honoré l'ensemble de l'œuvre de Manuel de Diéguez en faisant graver une médaille à son effigie en décembre 1987.

    Pour davantage de détails, voyez Wikipedia

 

 

*

 

Nous avons donc dit : 1509, Éloge de la  folie.

 

Erasme + livres - 1

Érasme écrivant, par Dürer
Moriae Encomium sive Stultitiae Laus, Éloge de la Folie, Lof der Zotheid, In Praise of Folly
Quelques éditions anciennes et modernes et quelques pages, dont une illustrée dans les marges par Holbein et deux d’une édition de 1540

 

*

 

« En 1513, Louis XII, pour qui, chose étrange, le bien du peuple semble avoir été quelquefois une question importante, publia un édit par lequel il accordait à l’imprimerie ce que M. Didot appelle des lettres de noblesse, en l’exemptant d’un impôt considérable, en supprimant la taxe qui existait sur les livres et en déclarant que “les imprimeurs-libraires, vrais suppôts et officiers de l’université, doivent être entretenus en leurs privilèges, libertés et franchises, exemptions et immunités, attendu la considération du grand bien qui en est advenu en nostre royaume au moyen de l’art et science d’impression, l’invention de laquelle semble être plus divine que humaine, laquelle, grâce à Dieu, a été inventée et trouvée de nostre temps par le moyen et industrie desdits libraires, par laquelle notre saincte foi catholique a esté grandement augmentée et corroborée, la justice mieux entendue et administrée, et le divin service plus honorablement et plus curieusement faict, dit et célébré; et au moyen de quoi tant de bonnes et salutaires doctrines ont été manifestées, communiquées et publiées, à tout chaqu’un”. Il est certain que le titre de père des lettres est dû plus justement à l’auteur de ce noble et libéral édit qu’à François Ier, qui, nous l’avons vu, publia un édit qui défendait l’usage des presses et tolérait que livres et libraires fussent brûlés.» (Richard Copley Christie, Étienne Dolet, le martyr de la Renaissance, traduit de l'anglais par Casimir Stryienski, Paris, Fischbacher, 1886.)          
 

Le résultat de cet édit extraordinaire (le roi renonçant à l’impôt sur les livres pour faciliter leur circulation) fut que sous son règne, la seule ville de Lyon compta jusqu’à 288 imprimeurs-libraires (lisez « éditeurs »), alors que sous celui du Quatorzième Louis, il en restera, pour la France entière, 25, tous soumis à la censure préalable.

Ce sont des considérations du même ordre (Dieu en moins peut-être) qui ont poussé un Manuel de Diéguez largement octogénaire à faire choix d’Internet pour communiquer avec ses frères simianthropes .

Ses textes, tous importants, se trouvent sur son site http://www.dieguez-philosophe.com/ ainsi que sur celui de l'agence Alterinfo.net, qui s'honore en les mettant systématiquement à la portée de ses lecteurs.

On verra à quel point sa célébration de l’Éloge de la folie tombe dans le chaudron d’une actualité brûlante.


*


Réflexion


Gaza, coeur de la folie du monde

« Moi, la folie, je parle. Ce n'est plus le temps des miracles.
Enseigner le peuple, quelle fatigue. Expliquer, cela pue la crasse de l'école. »

   Erasme, L'Eloge de la folie.

Manuel de Diéguez
 

 

Dimanche 17 janvier 2010

 

Manuel, de Diéguez, photo

 

  •  1 - «  Moi, la folie, je parle »  (Erasme, L'Eloge de la folie)
  •  2 - La dichotomie cérébrale des fous
  •  3 - Où le mystère s'épaissit
  •  4 - Comment diagnostiquer la folie ?
  •  5 - Retour à la science politique
  •  6 - L'étau de la folie se resserre
  •  7 -  « On commence par se faire duper et
  •        l'on finit en fripon » (Erasme)
  •  8 - La démocratie et la logique ptolémaïque
  •  9 - Et la France ?
  •  10 - Le thermomètre de Zeus
  •  11 - Les acteurs physiques et les acteurs invisibles de
  •           l'Histoire
  •  12 - Clinique du chaos mental
  •  13 - Une anthropologie de la folie
  •  14 - Conclusion

 


1 – « Moi, la folie, je parle »  (Erasme, l'Eloge de la folie)

Saluons le génie de l'humaniste cervantesque, swiftien et kafkaïen avant la lettre dont l'audace incroyable en son temps lança le délire à la conquête du monde sous les traits d'un personnage en chair et en os, saluons l'acteur planétaire de la modernité qui disait: « Moi, la folie, je parle. »


Comment la folie parle-t-elle de nos jours?


Pour tenter de l'apprendre, descendons l'escalier qui conduit dans les souterrains de la démence politique. Le grand Hollandais a publié son Eloge de la folie en 1509. Aucune commémoration solennelle n'a rappelé, en 2009, le cinq centième anniversaire de la parution de l'œuvre la plus célèbre du roi des humanistes, ce qui démontre, s'il en était besoin, que les grandes œuvres demeurent tellement actuelles que personne n'ose les enterrer sous les applaudissements unanimes des bien-pensants qui, eux, ne changent pas de nature d'une époque à l'autre. Aussi cette œuvre immense demeure-t-elle largement incomprise. L'audace littéraire de faire prononcer son propre panégyrique à la folie ne trouvera son écho que chez Kafka. Mais, ce que nous entendons en filigrane de l'Eloge de la folie en ce début du IIIe millénaire, c'est le miserere de la sagesse et de la raison du monde, c'est le heurt entre deux musiques de la politique, car la guerre des faux croisés de la Justice et de la Liberté reproduit le contraste érasmien entre les évangiles et un Saint Siège alors belliqueux.


L'île d'Utopie de Thomas More , paru en 1516, se présente comme une réponse indirecte et vigoureusement évangélique à la prosopopée érasmienne de la dérision. On sait que le titre grec d'Eloge de la Môria est un clin d'œil discret au futur décapité auquel l'Eloge est dédié, parce que la folie se dit môria dans la langue d'Homère et que les deux amis plaisantaient souvent sur le double sens du patronyme du grand Anglais. C'est que la folie scelle une alliance étroite avec l'utopie ; et, pour les hellénistes, "l'île d'utopie" signifie rien de moins que "l'île de nulle part". Mais pourquoi les utopies politiques et religieuses d'une humanité égarée dans les airs se cherchent-elles un ancrage, pourquoi, depuis la cité idéale de Platon jusqu'au christianisme originel et au marxisme, l'absence de tout atterrissage hante-t-elle la folie d'une humanité privée des récoltes et des engrangements topographiques qu'elle attend de ses songes ?


Le mutisme de la presse et des médias français, relayé par celui, moins massif, de la presse mondiale sur le mur d'acier en construction autour de Gaza a pris des proportions érasmiennes aux yeux de l'historien pensant et de l'anthropologue d'avant-garde, qui se trouvent tout étonnés de se vêtir non seulement en Sherlock Holmes de la géopolitique, mais en spéléologues de Clio, afin de tenter de relever les traces laissées dans la poussière par la logique qui commande les verdicts de la fatalité. Car, sous les sentiers du destin, des vestiges du tragique et de la folie décrits par Erasme se tiennent en embuscade. Du coup, les Eschyle et les Shakespeare de la démence prêtent comme jamais leurs télescopes et leurs microscopes aux scribes et aux greffiers des acteurs les plus puissants et les plus invisibles de la pièce.


Peut-être le thème de la folie du monde, qui remonte à Saint Paul, appelle-t-il la France à retrouver son territoire de "nulle part", peut-être l'heure est-elle venue, pour la nation de la liberté, de retrouver l'utopie d'un royaume de la Justice qui a donné son âme à l'humanité; car si la démence a pris la plume au début du XVIe siècle, c'est afin de demander au XXIe siècle d'élever l'intelligence politique au rang d'un glaive de la folie spirituelle dont l'esprit se nourrit.



2 - La dichotomie cérébrale des fous


Que le narrateur au petit pied se rengorge: il a vu M. Barack Obama échouer piteusement à convaincre Israël de lâcher un seul instant la poignée de son glaive . Comment un conquérant digne de ce nom cesserait-il, ne serait-ce que pour quelques jours d'étendre son territoire les armes à la main? Mais quelle scène digne de L'Eloge de la folie que celle d'un Président de la plus puissante démocratie de la planète dans le rôle du suppliant monté sur les planches du théâtre du monde pour demander à M. Mahmoud Abbas de se résigner à négocier tout seul avec son puissant exterminateur et de désarmer solitairement et la main sur le cœur un peuple de prédateurs armé jusqu'aux dents !


Mais s'il suffisait au mémorialiste du sceptre de la folie de raconter à son gentil lecteur une gentille histoire de la folie de "bécarre et de bémol", disait Pantagruel, où serait la difficulté? Certes, depuis longtemps, le délire a livré ses secrets à la littérature, certes la démence est entrée dans l'épopée avec l'Ajax d'Homère, certes, un certain Espagnol s'est illustré sur tous les continents et dans toutes les langues de la terre à peindre les malheureux dont la noblesse a basculé hors de l'arène du monde, certes, Swift n'est pas demeuré en reste, lui qui a porté la folie à la fresque. Mais Sherlock Holmes est mis à quia par la dichotomie cérébrale qui fait tonitruer M. Barack Obama contre Israël, dont le crime, à l'entendre, se rabougrirait à expulser quelque sept cents habitants de plus de Jérusalem Est, Sherlock Holmes donne sa langue au chat quand M. Bernard Guetta prend apparemment le relais du schizoïde de la Maison Blanche et condamne à son tour et avec force la poursuite ratatinée de la colonisation israélienne , Sherlock Holmes ne sait plus à quel saint se vouer quand M. Kouchner le biphasé se précipite à Jérusalem afin d'absoudre, tout au contraire, le prédateur d'un péché indigne de l'attention du monde civilisé, Sherlock Holmes jette l'éponge quand Israël réitère son coup de force à Jérusalem Est et que le Jupiter bipolaire du bureau ovale fulmine derechef et le plus évangéliquement du monde, mais sans plus de succès, puisque le diable qui le tient par la manche a déjà accordé sa bénédiction aux nouveaux saints de Jérusalem.


Isaïe prendra-t-il la relève des apôtres de la béatitude des fous de la démocratie? Ne faut-il pas rendre les armes quand saint Obama encercle Gaza d'un mur d'acier sourcilleux, ne faut-il pas couronner sa Majesté, la folie, quand le roi de la Liberté du monde renouvelle pour dix ans le versement charitable de trois milliards de dollars annuels à Israël ? Décidément, il faut convaincre la raison du monde de battre précipitamment en retraite quand M. Karl Bilt, le Président pour six mois de l'Europe polycéphale condamne à son tour et solennellement l'expansion dévote d'Israël et publie, une semaine seulement plus tard dans Le Monde une interview lénifiante, dans laquelle il revient en toute hâte sur ses pas et s'applique à réduire Mme Ashton à la fonction de femme de ménage de l'Europe. N'est-elle pas coupable d'avoir repris à son compte devant le Parlement européen les thèmes bifides développés par M. Obama et par M. Bilt quelques jours seulement plus tôt? Décidément, L'Eloge de la folie d'Erasme et L'île d'Utopie de Thomas More ont rendez-vous avec les moutons de Panurge, décidément, la flotte pantagruéline n'a pas jeté l'ancre sans malice dans l'île de Médamothi, cet autre nom de "nulle part" en grec.



