17/04/2011

Que sont devenus les gens de bien ?

 

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Que sont devenus les gens de bien ?

Lettre au Grand Soir



Aujourd’hui, l’envie me prend de vous mettre sous les yeux, pour commencer, un  texte de Viktor Dedaj, parce que c’est à lui et à son camarade et co-fondateur du Grand Soir Maxime Vivas, entre autres, que je me propose d’adresser cette bafouille, et parce que je souscris à ce qu’il dit à presque 100%. « Presque », car jamais je ne pourrais écrire «J’ai même ma page sur Facebook où j’attends encore des amis », allergique que je suis aux bacs à sable où veulent me faire jouer ceux qui tiennent le tourniquet du garrot qui m’étrangle. Qu’ils y jouent entre eux, sans moi.

Donc, voyons d’abord cette réflexion désenchantée de Viktor Dedaj :



mardi 12 avril 2011

Que sont devenus les gens de bien ?

Viktor DEDAJ


« 66% des français soutiennent l’intervention en Libye » - les sondages, il paraît.

Lorsque tout semble perdu, je m’invente parfois des consolations. Des consolations qui deviennent avec le temps comme des raccourcis saisissants vers une certaine réalité. Le genre de réflexion où je me dis, après coup, « finalement, ce n’est pas si bête que ça. »  Comme celle-ci, par exemple :

« L’humanité a de la chance que la Chine ne soit pas dirigée par un Obama, ou un Sarkozy. Parce qu’avec 66% de 1,5 milliard, les tambours de guerre feraient un sacré boucan. »

* * *

Il fut un temps, un temps lointain, où le camp progressiste pouvait mobiliser un million de manifestants à Paris (...selon les organisateurs, et zéro selon la presse de l’époque) contre la présence de missiles en Europe. Le temps est passé et désormais la gauche applaudit aux tirs de missiles pour des raisons « humanitaires ».

Il fut un temps, un temps lointain, où la gauche s’opposait aux aventures militaro-colonialistes de la France. Pouvait-il en être autrement ? Je ne pensais pas vivre le jour où la réponse serait «oui» : la France, au moment de la rédaction de ces lignes, est impliquée dans 3 conflits armés (Afghanistan, Côte d’Ivoire et Libye) dans une sorte de consensus mou.

Il fut pourtant un temps, un temps très proche, à la sortie de la Seconde Guerre Mondiale, un certain Tribunal de Nuremberg avait conclu, édicté et gravé dans la pierre que faire une guerre «non provoquée» était le crime par excellence, le crime des crimes, celui qui englobe et entraîne tous les autres crimes. Sur ces bases-là, certains notables d’un régime belliqueux de l’époque furent pendus. Et aucun « je ne faisais qu’obéir aux ordres » ne réussit à attendrir le coeur des juges. Mieux : le Tribunal en profita pour préciser que l’argument ne sera jamais recevable. Jamais, ont dit les juges. Et le Droit International et aussi le sens commun général y adhéra (le respect ou non de ce principe étant un autre débat).

Bien sûr, aucune guerre, aucune, n’a été menée sous un prétexte du genre « j’ai perdu le ticket de vestiaire de mon manteau et ils ne veulent pas me le rendre, allons le chercher ». Toutes les guerres, toutes, ont été déclenchées au nom des principes les plus sacrés, au nom de valeurs humaines les plus nobles, au nom de l’épuisement de toutes les autres options, au nom des cas de force les plus majeurs (*). Toutes ont été précédées, accompagnées et suivies par des rhétoriques adaptées à leurs époques et aux publics visés. Et toutes, 20, 30 ou 50 ans plus tard, se sont révélées pour ce qu’elles étaient.

Puisque tel a toujours été le cas, quelqu’un pourrait-il m’expliquer pourquoi quelque chose aurait subitement changé ? Y’aurait-il eu un mystérieux déplacement massif des plaques tectoniques de la géopolitique que je n’aurais pas remarqué ? Aurions-nous vu arriver une nouvelle génération de dirigeants, plus respectable et respectueuse que la précédente ? Ceux qui proposaient encore il y a peu le «savoir-faire français» en matière de répression au dictateur Ben Ali, auraient-ils été pris d’un soudain remords ? Les grands médias ont-ils fait l’objet d’une épuration de tous ceux qui prétendaient, et prétendent encore, nous informer ? Nous serions-nous couchés avec un régime dont un ministre en exercice a été condamné deux fois pour propos racistes et réveillés avec une nouvelle équipe oeuvrant pour la paix dans le monde et l’amitié entre les peuples ?

Ou est-ce tout simplement que les salauds ont investi toutes les espaces de la vie publique française, politique, médiatique, économique et même culturelle ?

Nous sommes ici au sommet de la pyramide des crimes. Le crime de tous les crimes, le crime duquel découlent tous les autres et au-dessus duquel on ne trouve ni «terrorisme», ni  «génocide», ni «pogrom», ni «lapidation», ni «nationalisation des ressources», ni «antisémitisme», ni «la volonté de rayer Israël de la carte», ni «rouge-brunisme», ni «dictature», ni même la version de Comme d’Habitude par Claude François, ou toute autre raison inventée et/ou évoquée. Parce que l’Histoire a tranché, même si l’Occident fait semblant de ne pas le savoir.

Accepter le crime des crimes, c’est accepter tous les crimes qui en découlent, en découleront et donc tous les prochains. Accepter le crime des crimes, au nom d’une intervention humanitaire, d’une opération de sauvetage de bébés dans des couveuses ou pour instaurer une démocratie constitue l’oxymoron le plus absolu.

S’agissant du plus abominable des crimes, le premier réflexe d’une personne ayant conservé quelques qualités morales et éthiques, est évidemment de se placer du côté du «refus», et le plus éloigné possible. En langage clair : s’agissant du crime des crimes, le point de position le plus «humanitaire» qui soit est celle d’une opposition déterminée et totale. Alors comment arrive-t-on à convaincre une population occidentale que le crime des crimes est une opération humanitaire ? La réponse, vous la connaissez, puisque vous l’avez vécu.

Aujourd’hui, des pans entiers des discours d’Adolf Hitler pourraient être subrepticement glissés dans les discours des dirigeants occidentaux actuels et on n’y verrait probablement que du feu. Mieux encore : on pourra bientôt les glisser en VO, sans même prendre la peine de les traduire, car la transition d’une des dernières interventions de Barack Obama sur la Libye (« Il y aura toutefois des occasions où, même si notre sécurité n’est pas directement menacée, nos intérêts et nos valeurs le seront. ») au plus laconique « Amerika Über Alles » ne va pas tarder à se produire et offrira aux linguistes du futur un passionnant cas d’étude.

Le champion, toutes catégories et de loin, du crime des crimes qu’est la «guerre non provoquée» sont les Etats-Unis d’Amérique. Et ce n’est pas l’antiaméricain qui fait ce constat, mais au contraire ce constat qui fait l’antiaméricain – d’un antiaméricanisme non pas «primaire» mais revendiqué, raisonné, justifié, serein, assumé et total. Le deuxième du classement du crime des crimes est l’état d’Israël. Et ce n’est pas l’antisioniste qui fait ce constant, mais au contraire ce constat qui fait l’antisioniste – d’un antisionisme non pas «primaire» mais revendiqué, raisonné, justifié, serein, assumé et total. (Au fait, quand est-ce que le cri de ralliement «Non à l’Apartheid» a-t-il été supplanté par «vous ne seriez pas antisémite, des fois ?»).

Il fut un temps, un temps lointain, où la gauche s’appelait, et se faisait appeler dans les médias, «la gauche». Une époque où la droite n’osait pas se qualifier ainsi et préférait s’appeler, et se faire appeler dans les médias, «la majorité». Aujourd’hui, la droite revancharde s’appelle «la droite» et la droite libérale préfère s’appeler, et se faire appeler dans les médias, «la gauche». A destination des plus vieux d’entre nous qui ont encore la mémoire de ce temps jadis, on emploiera plus volontiers le terme de «gauche moderne» pour expliciter à ces retardés que «les temps changent, faut s’adapter, quoi».

S’adapter, je n’ai rien contre. J’ai un téléphone portable, un ordinateur. J’ai même ma page Facebook où j’attends encore des amis. J’écoute du rap pour avoir un sujet de conversation avec mon fils. J’ai décroché le portrait de Lénine et remplacé par une litho signée «Ben» (nan, j’déconne). J’ai même fait la paix avec certains militants de Lutte Ouvrière. Et j’ai bien compris que la classe ouvrière avait disparu (quoique) et que nous sommes au temps du «tertiaire», les services, les services, rien que les services (à qui ? sera la question posée probablement un chouia trop tard).

Que leur faut-il de plus ? Que j’applaudisse à l’intelligence de leurs bombes ?

D’un autre côté, comment être encore «de gauche» lorsqu’on se contente d’observer le monde à travers les filtres des médias les plus réactionnaires, monopolistiques, influentes et «désinformantes» qui soient ? L’illusion de la «liberté» de l’Internet montre encore ses tristes limites. L’information est à portée de click mais l’explication demeure hors de portée pour aboutir à une sorte de «tout savoir et ne rien comprendre».

Il n’en a pas toujours été ainsi. Les médias de masse, ces chevaux de Troie de la bêtise, pouvaient encore être contrés par mille et une petites astuces et actes de résistance. La «culture ouvrière» qui concrétisait les réalités économiques abstraites, quelques médias dignes de ce nom (en gros, la «presse communiste», mais pas que...), et même les expériences vécues (ces fameuses choses « une fois vues qu’on ne peut plus dévoir » dixit Arundhati Roy). Et surtout la voix, le courage et l’exemple de tous ces gens de bien que nous côtoyions tous les jours, tous ceux dont on pensait «arriverons-nous à leur ressembler un jour ? ».

Ne soyez pas étonnés par ce léger malaise qui vous saisit, ce n’est que l’effet produit par ces milliers et milliers de camarades qui se retournent dans leurs tombes. Alors quitte à les avoir réveillés, autant leur donner la parole :



    « Citoyens,

    Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre vie, souffrant des mêmes maux. Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne consultent que leur propre intérêt et finissent toujours par se considérer comme indispensables. Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l’action ; ils sacrifieront tout à un beau discours, à un effet oratoire ou à mot spirituel. Evitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère. Enfin, cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. Portez vos préférences sur ceux qui ne brigueront pas vos suffrages ; le véritable mérite est modeste, et c’est aux électeurs à choisir leurs hommes, et non à ceux-ci de se présenter. Citoyens, Nous sommes convaincus que si vous tenez compte de ces observations, vous aurez enfin inauguré la véritable représentation populaire, vous aurez trouvé des mandataires qui ne se considèrent jamais comme vos maîtres.