3 - Où le mystère s'épaissit 


Rappelons un instant ma plume d'instituteur aux embarras des Conan Doyle de la politique. Cet auteur de romans policiers semble nous mettre sur la piste; car il nous raconte un épisode énigmatique de cette histoire, à savoir que Mme Livni s'est ruée de Tel Aviv à l'Elysée pour demander à M. Sarkozy qu'il coupe la langue à l'imprudent M. Bilt et à l'atone Mme Ashton. Mais Conan Doyle nous dira-t-il comment les asilaires rebattent les cartes sans relâche, où se cache le vrai maître de l'hospice, quel est le nom de l'hôpital, qui donne aux aliénistes le pouvoir extraordinaire de changer d'une heure à l'autre la mise en scène de la pièce ? Comment départager le roman policier du roman politique dans les coulisses du théâtre qu'on appelle l'Histoire ?


Prenez l'épisode de la marche des volontaires du monde entier sur Gaza le 27 décembre dernier et l'épopée des camions destinés à secourir les affamés. Par qui et comment M. Mandela et Mgr. Desmond Tutu ont-ils été empêchés de tenir leurs engagements et de se joindre à l'expédition ? Qui a demandé et obtenu de M. Jimmy Carter, ex-Président des Etats-Unis et prix Nobel de la paix qu'il présentât des excuses au Tamerlan de Gaza en échange de l'élection de son petit-fils à un siège de sénateur ? Comment l'auteur d'un roman aussi énigmatique a-t-il disposé les pièces sur l'échiquier érasmien afin que la folie du monde, dont on s'échine à mettre à nu les ressorts depuis l'Ecclésiaste et le Livre de Job, dévoilât ses mystères et que les plus fins limiers des arcanes de la civilisation de la Liberté eux-mêmes demeurassent bouche béé devant le basculement des journaux, des chancelleries, des radios et des télévisions du monde entier dans un silence aussi subit ?



4 - Comment diagnostiquer la folie ?


On savait depuis longtemps que notre espèce habite un asile et qu'un délire universel y chante sa propre gloire avec les accents mêmes du droit et de la justice, de la foi et de la liberté, de la vérité et d'un ciel dont vous connaissez les écrits de ses trois propriétaires. Mais Erasme nous a fourni les clés qui ont permis à nos aliénistes de diagnostiquer le délire de tous les siècles. Aussi nos Etats et nos Eglises se sont-ils aussitôt reconnus sous le pinceau du maître, tellement les symptômes de la maladie étaient clairement et minutieusement décrits. C'est qu'en ces temps reculés, non seulement les bien-portants reconnaissaient encore les fous au premier regard, mais les fous eux-mêmes découvraient leur pathologie à la seule lecture des signes les plus spectaculaires de leur démence. La drogue qui enfantait ce miracle, on l'appelait le rire; et le rire était tellement guérisseur que tout le monde en appelait à la trousse de ce premier médecin de la folie du monde. Mais maintenant, personne ne rit plus, et toute la difficulté des spectateurs de la tragédie est de dénicher un homme de l'art suffisamment expert en insanités pour attirer l'attention des malades sur leur état.


Qui est demeuré sain d'esprit et qui a perdu la raison ? La science médicale a égaré le thermomètre du XVIe siècle dont le grand Batave s'était servi pour mesurer le degré de folie des patients à seulement prendre leur température. Aussi, l'auscultation qui décide du panier dans lequel il convient de ranger les diagnostics en faveur des uns ou des autres, repose-t-elle désormais sur le seul décompte de la majorité des opinions, de sorte que le calcul de la proportion des sages et des fous au sein d'une population déterminée dépende du hasard qui fait pencher la balance des verdicts à l'avantage des fous ou des sages.


Mais comment départager les têtes dérangées des têtes en bon état de marche si l'enregistrement des voix fait sans cesse passer les verdicts de la raison du camp d'Erasme à celui de la folie à laquelle il avait donné la parole ? C'est ainsi, comme il est dit plus haut, que M. Obama s'indignait fort des exactions du voleur à Jérusalem, mais protégeait dès le lendemain ses rapines à Gaza. Voici donc que le clinicien d'un vaste empire a cessé à son tour de distinguer les malades des bien-portants, voici qu'un médicastre hissé au rang de chef d'Etat livre au chaos le peuple et la nation dont il est chargé de piloter l'encéphale, voici que l'Hippocrate dont la balance même pèse non point la maladie, mais le nombre des malades, donne raison à leurs régiments s'ils sont plus serrés que ceux des sages.


Au XVIe siècle, tout le monde voyait clairement que Dieu et son Eglise étaient devenus fous à lier, tellement chacun comprenait encore qu'il était dément de transporter à la pelle les riches au paradis pour le saint motif que leurs cassettes bien pleines leur permettait d'acheter leur félicité éternelle à prix d'or. Et maintenant, M. Barack Obama prend simplement la tension de sa propre popularité pour précipiter à l'asile la minorité non délirante de sa population selon l'adage de la folie qu'Erasme avait rappelé: "Ut homines sunt, ita morem geras" - "il faut prendre les hommes tels qu'ils sont".


Aussi voit-on se dessiner sur la rétine de la Maison Blanche les traits du fou de la démocratie mondiale, aussi le voit-on délivrer du Purgatoire un guerrier couvert de sang, aussi regarde-t-on avec des yeux dessillés le fou qui tape sur les doigts d'un petit délinquant pris en flagrant délit de chasser de leurs demeures les habitants d'une capitale qu'il cambriole maison par maison, puis le fou en chef, le fou porté par la folie à la tête de l'Etat le plus puissant de la terre hisse au ciel de la démocratie mondiale un assassin déguisé en évangéliste et en pédagogue de la Liberté du monde.



5 - Retour à la science politique 


Personne ne savait plus quel Esculape de la boîte osseuse de l'humanité il fallait consulter, quels analystes du pouvoir politique au sein des évadés du monde animal diagnostiqueraient à coups sûr la nature de la maladie, parce qu'on cherchait en vain la balance dont les plateaux pèseraient le degré de gravité de l'infirmité cérébrale qu'illustrait la personne même de M. Obama. N'avait-il pas prononcé au Caire, le 4 juin 2009, un discours fort sensé, dans lequel il avait exhorté les musulmans, les juifs et les chrétiens à partager l'apostolat démocratique dont il se proclamait le missionnaire et à soutenir avec la sainte ardeur des évangélistes du globe terrestre son combat pour la prospérité et pour la puissance d'un empire de héros du salut ?


Réfléchissez un instant, disaient les politiques les plus chevronnés de la planète et cessez de vous imaginer sottement que la science médicale serait appelée à vous éclairer sur la folie ou sur la santé du monde en général et de M. Barack Obama en particulier. Si vous passez du rêve à la saine pesée des pouvoirs qu'exerce tout chef d'Etat en ce bas monde, comment pouvez-vous croire qu'un tel personnage se livrerait de sa propre volonté à la faiblesse et au chaos ? S'il affecte de jouer à l'instituteur vertueux dans le bureau ovale de la Maison Blanche, si son art de la feinte va jusqu'à annoncer aux journaux de la planète entière qu'il désapprouve les exploits d'un petit monte en l'air à Jérusalem Est, et si, dans le même temps, vous le voyez aider le tueur à construire un mur d'acier autour de Gaza afin d'affamer les survivants d'un gigantesque camp de concentration, vous pensez bien qu'il n'est plus un homme politique et qu'il est illusoire de placer un fantôme au timon des affaire du monde.


Mais alors, voici que les Sherlock Holmes de la politique redressent la tête: et il nous faut revenir la queue basse à l'observation des embarras qu'ils rencontrent sur le terrain. Comment se fait-il que leurs difficultés de gestion ne soient pas moins titanesques que celles des thérapeutes de la folie tout court ? Comment expliquent-ils l'alliance qu'Israël a conclue avec le parti républicain, comment se fait-il que tous deux combattent maintenant la politique de la main tendue de M. Obama en terre d'islam, comment se peut-il que les nationalistes américains entendent désormais ruiner les intérêts de l'empire à long terme dans tout le monde arabe ? Certes, il n'est pas de candidat à une parcelle de l'autorité publique au sein de l'Etat américain qui ne fasse l'objet d'une vérification préalable et minutieuse de son orthodoxie au chapitre de ses relations avec le patriotisme sioniste d' Israël. Mais de là à comprendre les ressorts d'une conspiration anti nationale et anti patriotique de la droite américaine au profit d'un Etat étranger, il y a loin. Peut-on trahir son pays aveuglément et sans le savoir ?


Et puis, pourquoi le cadavre politique de M. Barack Obama bouge-t-il encore ? Pourquoi le voit-on tressauter, pourquoi le voit-on se livrer à des convulsions et à des soubresauts d'une pathétique impuissance, puisque ses ultimes gesticulations et remuements ne font que mettre davantage en évidence soit son état mental désespéré, soit son autorité politique naufragée ? On n'achète pas davantage le royaume des cieux de la démocratie idéale à l'école des hérétiques du mythe de la Liberté que le royaume du ciel des Eglises du Moyen Age ne se laissait mettre aux enchères des prévaricateurs qui vous demandaient d'acquitter rubis sur l'ongle les bons du Trésor émis par la banque de l'Eternité.



6 - L'étau de la folie se resserre
 


Mais la question tant politique que cérébrale posée au XXIe siècle par    d'Erasme nous conduit à une plus grande profondeur encore de l'anthropologie critique : il s'agit de savoir s'il convient de réfuter l'adage de Socrate selon lequel l'ignorance serait la source de tous les maux ou s'il faut, non point le remplacer tout d'une pièce par l'axiome qui verrait dans la sottise l'origine commune de tous les désastres cérébraux et politiques confondus, mais s'il conviendra d' analyser la généalogie commune de l'ignorance et de la bêtise et de se résigner à étudier les relations que ces deux formes de la folie entretiennent à la lumière d'une science expérimentale du politique, donc d'une discipline vérifiable à l'école des évènements.