    Le Comité Central de la Garde Nationale »

    Texte de l’affiche apposée avant l’élection de la Commune de Paris, 25 mars 1871.



Car il fut un temps, un temps oublié, où les progressistes comprenaient assez naturellement pas mal de choses.

Viktor Dedaj
« pourquoi "vieux jeu" ? Les règles du jeu ont changé depuis ? »

________________   
(*) Pour un homme, il est admis de considérer comme un cas de force majeure le fait d’envoyer une armée pour aller récupérer une gonzesse à Troie. On dit d’ailleurs que c’est probablement de cette époque que vient l’expression « elle est canon ». (n’allez surtout pas rajouter ça dans Wikipédia. Ou alors faites-le sans me citer.)

URL de cet article 13379
http://www.legrandsoir.info/Que-sont-devenus-les-gens-de-bien.html




*



Feu Henri Guillemin avait coutume de dire que, pour la bourgeoisie, « gens de bien » sous-entendait toujours « gens de biens ». N’étant pas des bourgeois, nous nous en tiendrons à l’acception de l’auteur.

Qu’est-ce qui a provoqué cette réflexion ? La guerre de Libye, bien sûr, et les 66% de Français qui, paraît-il, y souscrivent (qui ne sont pas les seuls, on n’a pas fait le sondage ailleurs, et quelqu’un a rappelé à bon escient les chiffres de la fameuse expérience Milgram). Mais aussi, du moins je le pense, une attaque dont vient d’être la cible l’agence d’information alternative qu’il anime avec Maxime Vivas.

Cette attaque est venue d’un autre site (qui se dit de gauche) : ARTICLE XI, et de deux « journalistes » qui, si j’ai bien compris tout, ont jadis fait bénéficier de leur prose des endroits aussi respectables qu’ACRIMED et CQFD. Y sont-ils toujours ? Autrement dit, ces deux endroits où, théoriquement, « on pense à gauche » approuvent-ils (s’associent-ils à) l’attaque lancée contre LE GRAND SOIR ? J’avoue que je l’ignore. Au point de confusion volontaire des valeurs où on en est arrivés, plus rien ne peut étonner.

Laissons de côté ACRIMED et CQFD, et concentrons-nous sur les auteurs pas tout à fait anonymes mais presque de l’attaque. LE GRAND SOIR a publié leur texte. À mon avis, il a eu tort, mais ce qui est fait est fait. Qu’on ne compte pas sur moi pour l’imiter.

Ceux qui veulent savoir de quoi il retourne trouveront le machin sur son lieu d’origine, qui aurait dû ne pouvoir compter que sur ses propres forces mais tant pis. C’est ici :

http://www.article11.info/spip/Le-Grand-soir-analyse-des-derives

Si vous voulez le voir tel que reproduit donquichottesquement par LE GRAND SOIR, c’est là :

http://www.legrandsoir.info/Le-Grand-soir-analyse-des-derives-droitieres-d-un-site-alter.html

Et c’est ici que commence ma lettre à VD, à MV et à tout le monde au GS :

 

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Chers tous,

Eh, on ne peut pas à la fois plaire à tout le monde et au Betar !

Vous voulez vraiment l’opinion de vos lecteurs ? Voici la mienne : je ne comprends pas que vous ramassiez dans le ruisseau, même avec des pincettes et sans trier, tous les détritus qui s’y trouvent. Éboueurs ou journalistes, il faut choisir.

Surtout, je trouve que vous posez mal le problème. Il ne s’agit pas de savoir ce qui, dans les accusations qu’«ils» vous portent est vrai ou faux. Il s’agit de savoir s’ils ont le droit d’accuser quiconque de quoi que ce soit.

D’abord, qui sont-« ils » ? Des nègres à Botul ? Vous acceptez d’eux le mot polémique ! Il est totalement hors de propos. Vous voulez savoir si vos lecteurs vont découvrir leurs mensonges ? Mais quels mensonges ? Quelles opinions même différentes des vôtres ? Il s’agit – et vous le savez - de propagande. Salariée. À laquelle vous offrez une tribune. Est-ce que vous êtes tombés sur la tête ?

Vous les avez peut-être connus ailleurs qu’à ARTICLE XI vos corbeaux, mais depuis quand avoir collaboré à ACRIMED ou à CQFD est-il un talisman qui préserve de la tentation d’accepter quelques émoluments inodores en échange de vieilles calomnies pré-cuites qu’on n’a qu’à réchauffer avant de servir ? Polémique mon cul ! (citation). Il s’agit d’un rapport de police – trop informé pour n'être pas de la grande maison – et ce que je ne comprends pas, c’est que vous vous amusiez à gaspiller du temps et des énergies qui seraient mieux employés et surtout plus utiles ailleurs, à répondre, que dis-je, à vous justifier devant des sous-Javert pour Versaillais globaux. Vous ne pouviez pas les laisser fricoter entre eux dans leur coin ? Qui se serait aperçu qu’ils existaient sans votre aide ? Qui d’intéressant, je veux dire ?

Nous y voilà ! Vous déplorez que certains de vos lecteurs gobent ces mouches et s’en aillent grossir les rangs des cocus. Eh bien, s’ils le font, TANT PIS POUR EUX. Vous n’êtes pas là pour porter à bout de bras tout l’infantilisme et toute l’impéritie du monde. Vous ne pouvez pas raisonner chaque mouton avant qu’il saute à la mer. Ceux qui voudront sauter ne vous écouteront pas et tout ce que vous gagnerez sera de vous y faire emporter par leur piétinement d’ilotes asservis et fiers de l’être.

Les gens qu’on vous reproche d’accueillir dans vos colonnes en sont l’honneur, car ce sont ceux dont « on » a peur. Et il faudra bien les revendiquer un jour, ouvertement, une fois pour toutes – non seulement eux mais aussi ceux qu’on leur assimile -, c’est-à-dire mettre un terme au terrorisme intellectuel dont se sert la « pensée » non pas unique mais totalitaire que servent vos censeurs sans vergogne. Je veux dire qu’il est grand temps de remettre le totalitarisme à sa place. Qu’il émane, comme ici, des employés du pouvoir ou des trop nombreux cocos militants de base, pour qui ce qu’ils ne comprennent pas est ipso facto tatoué « fasciste » et « rouge-brun ». (Ah, et « antisémite » !) Avec ceux-là non plus, je ne trouve pas que vous devriez continuer d’argumenter-expliquer-convaincre, parce que leur erreur n’est pas intellectuelle – et donc pas accessible à la raison – elle est affective, ce mot englobant tout ce qu’on ne se risque jamais à nommer (par respect humain ?) : la bêtise assumée, l’ignorance élevée au rang de vertu cardinale, la présomption, etc., mais surtout leurs causes : la paresse, intellectuelle ou autre, l'indifférence, l'égoïsme, la passivité préférée à tout, la servitude volontaire affublée des oripeaux de la rhétorique pseudo révolutionnaire et j’en passe.

Il n’y a rien ni personne, dans ce que vous avez publié jusqu’ici, d’avec qui vous deviez prendre des distances. Au contraire. J’irai même plus loin :

Prenons des exemples aux extrémités qu’on dit infréquentables : je sais que Faurisson est judéophobe et je sais que Reynouard est catho intégriste, et en quoi cela frapperait-il de nullité tout ce qu’ils disent et tout ce qu’ils pensent ? Et qu’est-ce qui m’interdit, à moi qui ne suis – et de très loin – ni l’un ni l’autre, de soumettre ce qu’ils ont à me dire à mon libre examen ? Qui sont ceux qui veulent me l’interdire et m’imposer ainsi le statut d’éternelle mineure ? À quel titre se le permettent-ils ? Qu’ont-ils à faire valoir comme services rendus à l’humanité pour prétendre la mener en lisière ? Ils se prennent pour quoi ? À part la folie des grandeurs, je ne vois aucune justification à pareille outrecuidance (je parle de la folie des grandeurs de leurs maîtres, eux-mêmes n’étant que les gens de maison chargés de dire « Monsieur va vous recevoir » ou «Madame n’est pas là »). Ne serait-il pas temps d’envoyer tout ce beau monde pleurer dans sa cour, ou dans une cellule capitonnée où il ne puisse au moins se faire mal ? Ne serait-il pas temps de se décider à communiquer seulement entre adultes, sans plus faire attention à leurs criailleries de tyranneaux infantiles ?

Oui, voilà ce que je vous reproche : d’y faire attention. Il y a mieux, je le répète, et beaucoup plus urgent sur le feu.

Mais puisqu’on en est à parler de ces choses, l’occasion est aussi bonne qu’une autre de vous faire part d’une ou deux réflexions auxquelles vous êtes mêlés. Après tout, c’est vous qui avez demandé.

J’ai depuis longtemps un gros MONDE DIPLO sur l’estomac, dont ACRIMED, si je n’ai pas perdu le fil, est une extension dans le champ des médias. Il y a lurette – presque six décennies, non ? – que LE MONDE DIPLO nous sert des analyses souvent pertinentes et à tout le moins honnêtes, qui ne débouchent systématiquement sur RIEN. Je ne lui jette pas la pierre. Je sais que s’il s’autorisait ce qu’il faudrait pour bien faire qu’il s’autorise, il ne finirait pas la semaine. LE MONDE DIPLO est donc enfermé dans ce dilemme : se condamner à l’impuissance pour pouvoir durer, pour tout simplement continuer à exister. LE MONDE DIPLO explique, éclaircit, fait prendre conscience, mais ne pousse à rien.

Or, ce rôle, c’est vous qui l’assumez, avec les moyens du bord et parce qu’Internet vous permet relativement de vous passer de bailleurs de fonds. Vous et quelques autres. maudits. Dont certains viennent d’ailleurs assez souvent faire un tour sur votre site. Que vous vous retrouviez tous sur l’avis de recherche des petites mains des maîtres du monde alors que LE MONDE DIPLO n’y est pas est logique. Vous gênez. Vous faites peur, dans la mesure où ce que vous faites peut déboucher sur du concret. C’est un rôle d’autant plus important qu’aucune formation politique – je dis bien aucune – ne l’assume. Quant aux intellectuels patentés dont c’était jadis le rôle... soyons charitables, passons. Sartre est mort.