Certes, les traités de la bêtise sont rarissimes, ignorés du grand public et le plus souvent d'une légèreté d'esprit aussi coupables que le mal qu'ils prétendent dénoncer. Mais voyez comme l'ignorance et la stupidité font alliance au Moyen Orient. Est-ce par ignorance ou par sottise que M. Obama croit sans doute que la domestication ou même la destruction de Gaza feront avancer d'un pouce la question dite "des deux Etats", alors que la politique du monde entier repose sur un faux diagnostic? Si ce n'était Gaza, ou l'Iran ou le Hamas qui faisaient figure d'obstacle à la "solution du problème palestinien", Israël recourrait à d'autres leurres, simulacres et faux- fuyants, parce que cet Etat a vocation de s'étendre, comme ses confrères, et de conquérir, l'épée d'une main et l'évangile démocratique de l'autre, tout le territoire qu'il pourra - et cela jusqu'à ce qu'une force supérieure à la sienne le contraigne à battre en retraite.


Mais comme la légitimité de cet Etat demeurera à jamais indéfendable en droit international, donc par nature et par définition, puisqu'une démocratie fondée sur la fierté d'avoir aboli la colonisation à l'échelle de la planète ne saurait, dans le même temps la ressusciter d'un seul élan au profit et à la gloire d'Israël, la vraie question sera seulement de savoir quel type d'alliance de l'ignorance avec la sottise permettra au monde entier de se refuser d'examiner les désastres politiques auxquels ce refus conduira fatalement la planète des apôtres de la folie.



7 - " On commence par se faire duper et l'on finit en fripon " (Erasme)


Il sera bien évidemment bien impossible de jamais obtenir d'Israël qu'il accueille à bras ouverts trois générations de réfugiés politiques dans son sein, bien impossible de jamais obtenir qu'il se replie dévotement sur ses frontières de 1967, bien impossible de jamais obtenir qu'il renonce béatifiquement, donc au nom des idéaux de la démocratie, à redonner son statut de capitale et de cœur de son identité biblique à Jérusalem, bien impossible de jamais obtenir qu'il se flanque gentiment d'un Etat palestinien aussi libre et puissant que lui-même, bien impossible qu'il perde le sot prestige attaché au feu inutilisable de l'apocalypse.


Dans ces conditions que fera l'empire américain pour rendre durable le vain escamotage diplomatique d'une aporie de nature psychogénétique? Comment combattra-t-il son propre enfermement dans une sainte hypocrisie et une cécité d'innocent aux mains pleines ? Comment persévèrera-t-il à brandir sans relâche l'étendard et le totem de la Liberté, de la Justice et du Droit sur la planète entière s'il lui faut se placer aux côtés d'un Etat qui ne cessera, de son côté, de bafouer les utopies apostoliques d'une humanité de nulle part ?


A tout cela, il n'existe qu'une seule solution : égarer le plus longtemps possible l'attention du monde et pour cela, fortifier sans cesse sa puissance guerrière à l'échelle de la planète des sots. En vérité, la solide alliance de l'ignorance avec la sottise est d'ores et déjà conclue: au prix de trois cent milliards de dollars par an seulement, on construira cinquante cinq navires de guerre ultra modernes, qui permettront, croit-on, de régner à jamais sur toutes les mers du globe.


Mais le pacte que l'ignorance scelle avec la bêtise n'est pas un vice nouveau et qui débarquerait de nos jours sur la terre: pour refuser de comprendre que la ruine financière est un cratère dans lequel on va immanquablement se précipiter, il faudra recourir au ligotage d'un Etat à sa propre cécité; il faudra dresser devant les yeux de la nation des obstacles politiques qu'on se sera appliqué au préalable à rendre de plus en plus insurmontables; il faudra livrer une guerre suicidaire à l' intelligence dont dispose d'ores et déjà le reste de la planète. Ces auto-ficellements, ces auto enchaînages et ces auto verrouillages, comment s'interdire de jamais les regarder en face, alors qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour les apercevoir ?


Pour l'instant, Israël demeure le roc d'un aveuglement contre lequel toute sagesse et toute lucidité sont appelées à se briser, parce que le globe oculaire de l'ignorance et de la sottise confondues est dans la folie d'avoir ramené sur les lieux les vaincus de Titus. Faut-il que la science politique mondiale soit demeurée ignorante et inexpérimentée pour n'avoir pas prévu les désastres de la sottise qui s'ensuivraient et qui s'enchaîneraient les uns aux autres avec une logique implacable !


Pour l'instant, les trémoussements et les soubresauts dont M. Barack Obama nous présente le douloureux spectacle ne sont que des symptômes de la maladie mortelle qui achèvera le malade. Mais les vrais diagnostics sont aussi des pronostics. Il appartiendra à l'oracle de la fatalité de désigner ses proies.



8 - La démocratie et la logique ptolémaïque 


Peut-on suivre pas à pas le cheminement de la cécité semi inconsciente et en diagnostiquer les sources psychobiologiques ? Pour le tenter, observons les réflexes d'auto-défense innés dont use l'encéphale de notre espèce et les procédés traditionnels auxquels elle recourt d'instinct afin de conserver ses trésors cérébraux rouillés; et pour cela, voyons comment l'astronomie de Ptolémée, qui faisait eau de toutes parts, a résisté pendant des siècles à celle de Copernic, puis comment un créationnisme mythologique par définition a pris la relève de l'exorcistion des preuves de l'évolutionnisme darwinien.


Dans son célèbre Système du monde, Histoire des doctrines cosmologiques de Platon à Copernic en dix volumes publié en 1914 et réédité entre 1958 et 1965, Pierre Duhem, membre de l'Institut, alléguait encore qu'une vraie physique devait se contenter de "sauver les apparences" et que les calculs de Ptolémée se trouvaient pleinement légitimés à conserver le précieux spectacle d'un soleil tournant autour de la terre qu'attestent à la fois les yeux et les saintes écritures. De même le créationnisme ne s'est laissé arracher que peu à peu des concessions qui fendaient le cœur des croyants. Le 23 octobre 1996, Jean-Paul II a fini par déclarer que l'évolutionnisme est "davantage qu'une hypothèse"; mais il s'est bien gardé de préciser où passait la démarcation entre des allégations religieuses et une science que son statut ambigu situerait quelque part entre une mythologie sacrée et des vérifications expérimentales soutenues par les télescopes des astronomes. C'est qu'il fallait ménager tout ensemble la foi des croyants et le témoignage des instruments d'optique des scrutateurs des étoiles. Pourquoi cette distorsion entre les preuves magiques et les victoires du raisonnement sur les faux témoignages des sens ? C'est qu'une espèce coulée dans le moule du sacré craint de perdre une forteresse cérébrale qui la rassure et dans laquelle elle se love à son aise.


Or, l'analyse psychologique de l'évolution de la prise de conscience progressive de ce que l'erreur politique d'Israël est de type ptolémaïque se calque exactement sur le modèle de la folie dont les résistance à l'adopion de l'astronomie de Copernic ont fourni l'exemple et auxquelles le refus des thèses sur l'origine des espèces de Darwin ont fourni le pendant: dans les deux cas, le sujet refuse avec une violence d'origine psychogénétique de perdre une demeure mentale jugée confortable et devenue vraie de passer pendant des siècles d'une génération à la suivante. C'est ainsi que, d'un côté, la démocratie des fous veut sauver la cassette d'un droit international bicentenaire et fondé sur la souveraineté des peuples - donc sur la légitimité de leur statut de défenseurs naturels du pouvoir des adultes de disposer d'eux-mêmes, et par conséquent de conserver le territoire de leurs ancêtres - de l'autre, les mêmes apôtres des droits de l'humanité veulent canoniser un Etat qui conteste aussi radicalement les fondements de la civilisation moderne que le géocentrisme biblique entendait réfuter l'évolutionnisme.


Malheureusement pour l'Etat hébreu, les défenseurs des convictions scripturaires du peuple juif se trouvent contraints de battre en retraite. Comment se fait-il que leur pré carré se rétrécisse comme une peau de chagrin ? C'est que la logique démocratique ne fait pas davantage de quartier que la logique mathématique. Elle ignore autant le débat sur le statut d'une hypothèse pseudo démocratique que sur le sexe des anges : à la fin, Euclide tranchera la question et dira que la démocratie est aussi incompatible avec les principes de la colonisation que la géométrie à trois dimensions avec des arpenteurs qui prétendraient réfuter le théorème selon lequel la somme des angles d'un triangle fait cent quatre-vingts degrés.


La topographie démocratique véritable a rendez-vous avec le théorème de Pythagore qui la fonde; mais il faudra verser le sang, hélas, pour que l'héliocentrisme démocratique l'emporte sur le géocentrisme israélien, parce que l' enjeu réel n'est pas de nature mathématique, mais de nature anthropologique: si imparfait et inachevé qu'il demeure, l'encéphale humain d'aujourd'hui ne se partage plus entre deux logiques incompatibles entre elles.



9 - Et la France ?



Quel sera le rôle de la France dans cette guerre mondiale entre la raison et la folie ? Le drame d'origine, donc de nature psychogénétique qui sous-tend l'âme et la raison de la science politique depuis que notre encéphale a quitté la zoologie est dans la difficulté de décider sur le terrain et au coup par coup à quel moment précis il convient de se trouver bêtement présent dans l'arène des nations afin de faire figure d' acteur visible de l'histoire et à quel moment il devient nécessaire, tout au contraire, de quitter en toute hâte un cirque par trop ensanglanté. Il ne s'agit jamais de déserter l'histoire meurtrière, mais, tout à l'opposé, de prendre place dans une autre durée de l'humanité, celle où des acteurs ennemis des carnages prennent en main les rênes du destin.


En 1940, la France des ossatures et des muscles ne pouvait se mettre aux abonnés absents: il fallait bien se résigner à légitimer la folie d' un gouvernement de gestionnaires des corps, il fallait bien que la France terrassée conservât les organes tangibles d'un Etat, il fallait bien que la nation de 1789 parût provisoirement représentée par les majordomes de ses chancelleries sur une scène internationale devenue tout entière la spectatrice réjouie ou désolée de la mise hors jeu des Gaulois sur le champ de bataille. Dans la débâcle de la France d'en-haut, l'appel désespéré au héros surréel de Verdun était la caution a priori la plus digne de l'âme de la France.


Mais à quel moment fallait-il quitter l'écume des jours pour replonger dans la vague ? Fallait-il choisir l'heure des horloges où, sur le sol français, un chef de l'exécutif proclamait son vœu ardent que l'occupant remportât la victoire en Europe, l'heure où le cadran de l'administration de la justice mettait à pied ses magistrats juifs, l'heure où les aiguilles du temps s'arrêtaient sur la rafle du peuple de Jahvé au vélodrome d'hiver ?


Soixante-dix ans après un verdict des armes plus cruel que les précédents, la France symbolique se trouve à nouveau placée en sentinelle de l'histoire de la démence du monde. Lui faut-il épouser la mer ou flâner sur le rivage ? Un gouvernement français, même amolli, peut-il légitimer sa participation physique à la direction d'une planète de l'errance dans laquelle la majorité des Etats prétendument démocratiques ont décidé de construire un mur de dix kilomètres de longueur, composé de plaques d'acier de dix-huit mètres chacune et de cinquante centimètres d'épaisseur, un mur dont les fondations iront jusqu'à trente cinq mètres sous la terre, afin d'exterminer par la famine la population entière d'une ville de seize centaines de milliers d'habitants ?


Cette croisée des chemins de l'histoire du cerveau et du cœur de la planète des fous est-elle moins visible que celle dont le basculement d'un vieux Maréchal dans le camp du vainqueur de sa nation signalait le tragique emplacement à tous les regards ? Notre République peut-elle assister les bras croisés, donc en complice silencieuse à la construction d'un camp de la mort de cette taille ? Notre connaissance réelle de l'histoire du monde ressortit-elle à la pesée du corps et des muscles des Etats, ou bien avons-nous grand besoin de nous coller une autre loupe à l'œil afin d' apercevoir les personnages réels qu'on appelle des peuples et des nations ? A quel moment les charniers tuent-ils le parfum des démocraties ? A quel moment l'encens de la Liberté et de la Justice cesse-t-il de monter des autels ? A quel moment les citoyens d'un pays de soixante-cinq millions d'habitants incommodent-ils les narines de Jupiter ? La France empuantie de Pierre Laval s'est détachée de celle des écrivains, des poètes et des philosophes de notre pays à l'heure entre chien et loup où l'esprit a pris résolument le relais de l'histoire de la nation. Alors l'éclat des derniers flambeaux de notre civilisation a fait entendre les voix de la résurrection de la France.



10 - Le thermomètre de Zeus 


Pour tenter de cerner cette difficulté en anthropologue glacé, il faut, ici encore, observer avec sang froid le chaos cérébral dont le diagnostic embarrasse les aliénistes de la vie politique des Etats modernes; et pour cela, il faut faire entrer dans le cabinet d'Esculape les patients dont les troubles psychiques demeurent proportionnés à la modestie de leur emploi. C'est ainsi que M. Bernard Kouchner voulait se rendre à Jérusalem ; mais comment ignorer Gaza et son camp de concentration à ciel ouvert sans paraître pencher pour un parti au détriment de l'autre ? Et si l'on voulait éviter que le fléau de la balance penchât trop ostensiblement en faveur du bourreau, la meilleure ruse diplomatique n'était-elle pas de lui demander l'autorisation de se rendre à Gaza ?


Naturellement, le sacrificateur a refusé tout net que la France auscultât la victime exposée sur l'offertoire et même qu'elle parût pronostiquer l'évolution de sa charpente; et comme le Quai d'Orsay des fous ne pouvait paraître par trop prononcer l'éloge de l'étal d'un Etat coupable de crimes de guerre, de génocide, d'emploi d'armes prohibées par le droit international, telles les bombes au phosphore, M Bernard Kouchner a renoncé à son voyage. Quelle est la France qui s'est illustrée de la sorte? Qui a parlé en son nom sur ce propitiatoire ? Qui a détourné le regard de ce sang ?


M. Kouchner s'est montré fort dépité par cet "échec diplomatique" et il l'a caché soigneusement aux journalistes. Un résistant du Quai d'Orsay a donné secrètement l'information au Canard enchaîné. Quelle est la philosophie de l'esprit dont la France actuelle fait preuve sur la scène internationale et qui lui fait juger de bonne et saine politique de se trouver présente en chair et en os sur tous les terrains où Montoire fait la loi ? Le gouvernement est-il un véritable acteur sur le théâtre du monde quand l'occupant lui dit : "Si vous vous faites porter pâle parmi les sacrificateurs, vous serez non seulement déclaré couard, mais proclamé coupable de désertion sur le champ de bataille de la Liberté" ?


On voit combien la question de la définition folle ou sage des Etats débarque sur les planches du même théâtre de l'Histoire de la démence qu'en 1940, mais sous une autre redingote ; car si l'on songe que, quelques jours seulement plus tard, l'Elysée a jugé indispensable à l'exercice de ses responsabilités dans la conduite exclusivement musculaire de l'univers de faire diriger par un général de notre armée de terre la construction du mur d'acier dont la vocation est de hâter l'extermination jugée trop lente d'une vaste population, avec quelle France nos écrivains, nos poètes, nos philosophes ont-ils rendez-vous en ce début du IIIe millénaire ?



11 - Les acteurs physiques et les acteurs invisibles de l'Histoire 


Voyez comme le tensiomète des dieux se rappelle au bon souvenir des peuples et des nations: ce sont eux et eux seuls qui décident de la température des âmes, ce sont eux et eux seuls qui condamnent l'anthropologue et le logicien de la démence du monde de se trouver au rendez-vous que l'Eloge de la folie d'Erasme a donné à la politique de la planète en ce début du IIIe millénaire. Car, disent les Célestes, l'encéphale de la France des fous se trouve livré au même chaos que celui de M. Barack Obama; et l'on se souvient que le désordre qui s'est emparé de la boîte osseuse de ce chef d'Etat le ballotte d'un vain brandissement de ses foudres verbales à l'apologie d'un mur de Berlin appelé à encercler le camp de la mort le plus vaste de la planète.


Comment se fait-il que le chaos cérébral dont témoigne la France des Laval d'aujourd'hui soit identique à celui de M. Obama, comment se fait-il qu'on distingue si mal l'original de la copie ? Alors que M. Kouchner se montre tout effaré de n'avoir pas cautionné davantage un Etat génocidaire, ce qui, en termes diplomatiques, revient à le condamner timidement et la bouche close, se rendra-t-il maintenant à petits pas et l'échine basse à la frontière de Gaza, agitera-il le drapeau aux trois couleurs sur les remparts de la forteresse qui enferme un gigantesque peuple de la mort ? M. Obama, lui, se contente de condamner de loin et la bannière étoilée à la main quelques expulsions de citoyens de Jérusalem Est. M. Kouchner va-t-il, au nom de la France de 1789, partager sous les murs de Gaza les chapons d'Orgon avec l'armée des faux dévots ?



12 - Clinique du chaos mental 


Vous voyez bien, bonnes gens, combien la scission cérébrale qui frappe les acteurs de la politique internationale d'aujourd'hui appelle une pesée anthropologique de la notion même de "chaos mental". Certes, vous avez observé plus haut qu'il s'agit d'une schizoïdie inconnue du monde antique; mais s'il est devenu difficile de savoir qui est fou et qui ne l'est pas, c'est précisément en raison de la dichotomie cérébrale dont souffre Sa Majesté, la démence en personne.


Vous connaissez l'expression : "Hurler avec les loups ". Qui sont les loups ? Les Anciens savaient qu'il fallait entendre les déments; et ils disaient: "Hurler avec les fous" : "cum insanientibus delirare". Mais les fous d'aujourd'hui délirent tantôt du bout des lèvres, tantôt à grands cris. Quand Tartuffe passe de la comédie à la tragédie, c'est qu'il a débarqué dans la politique et qu'il y est devenu criard en diable. Alors, Clio en appelle à un décryptage des dévotions et de leur tapage, parce que l'hypocrisie religieuse a passé du christianisme à la démocratie et qu'elle s'y révèle plus que jamais le moteur de l'histoire idéalisée à l'école de sa propre folie. Mais que s'agit-il maintenant de cacher aux dieux ? Précisément la frontière qui sépare la légitimité de l'illégitimité des Etats démocratiques au regard des Tartuffe de la Liberté et de la Justice. Et pourquoi cacher cette frontière aux habitants de l'Olympe ? Parce qu'elle se révèle désespérément flottante. Et pourquoi flotte-t-elle, cette impie ? Parce que, depuis l'origine du temps mémorisé, l'humanité flotte entre le culte d'un pouvoir représenté par une autorité publique musclée et une lucidité qui cloue l'ossature de l'Histoire sous son regard.


Mais pourquoi, demandez-vous maintenant à Erasme, les peuples fous flottent-ils entre leurs agenouillements devant un maître de leur corps et la peur de se trouver entraînés dans ses crimes ? C'est que cette oscillation psychique du singe vocalisé, c'est sa conscience qui la juge. Mais sur quelle balance pèserez-vous la magistrature du tribunal de la conscience? Comment spectrographierez-vous ce cœur parlant, comment analyserez-vous le mélange de vénération religieuse et de rejet moral qui rend si ambigu le saint génocidaire du Déluge, l'idole commune aux trois religions du Livre, l'idole qui se révèle le paradigme universel de l'histoire meurtrière de sa créature ?



13 - Une anthropologie de la folie 


Décidément, Louis XIV avait raison de dire à Molière: "N'irritez pas les dévots", puisque l'anthropologie des carnages nous conduit à mettre en scène la démocratie des massacreurs dévots à Gaza. A quel acte de la pièce sommes-nous arrivés ? Certes, Orgon s'extasie toujours sottement devant son hôte, le pieux mangeur de chapons. Et nous, allons-nous le cacher sous la table et laisser Elvire démasquer l'imposteur ? Mais pour cela, il nous faudra tenter de percer les secrets de l'alliance de l'hypocrisie démocratique avec la folie la plus abyssale, celle dont nous n'avons relevé que quelques vestiges.


Décidément, nous sommes loin de la chute du rideau. Et pourtant, une ultime piste s'ouvre à l'anthropologie des égorgements, celle de nous demander pourquoi la civilisation chrétienne a changé les fous - insanientes - en loups et la fureur en hurlements. Car "hurler avec les loups", c'est seulement du mimétisme irréfléchi, ce qui ne ressortit qu'à la sottise, tandis que "furere cum insanientibus", c'est monter sur la nef des fous, c'est écrire l'histoire du monde à l'école des "fous furieux", comme on dit. Sous le conformisme intellectuel et doctrinal qui mobilise la piété des démocraties meurtrières et sous la bannière des idéalités pseudo sacrées qui enracinent les masses dans leur obéissance à des totems verbaux, une sauvagerie plus congénitale demeurerait-elle cachée au globe oculaire des évadés du règne animal, une sauvagerie qui nous renverrait à la bête furieuse dont le proverbe latin aurait conservé le souvenir ?


Voyez comme la victime a été cachée sous l'autel de la dévotion démocratique à Gaza, voyez comme la démocratie mondiale arbore le masque des Tartuffe de la politique moderne de la Liberté et de la Justice à Gaza, voyez comme Gaza elle-même est devenue tout entière un gigantesque offertoire, voyez comme la fureur d'Israël s'est tapie sous la sainte croix d'une civilisation confite en idéalités dévotes. Qu'est-ce que le sceptre qu'on appelle maintenant la Justice ? M. Sarkozy et M. Obama rachèteront-ils à bas prix la bête du sacrifice immolée à Gaza ? Ecoutez leur confession de foi, écoutez comme ils se la murmurent tellement du bout des lèvres qu'elle aidera l'immolateur des poulets du sacrifice à lancer quelques prières dans le vent.