Parenthèse : si « faire prendre conscience » était suffisant, il y a longtemps que LE MONDE DIPLO aurait gagné le canard. Ce n’est pas que « les gens » (quand même un peu nous tous) n’ont pas conscience de la m..... dans laquelle ils sont et des abominables tragédies dans lesquelles se débattent tant d’autres, c’est qu’ils s’en foutent. C’est qu’ils préfèrent le confort (transitoire mais ils s’en foutent aussi) de la passivité, de l’égoïsme, bref de l’acceptation du pire pour tout ce qui n’est pas eux, arbres, bêtes et gens. Avoir le courage de regarder cette vérité en face, c’est jeter du lest par-dessus bord, c’est s’interdire l’impuissance, c’est prendre son courage à deux mains pour éduquer.

Ah, éduquer, c'est tout autre chose.

Si on part du principe qu’on n’éduque bien que par l’exemple – c’est ma conviction absolue – vous avez, plus que beaucoup d’autres, contribué à éduquer, rien qu’en relayant avec constance l’exemple cubain. Mettre sous les yeux des bases européennes ce qui se fait (se vit) à Cuba et au Venezuela, pour ne citer que ces deux pays, est ce qui peut se faire de plus constructif en matière d’information. Ce qu’il faut provoquer si on peut, ce n’est donc pas une prise de conscience de telle ou telle vérité dont on continuera à ne rien faire, c'est le sentiment intolérable de ce qui existe ailleurs et n’existe pas ici mais qui pourrait si seulement...  Ce qu'il faut, c’est faire douloureusement ressentir la différence qu’il y a entre leur futur possible, assorti d’un présent au moins digne, et notre no present no future indigne, c’est faire naître le besoin de concrétiser, c’est-à-dire de vivre, ce qu’on ne fait en ce moment que regarder comme si on était au spectacle (ô Debord), c’est pousser au passage à l’acte. C’est aussi rappeler, le plus souvent possible, quelques principes de base en matière de morale publique. Car il y a un sacré fossé entre vivre la révolution cubaine par procuration comme on le faisait dans les années soixante et vivre les guerres de l'OTAN par procuration comme on n'a pas honte de le faire aujourd'hui.

Pousser au passage à l’acte...

C’est par exemple ce que fait Bibeau (dans vos colonnes) quand il exhorte les Canadiens à boycotter les élections. Ce n’est peut-être pas la bonne solution. C’est une solution possible. Il est très important qu’elle soit formulée et discutée par ceux qu’elle concerne, nous tous, et non par des zigotos qui se mêlent de penser à notre place et à faucher dans l’oeuf le moindre élan généreux d’un « fasciste ! » ou d’un « rouge-brun ! » castrateur.

C'est aussi ce que font Hess et Poumier avec leur voyage en Libye et leur Commission d'Enquête. Même s'il n'y a pas besoin d'aller sur place pour savoir,  elles ont eu raison d'y aller, et même si leur Commission ne doit être qu'une voix dans le désert, elles ont raison de la vouloir.

Montaigne trouvait que «C’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif.» Marat mettait en tête de son journal « Magna est veritas et prevalebit ». C'était déjà plus péremptoire. Il serait peut-être temps que vous mettiez en tête du vôtre « On ne discute plus, on tire. »

Bien à vous.

Catherine
 

 

posté par Catherine L.

le 17 avril 2011.

12:13 Écrit par Theroigne dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

23/09/2010

Ne voilà pas de braves messagers qui vont errants par pays estrangers

 

 

Ne voilà pas de braves messagers
Qui vont errants par pays estrangers

  

Vous avez dit Roms ?

Oui, et guerre nucléaire mondiale.


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Tandis que l’Invincible Armada fonce sur Téhéran et sur Pyongyang, et que Marie s’escrime sur la déglingue de la Belgique soigneusement programmée et orchestrée par nos bons maîtres (merci, prince !), Catherine continue d’écumer les bibliothèques publiques, en ce compris Internet, qui en est une fameuse. Avant que le ciel lui tombe sur la tête, elle vous livre en vrac, ici, ses trouvailles. Et comme elle est infichue de faire court, ce post interminable est découpé en plusieurs tranches (quatre).


Votre webmaîtresse.



Chers tous,

Je commencerai par Internet.
D’abord, que tous ceux d’entre vous qui se passionnent pour l’Histoire la plus ancienne comme la plus récente, pour la politique et pour la morale, se jettent sur le dernier opus d’Aline de Diéguez. Ils y trouveront ample matière à réflexion, autant qu’à saine indignation (M.Mahmoud Abbas vient une fois de plus, en effet, de tenir à justifier aussi sanguinairement qu’il était en lui l’opinion exécrable qu’il a su inspirer à cette dame).




Aux sources du chaos mondial actuel



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Israël, du mythe à l'histoire


        "L'organisation sociale des hommes ressemble beaucoup à celle des rats qui, eux aussi, sont, à l'intérieur de la tribu fermée, des êtres sociables et paisibles mais se comportent en véritables démons envers des congénères n'appartenant pas à leur propre communauté."


        Konrad Lorenz , L'agression, une histoire naturelle du mal


*


                  1 - Il était une fois un ciel vide et une terre toute petite...
                  2 - Le dieu de la tribu
                  3 - Du polythéisme à l'hénothéisme. Une déité mixte
                  4 - Les fondements religieux du comportement d'Israël
                  5 - Où l'on voit Samson essayer d'ébranler les colonnes du temple
                  6 -  Religion et morale
                  7 -  Où l'on comprend que la "bibliothèque de Babel" de Jorge Luis Borges situe Israël  
                        dans le Cosmos    
                  8 -  Où l'on suit de hardis explorateurs se lançant à l'assaut du mythe
                  9 -  Où l'on découvre comment le mythe crée un corps collectif et le pérennise
                10 -  Où l'on assiste à la chute du mythe dans la politique. Il était une fois Israël ...
                11 -  Une question de psychophysiologie
                12 -  Où l'on observe le "peuple élu" confronté à l'insurrection morale des peuples du
                         monde
                13 -  Où l'on verra le mythe prendre la forme d'une montgolfière cosmique



Lire la suite :  http://aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr/mariali/chaos...

 

*



Les mêmes, mais aussi les autres, feront bien de ne pas laisser passer sans un maximum d’attention le remarquable « point » que fait de notre peu enviable situation M. Georges Stanechy, sur son blog À contre-courant, que je pille une fois de plus sans vergogne. Je recommande la note 6 à ceux qui n’étaient pas nés.




IRAN, WAR GAMES ET SINUOSITÉS STRATÉGIQUES

 

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C’est ici :

http://stanechy.over-blog.com/article-iran-war-games-et-sinuosites-strategiques-55658839.html

 



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Autre lecture impérative (ça ne vous agace pas « incontournable » ?) : celle du premier discours prononcé en public par M. Fidel Castro (84 ans aux récentes prunes) depuis la grave maladie qui l’a frappé en 2006. Il l’a réservé à l’université de La Havane, tout comme, d’ailleurs, M. Serguei Lavrov, chef de la diplomatie russe, vient d’en prononcer un, d’importance indiscutable pour l’Europe, devant les étudiants de l’Institut des relations internationales de Russie (MGIMO)    
http://fr.rian.ru/world/20100901/187335523.html
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Ce n’est pas un discours gai que celui de Fidel Castro. Il n’y a rien dans les affaires du monde qui incite à la rigolade.

Ayant amené le peuple cubain à un niveau de conscience et de responsabilité rarement atteint par un ensemble humain pendant tout le cours d’un demi-siècle, le comandante s’est attelé, depuis peu, à deux tâches : crier casse-cou aux sept milliards de zozos qui courent à leur perte avec l’empressement écervelé des rats de Hans le Joueur de flûte et préparer ses compatriotes à ce pire qu’ils ne méritent pas.

 

fidel cazstro 9.JPGQuiconque sait lire entre les lignes ne peut ignorer ce que cet homme, qui devrait pouvoir mourir en paix après avoir échappé à plus de six cents attentats et usé dix présidents des États-Unis, ne cesse d’instiller dans le cerveau de ceux qui l’écoutent ou le lisent : si je ne réussis pas à convaincre cette foutue humanité suicidairement passive, tout ce que nous avons accompli ensemble depuis cinquante ans va se trouver réduit à néant. Il se peut même que notre espèce tout entière disparaisse. Il se peut aussi que les monstres malades aujourd’hui à l’oeuvre réussissent « seulement » dans leur projet de nous renvoyer tous à l’âge de pierre ( à pire que l’âge de pierre, car il était innocent !). Il se peut que Cuba n’échappe pas à la catastrophe universelle. Si tel est le cas, il faut vous préparer à voir sans broncher anéantir le résultat de siècles de luttes et d’efforts, et à tout reprendre à zéro sans désespérer. Le désespoir n’est pas digne et ne mène à rien. Courage.

Gouverner par la persuasion : cela ne s’était pas vu depuis Robespierre. La campagne d’un seul homme contre tous que mène actuellement cet octogénaire malade est l’entreprise la plus héracléenne que notre planète ait vu de longtemps. Que cette dernière bataille soit une dernière victoire ! C’est ce que, très égoïstement, on lui souhaite.

Texte de ce discours :  
http://www.legrandsoir.info/Message-aux-etudiants-cubains.html

Discours Castro 2.JPG

 

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Mais nous avions dit « Roms » ! J’y viens.

Nul n’ignore les contorsions récentes des Ubus d’Outre-Quiévrain. Même moi, qui n’ai pas la télévision et ne lis pas les journaux, j’en ai entendu parler. Plutôt que vous infliger davantage de ma prose, je m’en vais reproduire ce que vient de publier sur son blog Journal d’un avocat Maître Eolas (pseudonyme d’un avocat du barreau de Paris), car on ne saurait mieux dire.

 

Roms, uniques objets de mon ressentiment...  (Acte 1)
Maître Eolas


Le Gouvernement a donc décidé, pour des motifs d’opportunité politique assez évidents sur lesquels je ne m’étendrai pas, ayant assez de choses à dire par ailleurs, de mettre en œuvre une politique d’expulsion, au sens premier du terme : « pousser dehors », les Roms étrangers vivant en France.

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Ils sont fous, ces Roms, hein ?

Avant d’aller plus loin, qu’est-ce qu’un Rom ? Rom vient du mot Rrom, en langue romani (l’orthographe a été amputé d’une lettre en français, la double consonne initiale n’existant pas dans cette langue), qui signifie « homme » au sens d’être humain (féminin : Roma ; pluriel : Romané). Il s’agit d’un peuple parti, semble-t-il (la transmission de la culture étant orale chez les Roms, il n’existe pas de source historique fiable, mais tant la langue romani parlée par les Roms que la génétique confirme l’origine géographique indienne), du Nord de l’Inde (Région du Sindh, dans l’actuel Pakistan, et du Penjab pakistanais et indien) aux alentours de l’an 1000 après Jésus-Christ, sans doute pour fuir la société brahmanique de l’Inde qui les rejetait comme intouchables (c’est donc une vieille tradition pour eux que d’être regardés de travers par leur voisin).