Mais alors, ne commençons-nous pas d'apercevoir la cohérence anthropologique et toute la logique interne de la fureur des fous ? Ne voyons-nous pas se dessiner les deux pôles cérébraux entre lesquels la sainteté des démocraties se partage et qui les fait tomber dans le chaos ? Car, d'un côté, leur fureur et leur folie confondues les range en ordre de bataille autour du mur d'acier de Gaza, de l'autre, leurs prêtres lèvent les yeux au faux ciel de leur Liberté et de leur Justice ; et la dichotomie originelle dont leur encéphale subit les secousses nourrit leurs oscillations entre les floralies de leurs oraisons et le fer de leurs massacres. C'est pourquoi les Romains nous rappellent opportunément qu'on ne hurle pas avec les loups, mais qu'on porte la folie à la fureur et la fureur à la folie, et que ces acteurs alternés de l'histoire se comblent d'éloges l'un l'autre, comme il est démontré aux anthropologues sous la sarcastique apologie érasmienne de la démence.



14 – Conclusion 


Décidément, l'anthropologie historique et philosophique se révèle indispensable à la pesée des relations que la politique de la démence entretient avec les autels du sacrifice ; car si l'on ignore quel ciseau grave le souvenir réel d'un événement dans le temps des fous et des sages et comment seule une éthique de la raison décide de la définition même de ce qui est légitime et de ce qui ne l'est pas, comment préciserons-nous le statut d'une science de la mémoire oscillante entre le meurtre et la prière ? Et s'il appartient à la température des âmes de trancher de l'historicité proprement animale ou transanimale des évènements humains, demandons-nous quel thermomètre Zeus a consulté quand il a éjecté de l'histoire réelle du monde une France qui souhaitait la victoire de l'étranger sur elle-même et demandons-lui de prononcer un jugement solennel afin de chasser de France les "célébrissimes ministres de la folie du monde" qui ont osé demander au peuple de Descartes et de Montaigne de légitimer son propre déshonneur; et demandons au dieu Mars de tirer de son fourreau le glaive de la justice que nos cœurs appellent la France.
Le 18 janvier 2010

 

 

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In cauda venenum

Visitant hier une bibliothèque publique, je suis tombée sur un titre alléchant :

 

Visages de la philosophie 2

 

 

 

 

  

  

   Visages de la philosophie
   par Denis Huisman et Louis Monier
   Paris, 2000, Arléa, 180 pages, 13 €   


Il s’agit d’un petit ouvrage de vulgarisation, dont l’ambition affichée est de constituer une sorte d’annuaire des philosophes francophones rencontrés par un photographe (L.Monier), chaque portrait étant accompagné d’un texte d’identification écrit par un spécialiste ès philosophes (D. Huisman).

Un examen rapide a tôt fait d’édifier le curieux, en l’occurence la curieuse : tous les charlatans s’y trouvent. Les pseudo-philosophes et vrais propagandistes de l’oligarchie aussi. Au milieu, bien sûr, des vrais, qui, surtout les morts, ne peuvent récuser aucune promiscuité.

nef des fous à la gidouille 2

Placer sur un plan d’égalité le vrai et le faux, au sens où l’entend Umberto Eco, n’est pas neutre. Quoi qu’il en soit, Manuel de Diéguez ne s’y trouve pas.. M. Monier ne l’a jamais rencontré. À l’heure où l’édition Gutenberg dans sa quasi totalité dépend du bon plaisir de quelques marchands d’armes, ne pas être jugé digne de figurer aux côtés des BHL, Glucksman, Finkielkraut, Bruckner, Revel et consorts est une distinction rare, une sorte de légion d’honneur « à rebours » ou pour-de-vrai-sans-Bonaparte.

M. Koffi Cadjehoun, qui, pourtant, mérite le détour, ne s’y trouve pas non plus. Cela n’est pas étonnant. Que je sache, il n’est pas officiellement philosophe et, en plus, il est noir. Ou du moins se dit-il africain, du Dahomey. Et si M. Monier l’avait rencontré, je doute qu’il se fût laissé photographier. Pas un seul petit portrait de lui sur Internet à l’heure de Facebook ne peut qu’être l’effet d’une volonté délibérée. M. Cadjehoun, qui préside à non moins de neuf blogs à lui tout seul pourrait donc être blanc et même du genre féminin, le précédent d’Ernestine Chasseboeuf donnant à réfléchir (on ne se méfie jamais assez des oulipiens : un jour, François Le Lionnais se fait accuser publiquement d’oeuvrer pour le KGB... vingt ans plus tard Harry Mathews écrit Ma vie dans la CIA...).

Ce qui me fait pencher vers une identité réellement africaine de Koffi Cadjehoun, c’est que sa prose est une véritable corne d’abondance, généreuse et prolifique à tous les points de vue, particularités devenues si rares dans notre Occident déclinant : qu’il s’exprime en philosophe, en moraliste, en politique ou en simple littérateur, la source paraît intarissable. Et que dire de l’énergie ! Qu’on me pardonne, mais en le lisant, me revient à la mémoire cette Toscane de la Renaissance (Catherine Sforza ?) assiégée dans sa ville par des gens qui avaient pris ses fils en otage et menaçaient de les mettre à mort si elle ne se rendait, qui, du haut du chemin de ronde, soulevant ses jupes jusqu’au menton leur criait : « Tuez-les si vous voulez, j’ai de quoi en refaire d’autres ! »

 

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Afrique 3

Personnification de l'abondance de l'Afrique sous les traits de la reine Cléopâtre

Coupe en argent 1er s. av. - 1er s. ap. J.-C. trouvée à Boscoréale

 

Si je  parle aujourd'hui et sur ce post de Koffi Cadjehoun, c'est que non seulement il a fait le même choix que M. de Diéguez mais qu'en outre il le théorise. Comme ici par exemple :


Mercredi 9 décembre 2009




Externet

« Le système va changer ! Il faut que le système change ! Et il faut que les écrivains soient conscients qu'ils doivent changer ce système. C'est à eux de le faire. C'est pas les éditeurs qui vont le faire ! (...) Les lecteurs sont responsables pour une grande part de l'incompréhension de l'écrivain par la critique ! »
Marc-Édouard Nabe, Café littéraire, France 5, 13 avril 2009.


On interne quand Gutenberg?

On entend critiquer Internet. Qui critique? Toujours les mêmes. Des experts sentencieux et statisticiens qui vous entretiennent doctement des risques d'Internet, la pornographie, la pédophilie, la violence, la mauvaise liberté, les risques pour nos chères têtes blondes... D'où critiquent-ils? Quand le système critique, c'est qu'il entend récupérer la critique. Jugement à préciser (grandement) : le changement vient du centre, jamais des périphéries. Le centre du système n'est pas le centre de la mode du système, mais le centre de la mentalité - du système. Internet a été produit au départ par les militaires américains autour du Pentagone. C'est une arme stratégique de l'atlantisme qui aura produit l'innovation la plus frappante en matière d'expression depuis Gutenberg.

Communiquer a aujourd'hui un sens publicitaire assez péjoratif. Internet pourtant a niqué toutes les communications. Internet a tout niqué en fait, en premier lieu la pornographie qui sévit sur ses bornes passantes et à laquelle on aimerait tant réduire la Toile pour mieux la dénigrer et la déniaiser. Sûr : le spectacle fornicatoire est si répétitif qu'il provoque l'ennui et la pauvreté fantasmatique. L'art contre les dollars, c'est toujours l'art contre X. Internet est le nouveau lieu de l'expression, à commencer par l'artistique, qui est la plus haute forme d'expression humaine.

Dans cette conception, la forme religieuse est liée à l'art et lui est supérieure, mais c'est une forme qui se réclame d'une inspiration divine. La liberté classique est la liberté qui n'est ni finie, ni individuelle. La liberté classique contredit radicalement et vigoureusement la liberté d'obédience libérale. La liberté n'est jamais figée. La révolution Gutenberg a été radicale, puisqu'elle a propagé spécifiquement le processus protestant et qu'en fait elle a développé l'esprit bourgeois contre l'aristocratie qui sortit du fécond Moyen-Age et qui amorça l'esprit moderne.

Actuellement, les positions expertes émanent de cette mentalité bourgeoise, marchande, capitaliste, libérale, immanentiste. Le grave problème est qu'à l'époque de la révolution Gutenberg, l'impression papier et le système éditorial portent en eux le changement par rapport au système dominant tenu par les scribes au service de l'aristocratie chrétienne (pour utiliser une expression globale et fédératrice). Le papier cotre le parchemin; les éditeurs contre les moines copieurs.

Le changement est du côté de Gutenberg. L'individualisation de l'expression porte en elle le changement au départ, au moment de Gutenberg. La prise de pouvoir de cette conception est politico-artistique et se fait dans le cadre des Lumières et des Révolutions démocratiques. Au dix-neuvième siècle chrétien, cette conception se trouve institutionnalisée. Gutenberg porte le gage de la démocratisation de l'expression et du savoir. Par la suite, avec le vingtième siècle, cette conception se sclérose, spécialement après la Seconde guerre mondiale.

Un signe qui ne trompe pas vient de la faillite de la qualité : les éditeurs si influents (l'inverse du Gutenberg initial) sortent de plus en plus d'écrivains, ils progressent quantitativement, au point qu'ils remplacent la qualité par la quantité. Leur objectif devient mercantile, alors qu'il coule de source que la quantité est une fin immanentiste qui nuit gravement à la fin artistique. Il est vrai que les artistes sous le système Gutenberg remplacent les prêtres, ainsi que l'entend un Nietzsche.

C'est quand le système devient purulent et en voie de décomposition qu'il atteint la plénitude de sa puissance finie. Cas de l'Occident d'après la Seconde guerre mondiale. Dans ce système, on célèbre des écrivains moyens comme des génies (Camus, Sartre, Aron, Duras, Yourcenar...) et de décennies en décennies le niveau baisse. La nausée est atteinte avec l'avènement d'écrivains emblématiques comme les BHL ou Modiano. Et puis au nom de l'individualisme foisonnant on oublie les écrivains, leur nom, leur production. L'important devient d'éditer. Les éditeurs deviennent écrivains. Cas d'un Enthoven père, dont le fils empire la prose de la saga familiale; cas d'un Roberts, d'un Millet et d'autres impérissables cooptés du même style. Le plus charismatique de cette génération est l'insupportable, narcissique et oligarchique Sollers, qui réussit à aimer Nietzsche et le christianisme, Venise et la démocratie, Balladur et le socialisme.

Il est vrai que Sollers a une mentalité impérialiste qu'il a héritée de sa jeunesse bordelaise et néo-anglaise. Il n'est pas possible d'envisager que ce type d'écrivains figés et conformistes puissent changer quoi que ce soit. Ce qu'ils conçoivent comme principe du changement est la subversion, au point de louer les délires érotico-stylistiques d'un Sade. Selon eux, le changement passe par l'extrémisation de l'individu, au point de prôner les formes les plus radicales et poussées de l'individu-fondement.