Ils sont arrivés en Europe via la Turquie au XIVe siècle, suivant les invasions des Tatars et de Tamerlan, et s’installèrent dans l’Empire byzantin (qui les appelle Ατσίγγανος , Atsinganos, « non touchés », du nom d’une secte pré-islamique disparue, dont les zélotes refusaient le contact physique ; quand les Roms arrivèrent, les byzantins, qu’on a connu plus rigoureux dans leur réflexion, les prirent pour des membres de cette secte), ce qui donnera tsigane, Zigeuner en allemand et Zingaro en italien. Ceci explique que leur foyer historique se situe dans les actuelles Turquie, Roumanie, Bulgarie, pays qui restent les trois principales populations de Roms, et dans les Balkans (ex-Yougoslavie).

Outre des professions liées au spectacle ambulant, les Roms se sont spécialisés dans des professions comme ferronniers et chaudronniers, Γύφτοs, Gyftos, ce qui donnera Gypsies en anglais, Gitano en espagnol, et Gitan et Égyptien en Français (dans Notre Dame de Paris, la Recluse appelle Esmeralda « Égyptienne » ; et Scapin appelle Zerbinette « crue d’Égypte »).

Le roi de Bohême (actuelle république Tchèque) leur accordera au XVe siècle un passeport facilitant leur circulation en Europe, d’où leur nom de Bohémiens. De même, le Pape leur accordera sa protection (Benoît XVI est donc une fois de plus un grand conservateur) Leur arrivée en France est attestée à Paris en 1427 par le Journal d’un Bourgeois de Paris (qui leur fit très bon accueil) — C’est d’ailleurs à cette époque que se situe l’action du roman d’Hugo Notre Dame de Paris.

Pour en finir avec les différents noms qu’on leur donne, Romanichel vient du romani Romani Çel, « groupe d’hommes », Manouche semble venir du sanskrit manusha, « homme », soit le mot Rrom en romani, et Sinti semble venir du mot Sind, la rivière qui a donné son nom à la province du Sindh dont sont originaires les Roms. Sinti et Manouche désignent la même population rom établie dans les pays germanophones et presque intégralement exterminés lors de la Seconde guerre mondiale C’est pourquoi le mot Tsigane, évoquant l’allemand Zigeuner, d’où le Z tatoué sur les prisonniers roms, est considéré comme blessant aujourd’hui .

Il convient ici de rappeler que les Roms ont été, aux côtés des Juifs, les cibles prioritaires de la politique d’extermination nazie. Le nombre de victimes du génocide, que les Roms appellent Samudaripen (« meurtre collectif total »), se situe aux alentours de 500 000, avec pour les Sinti allemands entre 90 et 95% de morts.

Ces mots peuvent être utilisés indifféremment pour désigner les Roms, encore que les siècles d’installation dans des pays différents ont fait apparaître des différences culturelles profondes. Même la langue romani n’est plus un dénominateur commun, puisque les Roms d’Espagne et du sud de la France, les Gitans, parlent le kalo, un sabir mâtiné d’espagnol, depuis qu’une loi espagnole punissait de la mutilation de la langue le fait de parler romani (les espagnols ont un atavisme profond avec les langues, mais c’est un autre sujet).

En 1971 s’est tenu à Londres le Congrès de l’Union Rom Internationale (IRU) qui a adopté le terme de « Rom » pour désigner toutes les populations du peuple rom, d’où l’usage de ce terme dans ce billet (ce que les gitans refusent, eux se disent kalé). Le mot rom ne vient donc absolument pas de Roumanie, ni de Rome, bien que ce peuple se soit installé en Roumanie et auparavant dans l’Empire romain d’Orient.

Je ne puis conclure ce paragraphe sans vous inviter à lire les commentaires de cet article, où je ne doute pas que des lecteurs plus érudits que moi apporteront de précieuses précisions ou, le cas échéant, rectifications.

Tous les chemins mènent aux Roms

Les Gens du voyage sont-ils des Roms ? En un mot, non. Le nomadisme n’est pas une tradition chez les Roms, mais une nécessité historique. Aujourd’hui , entre 2 et 4% des Roms sont du voyage, c’est-à-dire ont fait le choix d’une vie nomade. Et beaucoup de gens du voyage ne sont pas roms, comme les Yéniches, que l’on prend souvent pour des Roms. Les forains sont aussi nomades, mais du fait de leur profession, et pour la plupart ne sont pas Roms. Et si demain, il vous prenait la fantaisie de vivre une vie nomade, vous deviendriez aussitôt Gens du Voyage, sans pour autant devenir Rom (sauf aux yeux des lecteurs du Figaro). Un abus de langage est apparu du fait que la Constitution française interdit toute distinction sur une base ethnique. Le terme de Gens du Voyage, neutre de ce point de vue, est souvent employé aux lieu et place du mot Rom. Or ce ne sont pas des synonymes.

Ce qui d’emblée montre que le problème des occupations illégales de terrains, publics ou privés, par des Roms ne vient pas uniquement du fait que la loi Besson (pas Éric, non, celui qui est resté de gauche, Louis) du 5 juillet 2000, qui oblige les communes de plus de 5000 habitants à prévoir des aires d’accueil, est allègrement ignorée par la majorité des maires.

Quand un Rom viole la loi, c’est mal. Quand l’État viole la loi, c’est la France. Laissez tomber, c’est de l’identité nationale, vous ne pouvez pas comprendre.

La majorité des Roms en France sont Français, et leur famille l’est même depuis plusieurs siècles. Les Roms ont de tout temps adopté le style de vie des pays où ils se sont installés, jusqu’à la religion (ils sont catholiques en France, protestants en Allemagne, musulmans en Turquie et dans les Balkans), et il ne viendrait pas à l’idée d’un Rom de donner à ses enfants un prénom qui ne soit pas du pays où il nait (lire les prénoms des enfants d’une famille rom permet parfois de retracer leur pérégrination ; exemple : Dragan, Mikos, Giuseppe, Jean-Pierre). Cela ne les empêche pas de garder vivace la tradition rom, à commencer par la langue romani, et l’importance primordiale de la famille élargie (la solidarité n’est pas un vain mot chez les Roms). Il est d’ailleurs parfaitement possible qu’un de vos collègues de travail soit Rom et que vous ne l’ayez jamais soupçonné.

Naturellement, ces Roms ne sont pas personnellement menacés par la politique actuelle, même s’il est probable qu’ils la vivent assez mal.

Les Roms étrangers sont donc quant à eux des migrants qui veulent une maison qui ne bouge pas, et habitent des habitations de fortune, triste résurgence des bidonvilles. Ils viennent de pays qui ont toujours refusé l’intégration des Roms, en faisant des parias dans leur propre pays. Même si l’intégration à l’UE de ces pays a conduit à un changement total de politique, les états d’esprit, eux n’ont pas changé, et le rejet répond hélas souvent au rejet. Certains Roms se sont sédentarisés et tant bien que mal intégrés, comme les Kalderashs (du roumain Căldăraşi, chaudronniers, habiles travailleurs du métal, en particulier du cuivre) ; d’autres, comme les nomades, forment une société fermée et hostile aux gadjé — aux non-Roms. La plupart des Roms de Roumanie qui viennent en France sont des kalderashs, et non des nomades, fuyant la misère et le rejet dont ils font l’objet dans leur pays. Donc, pas des gens du voyage.

Les roms des Balkans (ils sont nombreux en Serbie et au Kosovo) fuient eux aussi la misère, même si certains demandent l’asile (très peu l’obtiennent) prétendant faire l’objet de persécutions. Il faut reconnaître que lors de la guerre du Kosovo en 1999, des Roms ont été recrutés par les troupes serbes pour se livrer à des opérations militaires de nature à intéresser le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), et se sont acquittés de cette tâche avec un zèle qui n’a pas laissé de très bons souvenirs auprès des populations kosovares (j’entends par là : albanais du Kosovo).

Des Roms, des stats et de la bière nom de Dieu

Une question se pose, et je ne tiens pas à l’éluder : celle des Roms et de la délinquance. Le lien est certain, les chiffres ne mentent pas. Partout en Europe, les Roms sont bien plus victimes de la délinquance que les autres populations. Destructions de biens, agressions racistes, sur lesquelles les autorités ferment bien volontiers les yeux, d’autant plus que les Roms, on se demande pourquoi, ont développé à leur encontre une certaine méfiance, quand ce ne sont pas des pogroms. Sans compter les crimes contre l’humanité subis par ce peuple, que ce soit le génocide nazi ou la réduction en esclavage en Valachie et en Moldavie —oui, des esclaves en Europe— jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle.

Ce n’est pas une boutade, c’est une réalité : la délinquance, les Roms en sont d’abord victimes. On a déjà vu que même en France, État de droit imparfait mais État de droit, l’État ne respecte pas la loi Besson. Vous verrez dans la suite de ce billet qu’au moment où je vous parle, il fait encore pire à leur encontre puisque la politique d’expulsion mise en œuvre est illégale. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les juges administratifs. L’Union européenne l’a remarqué. Le Conseil de l’Europe l’a remarqué. L’ONU l’a remarqué. Le Pape l’a remarqué. L’UMP n’a rien remarqué.

Mais n’esquivons pas la question de la délinquance de Roms. De Roms, pas DES Roms. Elle existe, c’est indéniable, ne serait-ce du fait qu’aucun groupe humain n’est épargné. Est-elle plus élevée que dans les autres groupes sociaux ? C’est probable.

Évacuons rapidement une question sur laquelle je reviendrai dans le prochain billet : l’occupation sans droit ni titres de terrains publics ou privés. Il ne s’agit pas de délinquance, puisqu’au pire (occupation d’un terrain public), ces faits sont punis d’une contravention de grande voirie.

Les causes premières de la délinquance, au-delà du mécanisme intime et personnel du passage à l’acte, qui fonde la personnalisation de la peine, sont la pauvreté (liée au chômage ou à la précarité de l’emploi ; un CDD est aussi rare dans une audience correctionnelle que la vérité dans la bouche d’Éric Besson), l’exclusion (qu’entraîne mécaniquement le fait d’être sans-papier, notamment), le faible niveau d’instruction (qui empêche d’accéder aux professions rémunératrices), outre le fait que la délinquance concerne surtout des populations jeunes (le premier enfant a un effet remarquable sur la récidive).

Vous avez remarqué ? Je ne viens pas de vous dresser un portrait du jeune versaillais. Plutôt celui du jeune Rom des terrains vagues. Ou du jeune des cités, soit dit en passant pour la prochaine fois ou on tapera sur eux. À vous de voir avec votre conscience si vous voulez y ajouter une composante génétique.