Ces rebelles sont les suppôts du système qu'ils combattent mollement, entre nombrilisme sentencieux, libertarisme libertin, anarchisme de droite et dépolitisation germanopratine. Il n'est pas sérieux d'attendre d'un milieu conservateur, récupéré et statique, qu'il change quoi que ce soit. La critique qui surgit contre Internet pose problème en ce que c'est un grand corps malade et gangrené qui attaque le corps jeune et vigoureux de celui qu'il pressent comme son successeur inéluctable. De ce point de vue, les critiques de la mentalité Gutenberg contre Internet respirent le pathétique.

Les journalistes sont les emblèmes de ce système en ce qu'ils se réfugient dans le factuel et l'objectif pour ne rien dire, rien écrire, rien penser. Les journalistes sont les thuriféraires du système, les élitistes mimétiques et proclamés de Gutenberg. Les journaux dominants et officiels sont l'incarnation de la révolution Gutenberg. Les médias officiels expriment la mentalité officielle. Qu'est-ce qu'un médium? Ce n'est pas un hasard si la révolution Internet affecte en premier lieu les subsides des médias officiels.

Ils souffrent en tant que premier rang du bataillon Gutenberg. Mais il n'est pas raisonnable d’attendre que Gutenberg sécrète sa propre évolution. Le milieu Gutenberg est devenu le milieu de l'édition. On se coopte, on se choisit, on s'élit. C'est la démocratie journalistique et artistique. L'art a pour fonction de relier entre elles les idées idéologiques. L'art est devenu la caisse de résonance du système immanentiste. L'art abstrait, l'art contemporain manifestent cette propension désartique en ce que l'art dépouille ses formes d'expression pour ne porter que l'idée exsangue et désincarnée. Pour porter l'idée, rien de tel qu'une mauvaise idée. Déportez, vous n'êtes mêmes plus porteurs.

Qui vous écoute? Les bobos? Les babas? Les gogos? Les gagas. Chacun sait que le changement est nécessaire et que le changement est arrivé. Il est né, le divin changement. Bonne nouvelle : Internet. Mauvaise nouvelle : enterrer Gutenberg. Va nous enterrer? En attendant que le milieu Internet connaisse le même sort que toute forme qui s'institutionnalise, remarquons qu'Internet a plus de marge que Gutenberg.

Internet sécrète une marge de manœuvre supérieure à Gutenberg. Gutenberg permettait un choix imposé, quand Internet change les conditions du choix. On peut mal choisir, mais on a désormais le choix de choisir. Laissez choir Gutenberg ! Courez les expos et les vernissages, bande de petits vernis au venin rance et sec ! C'est terminé, vous êtes dépassés. Sollers au ton chuintant a des accents de vieille rombière sur la veille. Dire que ce jouvenceau maoïste est devenu un cireux ultra-libéral en dit long sur sa décrépitude d'éditeur qui joue les écrivains de premier plan. Les écrits vains, sans aucun doute.

Dire que les éditeurs sont au centre de l'expression est symptomatique d'une dérive oligarchique, soit d'une appropriation par les classes possédantes de la création. Quand les maîtres s'emparent de la création, le changement opère une farandole ironique en décentrant les conditions d'expression. Gutenberg était faisandé, sclérosé, récupéré ? Changez ! Le changement est venu du cœur du système immanentiste, de ces militaires qui lancent des innovations au service de la guerre. La polémique : guerre du style au service d'Internet. Interner le consensus et le compromis.

Résultat des courses : c'est le système qui s'enterre lui-même en voulant propager les conditions de son renouvellement et de sa pérennité. Réflexion sur le changement : le changement est dans l'ironie. Également dans la diminution. Certainement pas dans la synthèse surmontée. Démontez la synthèse ! Mot d'ordre contre les maux du désordre. Hegel est un piètre changeur. Hegel donne le change au système immanentiste en introduisant sa pincée de transcendantalisme et en ménageant grâce à ce compromis honteux la chèvre et le chou. Hegel est la chèvre - le système ?

Levez le bouc émissaire : le changement est ironique en ce que le changement est la diminution de l'antithèse. On est loin de la synthèse. On synthétise son Hegel et pendant ce temps on perd son temps. On répète, on pète, c'est saoulant. Chez Clément Rosset l'immannentiste terminal qui personnifie jusqu'à la nausée sartrienne la mentalité oligarchique et dominatrice d'obédience grande bourgeoisie cernée entre la rue d'Ulm et la Sorbonne décriée (c'est tendance d'être dans le système qu'on attaque), le changement n'existe pas vraiment.

Selon Rosset, le matérialisme ne saurait être révolutionnaire au motif que le changement fait partie du réel et que rien ne fait relief dans le champ du réel. Le changement est relégué aux calendes grecques et aux oubliettes de l'ontologie, précisément ce que Rosset reproche à la métaphysique classique concernant ses thèmes de prédilection - le hasard ou le tragique. Le système se détruit de l'intérieur et se détruit dans ce qu'il estime être son apogée et son essence.

Du coup, le changement vient de l'extérieur pour remplacer la destruction tout à fait interne. C'est ainsi que la destruction de Gutenberg vient du Pentagone - comme la destruction du 911 (avec le centre symbolique des affaires de New York il est vrai) ? Les comploteurs du 911 n'ont pas compris qu'ils détruisaient leur beau joujou - comme les militaires du Pentagone n'ont pas compris qu'ils fracassaient leur Gutenberg avec Internet.

Contre la sclérose qui dose, le changement ose. Le changement d'Internet, c'est l'interactivité et le côté insaisissable. Incontrôlable et irrécupérable. Les médias traditionnels sont dépassés. Prenez le cas d'école Rue 89, un média français lancé par des sbires immanentistes de Libération, l'ancien quotidien libertaire repris par le banquier ultra-libéral Rothschild. Rue 89 essaye de se montrer plus osé pour donner le change, mais sa récupération s'est déjà fracassée contre l'incroyable vitalité et diversité des blogs. Pour récupérer Internet façon Gutenberg, il faudrait détruire Internet. Couper Internet. Aller contre l'histoire. Franchir le mur du son.

Ce qui va détruire le système immanentiste, c'est Internet. Vive le Pentagone ! Gutenberg aura été une courroie de transmission vers Internet. C'était bien, Gutenberg, mais ça patine. Ça rame. Ça atteint ses limites. Ça décroît pour les meilleures raisons du monde. Le changement est au cœur du système au sens où la destruction est au cœur du système. Le changement est à l'extérieur du système au sens où le changement est au centre du système. Le changement est inscrit dans l'excellence d'un système. C'est un principe de vie et il serait naïf de croire que la vie est maintenue dans les limbes de l'individuel.

Souvent, on entend dire avec raison qu'Internet dépasse tous les sens que les analystes peuvent lui conférer. Évidemment, on a beau jeu de constater que les pires productions d'Internet émanent de la récupération par le système Gutenberg : la pornographie n'est pas le propre d'Internet, mais de l'époque immanentiste qui est pornographique de A à X. Dans les années soixante-dix, on pouvait encore miser sur le côté subversif de la pornographie. On s'est rendu compte que l'on s'était trompé de cheval depuis. Faire aujourd'hui de la subversion, c'est miser sur un bourrin perclus de rhumatismes. Un vieux canasson décati.

Notre subversion a des relents de perversion dépassés et infects. Au lieu de confondre la récupération d'Internet par Gutenberg avec l'originalité d'Internet, revenons au changement révolutionnaire qu'induit Internet. Selon Marx, la révolution exprime le changement de paradigme dans lequel les élites sont renversées par leur immobilisme. Le problème de cette définition tient dans le matérialisme de Marx qui fige le changement, en particulier les révolutions. La révolution est une profonde évolution qui a pour principe final d'amener la croissance.

Marx ne croit pas dans la croissance car il décroît. Déjà. Si le changement est dans la croissance, il est curieux d'estimer que le changement profond échappe au sens. Wittgenstein pensait que le langage n'est pas explicable. Internet serait-il supérieur aux mots de son temps ? Il est vrai qu'Internet est d'ores et déjà au-dessus des maux qu'on veut lui faire porter, comme un chapeau ravalé et effrayant.

En réalité, l'opération critique d'Internet par les supports Gutenberg consiste à tenter de révoquer le cauchemar Internet, de l'assimiler et de le réduire à Gutenberg. Qu'a donc Internet que Gutenberg n'aurait pas ? Formellement et factuellement, l'étendue de l'insaisissabilité. Quand on contrôle Gutenberg en contrôlant les supports, les supports sont devenus avec Internet incontrôlables. On contrôle encore les bornes passantes, mais pratiquement on dépasse les bornes. Le mythe Internet vient de ce qu'il est impossible pour un individu de contrôler l'ensemble de la Toile. Internet est déjà un monstre mythologique qui a échappé au pouvoir de ses géniteurs humains.

Frankenstein était sympa, Internet encore plus. On interne quand Gutenberg ? On peste après la virtualité d'Internet et il est certain que toutes les virtualités ne sont pas des vertus. Mais la vertu fondamentale est dans la virtualité au sens où l'actualisation de la puissance passe par la virtualité. Leibniz à la suite de Platon professait la virtualité dynamique, et c'est fort de cette appellation calibrée que nous allons étudier ce qu'est la dynamique appliquée à l'étude des phénomènes : la dynamique, c'est le changement et plus précisément, c'est la prévision des changements.

Quand on étudie de manière dynamique un phénomène, on le calcule en fonction de divers instants qui ne désignent jamais l'intégralité des instants de ce phénomène, mais une suite non négligeable. Dans cette suite non linéaire, la dynamique consiste à rappeler que la compréhension d'un phénomène réside dans son extension temporelle - non dans sa fixité donnée et finie.

Ce qui compte, c'est l'infini - et l'infini se mesure par la notion de processus opposée à la notion de donné, notamment popularisée par Rosset dans un essai de jeunesse (Le Monde et ses remèdes). Décréter que l'événement est fini est une erreur. C'est dans une conception finie et fixe du réel, où le donné l'est une bonne fois pour toutes, que l'on peut énoncer qu'un événement dépasse la compréhension qu'on en a. A vrai dire, on est toujours dépassé par la compréhension d'un événement, surtout quand cet événement est complexe et diffus.

Tout événement considéré comme processus dynamique dépasse toujours le sens puisque le sens s'attache à finitudiser l'événement. Quand on relie ce raisonnement à Internet, on comprend qu'Internet dépasse nécessairement la production des sens singuliers. Internet est une production qui est du ressort de ce que les classiques nommeraient de la dynamique. Dynamique virtuelle correspond d'autant mieux à la situation que le concept de dynamique renvoie à la puissance et à la potentialité, de même que le virtuel, qui est la vertu en tant qu'actualisation de la puissance.