Parce qu’aucune statistique n’existe sur la délinquance des Roms. Aucune. Tout simplement parce que ce serait interdit : Rom est une origine ethnique, or la loi prohibe la constitution de fichier sur des bases ethniques ou raciales — suite à un précédent quelque peu fâcheux.

Donc quand le ministre de l’intérieur Brice Hortefeux, que l’on a connu plus méticuleux en matière d’arithmétique ethnique, prétend présenter des statistiques de la délinquance des Roms pour justifier la politique du Gouvernement, il ment. Je sais, ça devient une tradition de ce Gouvernement, mais que voulez-vous, je n’arrive pas à m’y faire. Quelqu’un, je ne sais plus qui, m’a mis dans la tête l’idée saugrenue de République exemplaire, du coup, je fais un blocage.

Le ministre de l’intérieur a cru devoir présenter publiquement (sur RTL) le 25 août des statistiques fondées sur « une étude des services de police », non sur l’origine ethnique, interdite, mais sur la nationalité du délinquant, roumaine en l’occurrence.

Mes lecteurs ayant suivi jusqu’ici ont déjà compris l’inanité de l’affirmation. Rom ne veut pas dire Roumain, et le ministre joue ici sur la ressemblance des termes, et l’inculture de son auditoire. Mes lecteurs sachant faire la différence entre un mot sanskrit et un mot latin, je ne m’attarderai pas sur ce stratagème grossier, qui ne trompera que qui veut être trompé.

De plus, les services de police, même si on leur fait perdre un temps précieux depuis des années à collectionner des statistiques inutiles hormis à la communication gouvernementale, ne sont pas un service de statistique. La méthode de récolement des données n’a rien de scientifique et n’a jamais eu la prétention de l’être. Elle repose sur les délits constatés ou dénoncés, ayant donné lieu à élucidation. Donc préalablement à enquête. Or la distribution des effectifs et des moyens (limités, et de plus en plus du fait de ce même Gouvernement) dépend pour l’essentiel des directives données par ce même Gouvernement.

Je m’explique. Le Gouvernement estime que l’opinion publique, qu’il confond hélas trop volontiers avec le peuple souverain, est particulièrement remontée contre les vols à la tire (les pickpockets) ou à l’arraché (qui en est une variante un peu plus bourrin) dans les transports en commun. Le ministre de l’intérieur va demander aux forces de police de mettre la pression contre cette délinquance. Le commissaire de police va recevoir cette instruction et va redistribuer ses effectifs, qui préalablement luttaient contre les violences faites aux personnes, sur les voleurs du métro. Mécaniquement, le nombre d’interpellation pour des faits de violence va baisser. Les policiers interviendront toujours lors d’une bagarre, mais n’arrêteront personne pour des faits de violences légères, puisque leur mission est de surveiller les voleurs à la tire. Un délit constaté de moins = baisse de la statistique correspondante, sans que la réalité n’ait changé en quoi que ce soit. En revanche, plus de voleurs à la tire seront arrêtés (car la police reste malgré tout plutôt efficace dans son boulot). Augmentation de la statistique, sans lien avec l’évolution de la réalité. Voilà la méthodologie qui préside à la confection de ces statistiques.

C’est pourquoi le ministre peut proclamer des chiffres aussi aberrants, et sans hélas faire tiquer qui que ce soit, qu’une augmentation de 138% en un an de la délinquance roumaine. Personne ne fait le lien avec une autre donnée, qui indique que 13,65% des auteurs de ces vols seraient Roumains (sous-entendu : Roms). C’est-à-dire que 13,65% des délinquants sont responsables d’une augmentation de 138% des délits. Qui a dit que les Roms étaient des feignants ?

D’autant plus que pour fréquenter un peu les prétoires parisiens, je suis assez bien placé pour savoir qu’il existe aussi une délinquance roumaine non-rom, assez active ces derniers mois, dite de l’escroquerie aux « Yes-card ». Une Yes-card est une fausse carte de crédit qui, quel que soit le code que vous tapez, renvoie toujours une réponse positive au lecteur, faisant croire que la banque a accepté la transaction. Des Roumains achètent ainsi des vêtements de marque et des parfums, et vont les revendre à Bucarest. C’est une atteinte aux biens, commise par des Roumains, mais pas par des Roms. Sauf dans les statistiques de M. Hortefeux.

Brisons là, ce billet mérite je pense d’être soumis à vos commentaires. Le deuxième volet sera centré sur le droit des étrangers et portera sur les mesures actuelles d’expulsion, pour lesquelles le Gouvernement use selon les cas de deux méthodes : soit violer la loi, soit se payer votre tête.

Et fort cher, si ça peut vous consoler.


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Qu’hospitalière était la France,
au temps du Grand Cardinal !

 


Source : Maître Eolas ( http://www.maitre-eolas.fr/ ) Comme le dit l’auteur : la discussion se poursuit ailleurs, soit sur son blog, à la fin du présent article.

Image : détournement d’affiche d’Investig’Action, d’après Le temps des gitans, d’Emir Kusturica ( http://www.michelcollon.info/ ).

 

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23:59 Écrit par Theroigne dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Ces pauvres gueux pleins de bonadventures

 

 

Ces pauvres gueux pleins de bonadventures
Ne portent rien que des choses futures.



J’aimerais à présent vous parler d’un livre. Il ne vient pas de sortir, ceci n’est pas une promotion. Vous aurez même, si vous le cherchez, du mal à le trouver. Car il est épuisé chez l’éditeur français et ceux qui ont la chance de le posséder ne semblent pas vouloir s’en séparer. R.A.S. même sur Internet. Inconnu aussi dans la plupart des bibliothèques publiques. Sauf une. Il m’a fallu, pour l’emprunter, faire le voyage jusqu’au village le plus proche où passe le bibliobus de ma province. Chic !... c’est justement un livre de voyage.

Good190.jpgMais commençons par l’auteur. Il est anglais et s’appelle Jason GOODWIN. Ne voilà-t-il pas un nom prédestiné, pour un voyageur ! Il circule actuellement de lui quelques polars en édition de poche, dont Istanboul au XIXe siècle est le théâtre et dont un eunuque est le détective. Je vous en reparlerai plus loin s’il me reste de la place et à vous de la curiosité.

Adonc le Jason anglais du XXIe siècle, né en 1964 (2e moitié du XXe) est tombé sous le charme d’Istanboul en étudiant, à l’Université de Cambridge, l’Histoire de Byzance.

Byzance... ancienne capitale de la Thrace (l’autre Jason y est passé en allant chercher la Toison d’Or et sa Médée en Colchide), d’abord cité grecque, puis romaine, rebaptisée Constantinople en 330 par l’inénarrable Constantin et sa digne (de lui) mère Hélène (sainte pour les cathos), elle est devenue Istanboul le 29 mai 1453, à l’occasion de sa conquête par les Turcs ottomans. Toujours à cheval sur le Bosphore – un  pied en Europe, un pied en Asie - elle est aujourd’hui la capitale de la Turquie.

Le premier voyage de notre auteur, pourtant, ne l’emmènera pas là, mais en Inde et en Chine, sur les traces du thé. Il en tirera, en 1988, un livre que les scribes de chez Phébus (qui ne l’ont pas publié !) qualifient de « promenade érudite et humoresque à travers l’Inde et la Chine ». C’est The Gunpowder Gardens : Travels in China and in India in Search of Tea.

Après le succès de ce premier livre, qui lui a valu le Prix du Meilleur Jeune écrivain, il se décide – on est au printemps de 1990 – à donner corps à son rêve : partir à la découverte d’Istanbul. Mais il le fera sur les traces du grand écrivain-marcheur Patrick Leigh Fermor, dont il a lu le mythique Temps des offrandes (A Time of Gifts). Ce voyage à pied, cinquante -sept ans après l'autre, en compagnie de celle qui a déjà refusé trois fois de l’épouser, il va le faire de Dantzig au Bosphore, à travers l’Europe de l’Est, peu après la chute du mur de Berlin. Car, outre la ville de ses rêves, il veut encore voir ce qui reste, dans cette Europe des confins, de la longue présence ottomane, après une deuxième guerre mondiale et une contre-révolution victorieuse à l’échelle d’un continent. Il en rapportera ce livre : On foot to Golden Horn. En français :  Chemins de traverse. Lentement, à pied, de la Baltique au Bosphore, qui lui vaut, en 1993, un autre prix littéraire et la traduction en plusieurs langues, dont la nôtre.

Espérant que l’auteur et l’éditeur me pardonneront un emprunt qui ne peut leur porter préjudice, je vous en propose un extrait. Nous sommes en Transylvanie, patrie bien connue des vampires, peu après l’exécution de Nicolau et d’Elena Ceaucescu. Ion Iliescu assure l’interrègne et a bien l’intention d’être le successeur du Conducator défunt. Ceux qui n’ont pas la mémoire trop courte se rappelleront qu’il y eut en Roumanie, en ce mois de mai 1990, du sang tiré autrement que par succion.

 

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    Déjeunant une fois de plus au Transylvania, nous partageâmes notre table avec un jeune Hongrois qui, pour son anniversaire, sortait sa petite amie. Tous deux parlaient parfaitement l’anglais.
    Il travaillait comme ambulancier, bien que son ambition fût de devenir dentiste. Avant toute chose, il était capital qu’il se rendît en Hongrie pour récupérer un tableau de famille qui lui rapporterait beaucoup d’argent.
    — C’est impossible de prendre ses dispositions d’ici, expliqua-t-il. La Transylvanie n’est pas une bonne adresse pour traiter avec l’Ouest.
    — Non, reconnus-je. Tout le monde penserait à Dracula !
Notre nouvel ami fixa le fond de son verre, puis détourna le regard.
    — Excusez-moi, dit-il avec un petit rire solennel, mais, en réalité, je suis... ah ! au village, c’est ce qu’on dit... un vampire. J’ai la marque.
Il leva le menton et montra sur son cou blanc une tache grosse comme une prune de la couleur du sang séché.
    — Il y a aussi d’autres signes, ajouta-t-il avec un rire bref, couvrant sa bouche de sa main.
Sa petite amie hocha la tête.
    — Mes parents n’aiment pas ça, renchérit-elle. On dit strigoi... c’est... comment dites-vous... vampire ?
    Et elle mima un coup de griffe au-dessus de la table.
    Nous organisâmes leur passage à l’Ouest avec des gars charitables du Yorkshire de notre connaissance qui se préparaient à ramener en Angleterre leur camion de secours vide. Nous n’entendîmes plus reparler du couple. Ambulancier. Dentiste. Je me sens bizarrement responsable. Enfermé derrière le rideau de fer pendant cinquante ans, parodié dans les films d’horreur, le comte Dracula peut désormais aller et venir librement, et même se rendre à Whitby, si ça lui chante...