La dynamique du virtuel est d'autant plus redondante que si l'on y réfléchit, c'est par le recours au virtuel que la puissance advient. Il n'est de dynamique en fin de compte que virtuelle. C'est par le recours au virtuel que l'homme peut donner cours aux abstractions et à l'imaginaire. En fait, Internet n'est que l'incarnation technologique de la virtualité qui courait dans l'air du temps depuis que l'homme est doté de conscience. Dès que l'on entend des récriminations contre Internet au motif que le virtuel serait symptôme de déréalisation, on oublie que l'on ne comprend le réel qu'avec du virtuel, qu'il n'est pas d'action sans virtuel et que les idées décrites par Platon ne sont pas des abstractions dénuées de réalité.

A vrai dire, si l'on réfléchit à la portée du virtuel, on découvre que sans virtuel, il n'est pas de contact avec le réel. A la limite, on pourrait fustiger une certaine déréalisation dans le passage à une virtualité artificielle, quoiqu'il faille sur ce point se montrer des plus méfiants. Après tout, comme l'enseigne un adage populaire, ce sont les idées qui changent le monde, conception classique selon laquelle sans le recours aux idées et au monde virtuel, l'homme n'a pas accès au changement ni à la fameuse pratique d'obédience politique.

C'est un argument simpliste que de stigmatiser le virtuel en l'opposant à l'action et à la politique Le plus sûr moyen d'agir, surtout en politique où les idées sont primordiales, c'est de recourir au virtuel. Sans virtuel, pas d'action. La richesse du virtuel, qui fonde la spécificité humaine, vient du fait que le virtuel possède une faculté d'influence et de changement sur l'action hors de l'action, dans sa démarche propre.

L'énoncé selon lequel Internet dépasse le sens est assez prévisible. Si l'on veut signifier qu'il est dynamique, c'est un fait établi; si l'on veut signaler l'incroyable foisonnement d'Internet, la vraie question consiste à se demander si l'on peut définir la démarche d'Internet, qui constitue son aspect révolutionnaire et avant-gardiste. Wittgenstein rappelle que l'on parle le langage sans le définir. Le langage dépasse le sens au sens où il est le sens et que définir un donné de l'intérieur est impossible.

La spécificité de toute production humaine qui dure est de s'inscrire dans un processus dynamique qui dépasse le sens défini. La constatation de Wittgenstein est un brin inutile. Surtout elle est dangereuse si elle introduit un élément d'irrationnel selon lequel les nombreux éléments incompréhensibles nous conduisent à considérer que le réel est indéfinissable et échappe à l'esprit humain.

Dans cette conception, la connaissance humaine est fatalement décalée - quasi impossible. L'homme perdu dans le réel ne peut s'en remettre qu'à ses sens comme au moins incertain. Il est conduit à accepter le mystère et à s'en tenir à des valeurs empiristes et utilitaristes qui le conduisent vers l'abime nihiliste. C'est le péril de la connaissance impossible qui appliqué à Internet donne des résultats dévastateurs. Si l'on considère que cette impossibilité est démentie par l'histoire et que la connaissance ne cesse de prospérer au fil des tâtonnements, Internet redevient définissable en tant que tout processus est définissable.

Le processus dynamique n'est définissable qu'en limitant la faculté de définition à ce qui change. In change we feed. Internet est ce qui correspond au plus près à l'inverse exact de ce qu'on nomme communication dans le jargon branché des publicitaires électriques, soit à la conception la plus radicale et réductrice du langage humain dans la norme immanentiste. Selon cette norme, la communication est un donné définissable et préexistant du langage - quand selon Platon, le langage est processus dynamique en ce qu'il réside dans le dialogue.

Le dialogue ne contient pas à l'avance son résultat. Ce résultat s'obtient par la dynamique du dialogue, ce qui indique que le possible n'est jamais donné à l'avance et que ce qu'on nomme liberté tenait dans la conception selon laquelle le possible n'existe pas à l'avance, n'est pas donné nécessairement. La richesse d'un événement tient au fait qu'il n'est pas réductible à un donné, soit qu'il peut changer. C'est ce qu'on appelle la liberté et c'est ce qui s'applique si bien à Internet.

Considérons Internet comme une projection du langage dans le monde technique. Internet fait mentir Heidegger selon lequel la technique est dénuée d'Être. En considérant la technique que de manière finie, Heidegger voit le problème du mécanisme et du matérialisme, il approche de l'immanentisme, mais il n'est pas capable de définir l'Être comme processus dynamique et comme connexion virtuelle. Heidegger est un lecteur d'Aristote, pas de Platon et de Leibniz. C'est surprenant pour cet érudit, mais c'est prévisible quand on se rappelle que la création ne sort quasiment pas de l'érudition.

Liberté et changement sont ainsi dynamiques. Mais la dynamique n'est pas définie. Le virtuel consiste à considérer que le réel est formé de possibles qui n'existent pas à l'avance mais que nous actualisons en fonction de nos possibilités. Le possible est le passage de la multiplicité des virtuels vers l'unicité du sensible. De ce point de vue, le réel est multiple si on ne le réduit pas au sensible. La notion de nécessité ontologique est dépourvue de sens. Spinoza et Nietzsche sont disqualifiés comme des ontologues simplistes et dangereux.

Le virtuel est la faculté par laquelle l'homme passe pour actualiser les possibles qui s'offre à lui. Le virtuel est puissance en ce qu'il est les différents possibles qui s'offrent à l'homme. Le virtuel est le réel. Le changement passe par le virtuel. L'opération dialogique dans Internet indique contre la communication qu'Internet est du côté de la dynamique. Le virtuel aussi. Maintenant, les transcendantalistes parviennent à dire que la dynamique est dans le processus dialogique, mais ils n'arrivent pas à dire pourquoi.

Il va sans dire qu'Internet est de ce côté et que c'est pour cette raison qu'il est aussi inépuisable. Internet restaure la forme du dialogue socratique quand Gutenberg en était venu à un pesant monologue contrôlé et prévisible. Poussif et massif. Le changement s'explique par le processus néanthéiste qui remplace le prolongement transcendantaliste. http://aunomduneant.blogspot.com/

Dans cette optique, ce que Hegel considère que l'action de surmonter et de dépasser, Aufhebung, ne fonctionne pas et n'a jamais fonctionné. Platon s'en tient à la méthode dynamique du dialogue sans préciser d'où vient l'énergie de la liberté. Le mécanisme de la virtualisation n'est jamais subsumé. Hegel croit dépasser Platon avec son schéma ternaire, mais c'est surtout sa conception statique et prévisible du changement qui interpelle. Nous nous situons dans un schéma donné à jamais.

On ne dépasse que dans une mentalité où l'on prend ce qui est donné dans la thèse et ce qui est nié dans l'antithèse. Le néant se trouve inscrit dans le donné. L'action de dépasser ou de surmonter indique que l'on est dans un schéma proche du marxisme, selon lequel l'étape finale du communisme est inscrite dès les limbes et s'inscrit dans un schéma donné qui contient quatre étapes (esclavage, féodalisme, capitalisme, communisme). On retrouve la nécessité de la domination dans une conception du réel qui est finie.

Dans un fini défini, la domination se manifeste par le dépassement de la synthèse. L'action de dépasser n'est concevable que dans un schéma ontologique fini. En même temps, ce schéma contient son paradoxe, car le fait de surmonter à l'intérieur d'un schéma donné n'est pas rationnel et logique. Soit l'on dépasse et l'on passe à un autre schéma - auquel cas la théorie hégélienne est fausse; soit l'on reste dans le schéma - et il apparaît peu plausible de dépasser le stade de l'opposition.

C'est d'ailleurs la position idéologique et pragmatique la plus usitée dans l'atlantisme de type idéologico-libéral, si l'on se souvient de l'adage ordo ab chao, qui se contente d'observer prudemment que les changement surviennent grâce à la violence de l'opposition au premier rang de la guerre. Au passage, dans une conception de ce style, il est cruel et logique d'instaurer un coup d'État comme le 911, qui libère l'espace du changement (la guerre contre le terrorisme et le Nouvel Ordre Mondial remplaçant les États-nations post-Westphalie).

La proximité de Hegel le pseudo-idéaliste de type métaphysique avec la doctrine matérialiste de Marx indique que la conception métaphysique de Hegel est une tentative de réconciliation et de synthèse entre la métaphysique classique et les positions matérialistes contemporaines (dont Marx est un rejet à peine postérieur). Si Marx réduit Hegel à un renversement simple et définitif, leur parenté indique en fait que Hegel est un immanentiste qui tente de concilier l'immanentisme et le transcendantalisme.

Comme les deux pratiques sont incompatibles, il arrive surtout à inscrire le transcendantalisme dans l'immanentisme, ce qui n'a pas de sens, défigure le transcendantalisme et contribue à asseoir l'immanentisme. Au lieu de pinailler sur les différences (évidentes) entre Hegel et Marx, il importe de comprendre que le lien entre ces penseurs est plus fort que les divergences. Dans un schéma néanthéiste, nous sommes en mesure d'expliquer la vacance sémantique transcendantaliste.

C'est que le prolongement ne peut que déboucher sur l'erreur bigarrée de Hegel. Quand on prolonge, l'on commence par suspendre l'expression du schéma, l'on finit par surmonter - expliciter le schéma. Hegel ne fait qu'expliciter l'erreur en germe dans le prolongement transcendantaliste. Il apparaît invraisemblable que ce soit l'opération inverse au prolongement qui soit l'adéquate. Et pourtant. C'est en considérant que le changement est diminution ou régression que l'on comprend pourquoi le changement résiste aux opérations courantes de sens et de compréhension.

En quoi aussi le changement résiste à la définition définitive. Diminution/régression n'est pas réduction. La réduction exprime la diminution dans un schéma fini, quand la diminution véritable s'exprime dans un schéma infini où l'enversion succède au prolongement. C'est toute la conception du prolongement qui est à revoir car elle implique que seule l'augmentation soit possible, quand de fait, c'est l'inverse qui se produit.

Dans le schéma de l'enversion, il faut diminuer pour contacter la partie du réel qui n'est pas le sensible. Dans le schéma transcendantaliste, cette partie majoritaire et mystérieuse correspond à l'Être. L'Être est perfection idéale, quand le sensible est la forme dégénérée du grand Tout complet. Cette conception souffre d'une dimension inaccessible et incompréhensible à partir du moment où l'on ne parvient jamais à contacter ce qui est parfait parce qu'au-dessus (qualitativement).

Dans une optique où la réel manquant n'est pas au-dessus, mais en dessous, la lacune s'explique et le sens se rétablit. Le changement devient l'opération de la diminution. Si l'on ne parvient pas à envisager tous les possibles, c'est parce que la création est diminution. Le langage est l'opération qui indique que l'homme pioche dans le rapport d'enversion et qu'il diminue pour effectuer cette opération à la fois simple et aveuglante.