    Créée au XVIIIe siècle par un ministre des Habsbourg, la bibliothèque Teleky du centre ville représentait tout ce qui nous avait manqué : pouvoir humer de vieilles reliures et fourrer notre nez dans des textes anciens, dans la longue et frâche salle de lecture voûtée, avec sa galerie et ses hautes vitrines de livres.
    En fouillant pour trouver des cartes, nous fîmes la connaissance de Milhály Spielmann, le bibliothécaire en chef. En tant qu’intellectuel roumain d’origine juive hongroise, il était trois fois minoritaire. Deux fois si l’on admettait que juif et intellectuel étaient, en pratique, synonymes en Europe orientale.
     Milhály nous avait emmenés nous asseoir sur un banc, sous un arbre au milieu de la cour, plus par habitude, je pense, que par prudence. On y était à l’abri des oreilles indiscrètes ; il était difficile de s’approcher sans être vu.
    — Ce qui me contrarie, c’est l’idée que Petru Roman soit juif, déclara-t-il.
    — Le premier ministre ?
    — Roman, pour l’amour de Dieu ! On n’a pas un nom comme celui-là par hasard. C’est son grand-père qui a dû le changer. Dans les années 30, beaucoup de Juifs voulaient paraître plus roumains que les Roumains. Roman, comme patronyme, est aussi juif que le mien.
    — Vous n’aimez pas avoir un premier ministre juif...
    — Parce qu’une gaffe... et il n’est plus ministre d’Iliescu. C’est le Juif !

    Un soir, Milhály nous invita chez lui et nous parlâmes des Tsiganes. Depuis Cluj, les gens avaient fait de leur mieux pour nous mettre en garde contre les villages tsiganes, sur la route entre Tirgu-Mures et Segesvár. Si nous devions disparaître, c’était là. (Beaucoup plus tard, nous découvrîmes que nos parents croyaient vraiment que nous avions disparu en Roumanie : il y eut des séries de coups de téléphone angoissés, des démarches à un haut niveau auprès du Foreign Office et – pour des raisons que je n’ai jamais bien comprises ! – un diplomate suédois fut associé aux recherches. On envisagea même une mission de sauvetage... avant que nous ne gâchions tout en téléphonant de Bulgarie.) Seul Milhály était entièrement certain que nos inquiétudes étaient hors de propos.
    La peur des bohémiens, fit-il observer, était un préjugé entretenu par les autorités. Ceaucescu lui-même avait prétendu que les Tsiganes n’existaient pas : le résultat, c’est que personne ne savait combien d’entre eux vivaient en Roumanie. Certaines estimations donnaient le chiffre de quatre millions, soit un cinquième de la population roumaine.
    Pour un peuple qui avait toujours esquivé les ingérences et les règlements imposés d’en haut, leur exclusion des archives officielles était une ironie du sort. La dernière chose qu’ils voulaient, d’après Milhály, c’était être mis en carte, en rangs et commandés. Ils pensaient que le monde « normal » de la bureaucratie et du gouvernement transformait les hommes en pantins, et s’efforçaient d’y échapper. Ce qui ne faisait pas nécessairement d’eux des coupe-jarrets.
    — La majorité des gens échangeraient certaines de leurs libertés contre la sécurité, poursuivit Milhály. Dans cette partie de l’Europe, c’est une vieille tradition. L’empire des Habsbourg est un exemple extrême du contrôle bureaucratique. Les Tsiganes qui vivaient aussi dans cet empire, incarnaient l’excès inverse. Aux yeux de beaucoup, ils ont l’air oisifs. C’est plus facile de croire qu’ils survivent en volant et en fraudant que de chercher à voir ce qu’il en est réellement...
    Milhály avait fait une découverte.
    — Les Tsiganes travaillent tout le temps. Ils traînent dans les rues pour troquer des informations, échanger des renseignements. Voyez-vous des ordures et des détritus dans la rue ? Ce sont les Tsiganes, ces prétendus fainéants, qui ramassent les vieux journaux, les tickets, les emballages...
    Il prit un livre. Nous étions chez lui à présent, dans une pièce encombrée de livres.
   — Savez-vous comment il est possible d’acheter ceci ? Parce que les Tsiganes rapportent tout le papier dans les usines de papeterie. Personne d’autre ne penserait à s’en charger, car cela prendrait trop de temps. Mais les Tsiganes, eux, insèrent cela dans leur activité normale. Il recyclent tout.
    « Les Tsiganes sont les seuls commerçants et artisans de ce pays. Dans un village tsigane, le forgeron fabriquera des bijoux et sa femme des vêtements. Et leurs enfants trieront les chiffons, le caoutchouc, le verre et le papier. L’un d’eux va à la ville vendre leur production. En réglant ses affaires, il tend l’oreille pour connaître les besoins des autres. Ce qu’on appelle l’économie roumaine – aciéries, construction navale, industrie minière, etc. -, c’est de la foutaise. L’économie réelle tourne grâce aux Tsiganes.
    « Au fil des ans, les Tsiganes ont mis au point des moyens d’éviter la main de fer que les autorités font peser sur la majorité. En se tenant à l’écart de notre monde de « rouages », ils échappent à toute prévision. Le gouvernement n’a pour ainsi dire aucune prise sur eux. Ils brûlent les maisons qu’on leur attribue. Ils se servent de dix noms différents. En retour, la police les jette en prison au moindre prétexte. Les prisons sont encombrées de bohémiens pour la plupart innocents. Leur présence en ce lieu renforce le mythe.
    Mais malgré la finesse de toutes ses observations, Milhály n’avait pas remarqué que les Tsiganes portaient leur costume traditionnel.
    — Ils sont habillés normalement, aujourd’hui. L’ancien costume est réservé aux fêtes et aux rassemblements, nous assura-t-il, alors que sous notre nez, les Tsiganes arboraient quotidiennement les motifs et les coloris chatoyants de l’Orient, des jupes, des corselets, des gilets et des chapeaux taillés sur des modèles d’un autre siècle.
    Des chapelets de saucissons pendaient des étagères de la bibliothèque : comme tous les Hongrois que nous avions rencontrés, Milhály tuait son cochon chaque année et confectionnait pâtés, saucissons, graisse fumée et porc salé en pleine ville.
    À neuf heures, ses enfants entrèrent pour regarder Das Erbe Von Gulenbergs à la télévision : une saga allemande tentaculaire mettant en scène une famille de brasseurs de bière et focalisée sur les voitures que conduisaient les protagonistes pour se rendre à leurs somptueuses résidences ou aux batailles de salles de conseil d’administration.
    — Le programme national de la Roumanie, commenta Milhály. Voilà la vie que nous concocte notre président...
    Et, sur cette indispensable ironie, ayant dit ce qu’il avait sur le coeur, il s’installa pour suivre la série aussi passionnément que ses enfants.
    Deux mois auparavant, à Tirgu-Mures, des affrontements avaient opposé Roumains et Hongrois. Même si nous en avions entendu parler en Pologne – Andrzej alléguait que c’était une raison pour éviter la Roumanie ! -, nous rencontrions à présent des témoins de première main. Nul ne croyait que ces événements s’étaient produits spontanément.
    Un écrivain de Budapest, Erno Suto, devait prendre la parole devant le parti parlementaire hongrois, dans un bâtiment que celui-ci partageait avec divers partis d’opposition roumains. Une foule d’agriculteurs roumains, armés de fourches et de faux, prirent le bâtiment d’assaut. Suto et les autres se barricadèrent dans les combles en coinçant un réservoir d’eau en travers de l’escalier, obligeant les attaquants à entrer un par un.
    Au bout de deux heures, un escadron de l’armée arriva pour proposer des sauf-counduits aux Hongrois assiégés, et les défenseurs commencèrent à sortir. En chemin, ils furent bousculés et reçurent des coups de pied. Ils montèrent dans un camion fermé par une bâche tendue sur des cerceaux d’acier. Une fois la plupart d’entre eux à bord, la bâche s’envola comme une voile dans un typhon. Les Hongrois furent tirés à bas du camion par la populace et sauvagement rossés. Suto lui-même perdit un oeil. La bibliothèque Teleky fut attaquée, mais ses grilles anciennes se révélèrent imprenables.
    Plusieurs questions demeurèrent sans réponse. Apparemment, les Roumains étaient persuadés que la réunion devait se clore sur une déclaration d’indépendance de la Transylvanie et coïncider avec une invasion militaire hongroise. D’autre part, à un moment où le fuel et les moyens de transport étaient rares, un nombre étonnant de paysans avaient débarqué en ville en même temps. Enfin, la milice était arrivée sur les lieux des heures après que le bâtiment eût été pris d’assaut. Par conséquent, l’opération entière avait été préméditée.
    Le jour suivant, une manifestation hongroise se heurta dans l’avenue à une foule roumaine armée d’outils agricoles. Un maigre cordon de troupes fut déployé au milieu. Comme la tension montait, les Hongrois renvoyèrent les femmes et les enfants à la maison. Les Roumains les conspuaient aux cris de « Nous les maîtres ! Vous les squatters ! » et scandaient «Vatra ! Vatra ! », ce qui veut dire la «terre des ancêtres».
    Après les insultes, les jets de pierre. Des combats au corps à corps éclatèrent dans l’après-midi. Un camion surgit à toute allure dans l’avenue du côté roumain, et la troupe fléchit avant de reculer. Les échauffourées étaient vives, la rue jonchée de blessés et de morts.
    Vers six heures, une bande d’hommes apparut dans le jour déclinant. Ils portaient des gilets et des chapeaux noirs, et débouchèrent d’une rue latérale dans l’avenue. Les combattants les regardèrent avec incertitude. Personne ne savait ce que pensaient les Tsiganes.
    — Ne vous en faites pas, Hongrois ! clamèrent-ils. C’est nous, les Gitans !
Leur attaque fut brutale. Les Roumains qui remontaient dans leurs cars en chancelant virent ceux-ci incendiés : quand ils tentaient de ressauter à terre, ils se faisaient tabasser. Les couteaux étaient sortis, ainsi que les fourches et les fléaux, jusqu’à la tombée de la nuit ils piquèrent et cognèrent tandis que couraient des ombres à la lueur tremblotante des autocars en feu.
    Dans leurs casernes, les troupes attendaient un ordre qui ne vint jamais.