Si l'on ne parvient à expliquer pourquoi Internet est inexplicable, c'est qu'on cherche à surmonter quand il faudrait diminuer. L'inexplicable cache certes la profondeur du changement et permet d'instituer la passerelle du sens, mais avec le rapport d'enversion diminutive, l'on peut expliquer ce qui était jusqu'alors inexplicable. Si Internet résiste aux tentatives d'explication générale, de sens, de prévision, c'est parce qu'il n'augmente pas, mais qu'il - diminue.

On constate notamment que les efforts de récupération d'Internet par Gutenberg ne fonctionnent pas. Dans une conception statique, seule l'augmentation est concevable. on essaye d'empêcher Internet d'augmenter. Internet croît parce que la croissance n'est pas dans l'augmentation. Elle réside dans la diminution. Les interconnexions et les myriades démultipliées de dialogues virtuels indiquent ce qu'est le virtuel Internet : une actualisation de la puissance énergétique dans le paradigme technique.

Le dialogue de type socratique qui s'est accru dans le dialogue Internet (dialogue à définir) se définit comme la possibilité de croissance à partir de l'enversion diminutive. De ce point de vue, Internet n'est que la technologisation du processus du langage, selon lequel on utilise le langage comme mode d'expression de l'enversion. Le langage exprime l'opération de conscience (savoir que l'on sait) parce que ce que nous nommons conscience est le rapport d'enversion et de reflet indéfini.

Reste à décrypter pourquoi l'on ne parviendrait jamais à saisir le sens profond d'une manifestation complexe comme le langage - ou Internet. La réponse coule de source : c'est parce qu'on devrait l'appréhender de manière externe et qu'il est impossible d'appréhender le Tout ou la forme complète. C'est une explication transcendantaliste qui souffre d'un problème explicatif : s'il est impossible de signifier le Tout, alors le sens partiel souffre d'un défaut de liaison sur lequel il s'appuie pourtant. On nous explique que le sens est fondé à partir de son lien cosmique et mystique avec le Tout.

Si tel est le cas, le tout est le prolongement sémantique de la partie - ou il n'est pas. Qu'il soit le prolongement ne parvient à expliquer la carence du sens. Il est en diminuant car ce qui n'est pas est diminution par rapport à ce qui est. Internet signale que la vertu du virtuel est de rappeler que la puissance s'obtient dans la diminution. Si l'on ne peut cerner ni le langage, ni Internet, c'est parce que c'est la même opération qui consiste à interdire la non-fluctuation.

Dans un réel mouvant, il est plus malaisé de rappeler que le changement passe par la diminution. Si l'on ne parvient à signifier chaque partie du réel, c'est que son aspect manquant mène vers le rapport d'enversion et vers la diminution. Dans cette logique, Internet n'est pas autre chose que la transposition du langage vers le virtuel technicisé. Dans cette optique, Internet n'est rien moins que l'ensemble du sens. Dans la logique néanthéiste, l'ensemble du réel devient accessible par l'opération du reflet et de l'enversion.

L'infini est le reflet indéfini. Comprendre l'infini, c'est passer par la diminution. Comprendre Internet, c'est comprendre que le caractère insaisissable d'Internet réside dans cette possibilité de diminution qui est infinie et qui ne peut que déjouer les tentatives de contrôle. Dans ce combat explicite, où par des lois sans cesse perfectionnées l'industrie Gutenberg essaye de figer une bonne fois pour toutes l'expression créative à un stade figé de mercantilisme, nous tenons l'affrontement de deux conceptions du réel : l'une figée et statique, l'autre dynamique et mouvante.

Ce n'est pas l'affrontement de l'immanentisme novateur contre le transcendantalisme dépassé. Gutenberg contre le papyrus. C'est l'affrontement de Gutenberg dépassé contre Internet révolutionnaire. Dans ce jeu de rôles, la dupe est Gutenberg. L'issue du combat est certaine : le réel l'emporte toujours sur les aspirations démesurées de ses parties, mêmes humaines. C'est la préfiguration qui attend tous ceux qui parient sur le prévisible et le certain au motif qu'ils coïncident avec le fini. Place au néanthéisme; mort à l'immanentisme. Place à Internet. Mort à Gutenberg.
Publié par Koffi Cadjehoun à l'adresse 04:17 0 commentaires.

 

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Réflexion suivie, le 14 janvier, sur son même blog http://aucoursdureel.blogspot.com/, d'une précision complémentaire :

 

 jeudi 14 janvier 2010


Nababcodinosaure

Il faut être bien dans le système pour condamner le système tout en reprenant les valeurs du système.

Seul ce qui est gratuit est profond.


J'aime bien Nabe parce qu'il a écrit le Vingt-septième livre, qu'il a une bonne plume, qu'il aime Oum Kalsoum et qu'il défend les Palestiniens. Est-ce que j'aime tout Nabe? Voyons, voyons... Pas si sûr. Pas si grave. Après tout, la critique rend dynamique. Nabe veut sortir de la norme pour être au-dessus de la norme? Du moment que la norme (bourgeoise) est sauvegardée... Du coup, Nabe ne veut pas changer de norme, mais préserver la norme pour mieux la dépasser, dans un schéma hégélien très nihiliste. Nabe est rebelle dans la mesure où le rebelle est la figure du minoritaire supérieur. Le minoritaire supérieur a besoin de la majorité des ploucs pour dépasser la norme instituée. Nabe fait son commerce littéraire du dépassement de la norme en ce qu'il ne veut surtout pas changer cette norme et qu'il la renforce sous prétexte de la contester.

Deux exemples de cette anarchie très systémique :

1) sa détestation revendiquée des conspirationnistes, qui le rapproche de Taguieff et qui montre qu'il est prêt à critiquer le système en s'installant contre le système - surtout pas en adoptant la position qui appelle à changer le système. Nabe est pour les musulmans, pour les Irakiens, pour les Palestiniens, pour Oussama, pour tout ce qui est contre le système occidental dominant, à condition de provoquer sans la changer la norme bourgeoise occidentale. Nabe serait véritablement en faveur du changement (de la vraie rébellion) s'il osait lancer avec sa virulence talentueuse que le 911 est un complot systémique ourdi par le cœur du système impérialiste occidental. Arme fatale? Pourquoi Nabe ne peut-il endurer cette vérité criante d'anticomplotisme et gorgée d'un complot crevard et suicidaire? Nabe ne perdrait pas son temps à critiquer le complotisme, qui n'est jamais que la maladie dérivée des complots véritables et vérifiables - et qui sous la plume de propagandistes retors comme Taguieff permet d'amalgamer les complots authentiques avec les théories du complot paranoïaques.

2) sa révolution surévaluée de l'auto-édition avec sa plate-forme littéraire de format Internet. Nabe a la haine contre le milieu littéraire parisianiste qui l'a exclu. Exclusion assez relative, puisque Nabe continue de vendre ses toiles à des stars du système médiatique et qu'il continue à être invité sur les plateaux médiatiques par des figures médiatiques comme son ami Taddeï. On a déjà contemplé exclusion plus radicale. Nabe est-il l'exclu du système? Non, Nabe est l'un des exclus du système médiatique, à condition de comprendre que le système médiatique est le mirage aux alouettes du système politique et que le petit monde des médias a besoin de figures d'exclus. Le compère Soral joue une autre partition, lui encore plus en colère contre le système - à condition que le système désigne le seul système médiatique dont il a été banni? Nabe devrait se trouver honoré par cette exclusion, tant un écrivain qui est détesté par Savigneau ou Beigbeder ne saurait être foncièrement mauvais.

Ne reste plus à Nabe qu'à démasquer l'imposture Sollers et la boucle sera bouclée. Encore que. Il me revient à l'esprit que Nabe a envoyé au diariste Matzneff, précurseur de l'auto-fiction, écrivain sous-gidien à tendance pédophile-érotomane (voire mensongère), un petit mot de remerciement admiratif. Nabe ferait mieux de s'en prendre à un écrivain authentique et mineur comme Matzneff qu'à des éditeurs-écrivains ou à des hommes de lettres. Nabe a conçu son système d'auto-édition comme système d'anti-édition : contre la république des lettres et contre le système édiroial de Gutenberg. Il a racheté ses droits d'auteur et il vend à des prix peu modiques ses anciens ouvrages. Mieux : il publie sur ce format d'auto-édition Gutenberg son nouveau roman moyennant un prix assez élevé. Nabe note qu'avec ce système, il devient écrivain-éditeur, ce qui lui permet d'empocher des marges plus importantes (environ 70%) et de devenir le véritable gérant/garant de son œuvre.

Même si on comprend sa réaction outragée, vu la liste interminable des édités du petit milieu Gutenberg qui ne lui arrivent pas à la cheville, les médiocres primés et autres perroquets désavants, on reliera l'incompréhension par Nabe de ce que représente le phénomène Internet avec le contresens que Nabe entretient au sujet du 911. Il faut être bien dans le système pour condamner le système tout en reprenant les valeurs du système. Il faut être bien dans le système pour croire que des musulmans révoltés par l'Occident ont commis le 911. L'Islam n'est pas le terreau du terrorisme. Il faut être bien dans le système pour sortir de l'édition parisianiste tout en important avec importance les valeurs marchandes du système Gutenberg sur un site Internet.

Si Nabe voulait vraiment écrire par amour de la littérature, il publierait ses œuvres pour rien, gratuitement, parce que seul ce qui est gratuit est profond. Il demanderait peut-être un petit quelque chose, une contribution, un don, une obole, au sens où le don dépasse le caractère fini de la somme d'argent. Nabe se meut-il dans l'infini, dans la littérature, dans l'art? Qu'il lâche les dollars! Qu'il revienne à l'art! Qu'il intègre l'ère de l'art! Qu'il se place au niveau de la révolution de son époque! Qu'il externe Internet! Allah est dans Internet! L'or de l'art est dans Internet! L'infini est dans Internet. Pas Sollers. Pas Oussama. Pas Nabe?

Publié par Koffi Cadjehoun à l'adresse 22:32 4 commentaires

 

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Si j'étais M.-E. Nabe, je prendrais très au sérieux ce diable de M. Cadjehoun, et je le méditerais bien à fond, entre deux placardages de dazibaos de mes oeuvres sur les murs de Saint-Germain des Prés. C'est pour le coup que je ferais la preuve de mon intelligence !

Sans compter que les accents céliniens les moins indignes du Voyage et de Mort à crédit qu'ait réussi à produire notre temps post-tout-ce-qu'on-veut, c'est chez lui qu'on les trouve. Qu'on aille voir si je mens ou si je m'abuse sur son autre blog http://chroniquesdeleurafrique.blogspot.com/ la pièce dédiée à Silvia Cattori (12 décembre 2009) ou celle intitulée Le temps des fleurs (22 novembre 2009), entre tant d'autres.


Catherine L.

 

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