 Jason GOODWIN
Chemins de traverse. Lentement, à pied, de la Baltique au Bosphore

 

    Oh, et puis, au diable l’avarice, en voici un autre :

 

Molosse.jpg

    Le ciel matinal était froissé comme un lit défait. Derrière la bibliothèque Teleky, des tours encrassées avançaient de front avec nous, puis disparurent brusquement sur le côté, tandis que commençait la campagne. Une cinquantaine de voitures faisaient la queue le long de l’accotement pour prendre de l’essence.
    Une heure après, un chien nous attaquait.
    Kate l’avait repéré à un bon demi-kilomètre de distance, là où les arbres butaient sur un champ en pente, près d’une petite construction grillagée ressemblant à un transformateur électrique.. Le bruit des aboiements ne voulait rien dire : on nous avait aboyé après à travers la moitié de l’Europe. Les chiens étaient toujours attachés.
    — Il vient vers nous, dit soudain Kate.
    — Je me retournai. Un petit point blanchâtre dévalait le coteau. Mais il était encore très loin.
    — Il chasse les lapins, affirmai-je.
    — Je ne crois pas.
    — Kate se mit à presser le pas. On distinguait presque le chien; il arrivait à fond de train.
    — D’accord, il n’y a qu’à continuer à marcher, dis-je de manière superfétatoire. Tentons d’atteindre les arbres.
     La forêt commençait deux cent mètres plus loin. Ici, on était à découvert, avec un fossé de chaque côté. Les champs étaient vides, la route déserte depuis une heure. Le chien décrivait une courbe à travers le champ le plus proche de nous. Il aboyait à pleine gorge.
    Jusqu’au moment où le chien sauta le fossé et où j’entendis ses ongles griffer le goudron, je n’avais pas pris sa menace au sérieux. C’était le chien le plus laid et le plus féroce que j’avais jamais vu. Un poil jaunâtre hérissait son échine. Son cou massif s’effilait vers une gueule pleine de crocs et des yeux fauves qui louchaient. L’animal étendit ses antérieurs sur le sol et raidit son arrière-train, pendant que nous reculions sur la route. Je brandis ma canne et criai :
    — Bas les pattes ! Bas les pattes !
    Les babines du chien se retroussèrent avec un son qui évoquait une scie attaquant du bois dur.
    — Pas bouger !
    Le chien agita la tête et aboya en même temps. Son aboiement se termina par un bruit d’eau aspiré par une bonde. De la bave gargouilla à travers ses crocs.
    Très lentement, nous battîmes en retraite vers les arbres. Le chien tour à tour grondait, montrait ses dents, découvrait ses gencives noires et baissait la tête, pendant que nous mettions deux mètres de plus entre lui et nous, et puis il faisait un écart dans notre direction. Parfois, il se ruait en avant et s’immobilisait, les yeux à deux centimètres du bout de ma canne, les babines rabattues.
    Le seul conseil que je connaisse à propos de chiens sort d’un livre consacré aux cyclistes. À mon sens, un cycliste, même effrayé, doit battre un chien à la course ! Il y avait plein de choses qu’on pouvait faire si le chien était très petit. Sinon, il fallait viser pour lui planter la pompe à vélo dans la gueule et l’étouffer jusqu’à ce que mort s’ensuive. Quand on n’avait pas de pompe, lisait-on dans ce livre, on pouvait se servir de son bras. Cela me paraissait à présent un  moyen rapide de perdre mon bras. Si le chien bondissait, j’étais évidemment prêt à lui ficher ma canne dans la gueule. Mais il semblait y avoir peu de chances pour qu’il jouât correctement son rôle et bondît sur sa pointe, les mâchoires ouvertes. Il déboulerait probablement en faisant un crochet, puis attaquerait de côté. Une fois hors de portée de ma canne, il était bien mieux armé que nous. La canne serait inutile. Déjà, il devenait plus hardi. Il chercha soudain à mordre le bout de ma canne, et ses crocs cliquetèrent quand j’écartai celle-ci. Trop loin. Maintenant, il allait bondir.
    Je ramenai la canne devant ses yeux en tremblant un peu. Une autre pensée m’avait traversé l’esprit. Si on se faisait mordre (seulement mordre!), il nous faudrait le vaccin antirabique. On nous avait conseillé d’emporter un stock d’aiguilles pour ne pas risquer de contracter le sida dans un hôpital roumain. Naturellement, on ne s’était pas donné cette peine.
    — Arrière, espèce de salaud !
    Voix trop tendue.
    Avec des gestes précautionneux, nous détachâmes nos sacs à dos afin de les utiliser comme boucliers.
    Et, à ce moment-là, grincement d’un changement de vitesse, puis bruit de moteur. Je priai : Écrase-le.
    Un autocar penché surgit des arbres. Le chien était en plein milieu de la route.
    — Au secours ! criâmes-nous, à l’instant précis où l’autocar nous dépassait à vive allure.
    D’un bond, le chien avait regagné le bas-côté opposé. Le car s’éloigna. Une voiture suivit. Nous tentâmes des gestes désespérés mais elle ne s’arrêta pas davantage.
    — Fuyons !
    La voiture qui passait nous couvrit momentanément. Nous courions à toute vitesse sur la route, la nuque en feu. Arrivé aux arbres, je me retournai vivement avec ma canne.
    Trente mètres plus haut, le chien flairait quelque chose dans le fossé.
    Là où la route se recourbait pour escalader la colline, il y avait, chose improbable entre toutes, un hôtel qui servait de café. Nos genoux tremblants s’entrechoquaient encore tandis que nous nous shootions à coups de cigarettes. Un tsigane nous adressa un clin d’oeil. Un autre entra et s’attabla avec lui. Un gros homme aux petits yeux porcins se plaignit au patron et ce dernier demanda aux tsiganes de sortir.
    En entreprenant l’ascension de la colline, nous chancelions; à deux reprises, nous nous retournâmes. Coupant à travers champs pour éviter un virage en zigzag, nous remplîmes nos mains de pierres. Aucun chien ne montra son nez. Nous fîmes halte à l’ombre d’un arbre noueux, au sommet de la crête, et un cheval sans cavalier passa sur la route au petit galop. En bas s’étendait une large vallée, dont le fond formait un capiton de champs ensemencés et de petits hameaux, éparpillés comme des villes miniatures dans une plaine à échelle réduite.

    Le père Barna, notre hôte à Segesvár, avait sa théorie sur le chien.
    — Quand vous marcher, demanda-t-il, comment vous habiller ?
    — Ma foi, heu... comme ça.
    — Ouais. En noir. Et chapeau, ajouta-t-il avec beaucoup d’insistance ?
    — Mon chapeau ?
    — Chapeau de gitan, non ? Haha !
    — Mais le chien était enragé.
    — Enragé parce que déteste Gitans. Les Gitans, braves gens, mais...
    Il haussa les épaules avec un sourire.
    Barna avait sans doute raison : le chien avait été dressé à chasser les Gitans. On lui raconta donc une autre histoire sur ce chapeau.


Idem 

CALLOT 2.jpg


Et la Roumanie sous le Grand Turc...

 

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LIVRES



Ceux du maître : Patrick Leigh Fermor


1. violons de saint jacques.jpg

 

 

 

Les violons de Saint Jacques, conte antillais (sa seule oeuvre de fiction).
Paris, Albin Michel, 1956. Gallimard, coll. Le Promeneur, 1992

 

 

2. roumeli.jpg

 

 

 

Roumeli : Travels in Northern Greece, Penguin, 1966
Apparemment non traduit en français.

 

 

3. Courrier des Andes.jpg

 

 

 

Courrier des Andes : chroniques nostalgiques du pays Inca,
Paris, Phebus, 1991, 1992.

 

 

4. Le temps des offrandes.jpg

 

 

 

Le Temps des offrandes  (première partie du voyage à travers l’Europe),
Paris, Payot, 1992. Petite Bibliothèque Payot, 2003



5. Entre fleuve et forêt -.jpg

 

 

À pied jusqu’à Constantinople : du Moyen Danube aux Portes de Fer,
(2e partie du voyage à travers l’Europe). Payot 1992. Republié sous le titre :

Entre fleuve et forêt, Paris, Payot, 2003.


6. Vents alizés.jpg

 

 

 

Vents alizés : un voyage dans les Caraïbes, Paris, Payot,1993.





7. Mani.jpg

 

 

 

Mani, voyages dans le Sud du Péloponnèse, Paris, Payot, 1999.




8. In Tearing Haste.jpg

In Tearing Haste : Letters between Deborah Devonshire and Patrick Leigh Fermor, ed. Charlotte Mosley, 2008.

Cette correspondance de plus de cinquante ans avec celle des soeurs Mitford qui a épousé un duc est ce qui se rapprochera jamais le plus d'une autobiographie de l'auteur. Inédit en français.

 

 

Quelques mots sur le maître lui-même :

Né le 11 février 1915 et autodidacte. À 18 ans, il a traversé l’Europe à pied, alors qu’Hitler venait de prendre le pouvoir en Allemagne : de Rotterdam à Istanbul (comme Childe Harold ? comme Childe Harold). À 25 ans, agent secret britannique parachuté en Crète, il y a kidnappé le général Kreipe, commandant du Reich, « pour relever le moral des troupes». Sexagénaire, il a nagé dans l’Hellespont « en l’honneur de Lord Byron ». À 93 ans (problèmes de vue, écriture devenue illisible) il a appris la dactylo pour faciliter le travail de ses éditeurs.
 
8. Leigh Fermor et Moss en uniformes allemands, juste avant le kidnapping du général Kreipe.jpgEntretemps, il avait fêté son vingt-et-unième anniversaire au Mont Athos, vécu une grande histoire d’amour interrompue par la guerre avec une princesse roumaine, fait retraite dans un couvent de moines trappistes « pour apprendre le silence », participé à une charge de cavalerie, assisté à une cérémonie vaudou en Haïti, arpenté la Grèce, les Cyclades, les Caraïbes et les Andes. Il avait aussi écrit pas mal de livres qui ont fait de lui le plus grand des écrivains-voyageurs de langue anglaise. De sa légendaire traversée de l’Europe en 1933-34 sont nés les deux premiers tomes d’une trilogie, dont le troisième n’est pas encore sorti. Ce sont eux qui l’ont rendu célèbre. Mais il a aussi été journaliste, et scénariste pour Hollywood : c’est à lui qu’on doit le scénario des Racines du Ciel (1958, John Huston, Trevor Howard, Errol Flynn, Orson Welles et Juliette Gréco), d’après le roman de Romain Gary. Il a lui-même été incarné au cinéma par le jeune Dirk Bogarde, dans Ill met by Moonlight (« Intelligence Service »), film tiré du livre éponyme de son camarade de guerre W. Stanley Moss, qui raconte leur capture du général Karl Kreipe en 1944. On le trouve encore, hôte de Lawrence Durrell à Corfou, dans Citrons acides. Etc. etc. etc.
 

Aujourd’hui Sir Patrick « Paddy » Leigh Fermor et OBE (Officier de l'Empire Britannique, personne n'est parfait), il vit à Kardamyli, dont il est citoyen d’honneur, dans la maison qu’il s’y est lui-même construite, désormais seul avec ses chats, depuis la mort de sa femme Joan, en 2003. Il a aussi été fait citoyen d’honneur d’Heraklion et de Gytheio. Un autre de ses disciples fut Bruce Chatwin, mort en France, en 1989, mais dont les cendres sont dispersées autour de sa maison. Il a été l’hôte du Festival des Étonnants Voyageurs de Saint-Malo en 1991.

(Photo :  Leigh Fermor et Moss en uniformes allemands, juste avant le kidnapping du général Kreipe.)
               

9. portrait patrick leigh fermor.jpg









                                      Patrick Leigh Fermor aujourd'hui

 

 

Ceux du disciple :  Jason GOODWIN

              

1. The Gunpowder Gardens.jpg

 

 

 

The Gunpowder Gardens : Travels through India and China in Search of Tea, Londres, Chatto & Windus, 1990. Non traduit en français.



2. Chem Trav.jpg

 

 

Chemins de traverse : Lentement, à pied, de la Baltique au Bosphore.
Paris, Phebus, 1995.




3. Lords of the Horizon.jpg

 

 

Lords of the Horizons : A History of the Ottoman Empire,
Londres, Chatto & Windus, 1998 – Non traduit en français



 

4. Greenback le bon.jpg

 

 

 

GREENBACK : The Almighty Dollar and the Invention of America.
N.Y., Henry Holt & C°, 2003 – Non traduit en français.




5. Complot des janissaires.JPG

 

 

 

Le complot des janissaires
Paris, 10/18, Coll. Grands détectives, 2008.




6. Le trésor d'Istanbul.JPG

 

 

 

Le trésor d’Istanboul
Paris, 10/18, Coll. Grands détectives, 2009.




7. Le mystère Bellini.JPG

 

 

 

Le mystère Bellini
Paris, 10/18, Coll. Grands détectives, 2010.




Sur les « polars ».

J’ai promis deux mots sur cette série, dont les personnages récurrents vivent à Istanboul dans la première moitié du XIXe siècle. Le héros de ces histoires est un eunuque (fils de noble massacré dans une lutte de clans, lui-même châtré enfant par les vainqueurs). Élevé à l’École des Janissaires, mélange de Compagnie de Jésus et de pépinière à paracommandos. Le sultan Mahmoud II l’a distingué et lui confie les affaires les plus épineuses et les plus secrètes.

Une qui l’a également distingué est la grande favorite, qu’on appelle La Validé, c’est-à-dire la Sultane-Mère, maîtresse toute-puissante du harem et mère de substitution du futur sultan Abd-ul-Medjid, qui a perdu la sienne en bas âge. Figurez-vous qu’elle est française - de son vrai nom Melle de Rivery - ou plutôt créole, puisque née à La Martinique, où sa meilleure amie s’appelait Rose Tascher de la Pagerie (c’est de l’Histoire, tout ceci, pas de la fiction). Expédiée de son île à Paris pour s’y marier le mieux possible, elle est capturée en mer par des pirates, qui la vendent au Dey d’Alger. Elle en devient la favorite, au point de se permettre de lui tirer la barbe. Le fait-elle une fois de trop ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’il l’envoie un jour au Sultan : cadeau. L’histoire se répète et la voilà épouse principale, régnant sur le harem impérial comme jamais son amie d’enfance n’a régné sur les Tuileries. Elle adore les romans français – nous sommes à leur grande époque – et en fait bénéficier, après les avoir lus, son protégé, Yashim en anglais, Hashim en français, qui parle des tas de langues dont la sienne.

Yashim-Hashim est fin gourmet, fait lui-même aussi souvent qu’il le peut la cuisine, mais ne dédaigne pas d’arroser ses spécialités stambouliotes de vodka à l’herbe de bison, laquelle lui est fournie par son meilleur et peut-être seul ami Stanislas Paliesky, ambassadeur de Pologne auprès du Divan. Comment peut-on être ambassadeur de Pologne quand la Pologne n’existe plus, partagée entre trois puissances voisines ? Par la grâce du Sultan, qui fait semblant d’ignorer ces péripéties.

Je vous laisse découvrir le reste. Par exemple Venise sous les Habsbourg, où se déroule en grande partie la troisième enquête de cet improbable duo


Ce qu’il convient de savoir encore

sur Jason Goodwin.

J’y ai fait allusion plus haut, notre auteur a aussi un blog :

( http://www.jasongoodwin.net/ ).

On y trouve des gravures du XIXe siècle sur le Bosphore et le Danube, des informations sur ses livres, des vidéos d’interviews et un  petit film d’amateur réalisé par lui-même dans la ville qui lui est si chère. On  y trouve aussi une rubrique culinaire. Traduction d’un court extrait :

« Ils (les Ottomans) sont arrivés en Turquie en nomades du désert, mais au cours des sept siècles suivants, ils ont sérieusement rattrapé leur retard de civilisation, mélangeant savamment les influences du Moyen-Orient à celles de la Méditerranée. Istanboul reste une Mecque en fait de nourriture. Mon détective ottoman ne pouvait pas ne pas être fin cuisinier. Vous trouverez la plupart de ses recettes dans les livres qui racontent ses aventures. Un jour, un chef de la cour impériale (française) venu visiter les cuisines du palais de Topkapi, armé de ses balances et  de son livre de recettes,  s’en fit éjecter avec pertes et fracas par le cuisinier du Sultan, pour qui un vrai chef impérial “cuisine avec ses sentiments, avec ses yeux et avec son nez” ! Servez-vous des vôtres. N’usez que des ingrédients les plus frais. Travaillez lentement, avec un couteau bien aiguisé. C’est tout. »

Faut-il préciser que Jason Goodwin lui-même adore faire la cuisine. Il vit dans le Sussex rural, avec Kate, sa compagne d’équipée devenue sa femme et leurs quatre enfants. Ils font pousser leurs propres légumes, élèvent des poules et ont deux chiens de braconniers.




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23:36 Écrit par Theroigne dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

07/08/2010

Entr'acte littéraire

 Entr’acte littéraire

 

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Un autre auteur de nouvelles...

...car nous en avons deux :

Édouard Le Cèdre

 

 Pour laisser respirer Marie...  et vous. Pour interrompre un instant les sinistroses, happer une rapide goulée d’air...  aujourd’hui : littérature pure.

Au diable l’avarice, oui, nous en avons deux : un à Liège et l’autre à Paris. L'un, auteur déjà confirmé, l’autre qui fait ses premiers pas dans le bosquet des Muses. Comment, ça, ringard? Moi, j’aimais bien quand on disait ainsi les choses. Bon, puisque nous n’avons pas le même genre de nostalgies, je laisse tomber le bosquet des Muses. Édouard Le Cèdre, d’ailleurs, ne se promène qu’au figuré dans les bois : dans la réalité, il prend le RER deux fois par jour aux heures de pointe et jouit d’une vue imprenable sur un petit parterre au bas de son immeuble.

A-t-il seulement le temps de le regarder ? Car, hormis celui qu’il passe à travailler – eh oui, les fonctionnaires, ça travaille ! N'en déplaise aux parasites politiques – il lit tout le temps, Le Cèdre. Peut-être pas dans le RER à cause de la presse, mais partout ailleurs : dans la rue, au bistrot, chez lui, dans la queue pour aller au cinéma. Il lit de façon compulsive. Des tas de choses, des tas d’auteurs. Boulimique, voilà. Éclectique aussi. Ses préférences vont d’abord aux livres qui sont loués par les critiques de La Quinzaine littéraire, dont il est un inconditionnel, et si Maurice Nadeau n’est pas son dieu, c’est... c’est quoi, juste en dessous ?... pape ?... vicaire du verbe ? Bref, vous voyez. Mais il ne s’en tient pas là. Tous azimuts vous dis-je. Il lit même dans sa cuisine, à haute voix, quand sa jeune épouse lui fait des crêpes : une nouvelle, c’est juste la bonne longueur pour les crêpes. Mais j’anticipe.

Je suis là pour vous raconter comment, un beau jour, il s’est mis aussi à écrire. Juste une fois pour commencer. Dans une circonstance un peu particulière : à la faveur, si j’ose dire, d’un chômage de longue durée, d’une sainte Fauche qui durait depuis des mois et d’une nièce à qui il voulait faire un cadeau pour ses étrennes. « Pourquoi pas un cadeau immatériel ? » se dit-il. Et c’est ce qu’il fit. Sa nièce et lui-même vivaient au milieu de tri-athlètes. Il y avait de temps en temps du jogging de compétition dans l’air. Aussitôt imaginé, aussitôt écrit, ce fut Un doublé magique, onze petites pages en comptant celle du titre, qu’il imprima sur du beau papier acheté tout exprès, et qu’il relia d’un ruban. Très  chic. Je le sais parce que, pendant qu’il y était, il m’en a offert, à moi aussi, une copie pour mes étrennes. De l’artisanat comme au Moyen âge ou presque.

Et le temps passa. Et la grande Tyché Sôter se manifesta, et notre nouvelliste en herbe retrouva du travail, se remit à gagner son pain à la sueur de son front, à payer les dettes qu’il venait forcément d’accumuler, bref le parcours habituel du chômeur juste repêché. Pendant qu’il y était, il s’est marié, car on redevient optimiste quand on bosse ( ! ). La jeune mariée planta même un rosier, dans un pot, sur son balcon. C’est lui qui vient d’avoir, cet été, la première rose de sa carrière.

DSCN9375.jpgOn en était là quand ce blog vit le jour, quand l’amiral de l’escadre lui proposa de monter à bord et de raconter, pour les grosses orchades, ce qu’il voudrait – ses lectures, ses films ou ses pièces de prédilection – et quand il découvrit le Joli coup de Patrick Ledent.

Des nouvelles, il en avait lu des tas, d’auteurs plus prestigieux les uns que les autres, mais jamais de quelqu’un avec qui il aurait pu boire un verre ou bavarder au téléphone. Il dut se dire - ou est-ce moi ? - qu’au fond, puisqu’il en avait déjà écrit une il y a cinq ans, pourquoi pas... 

C’est ainsi qu’est née cette autre nouvelle, sur un coup de tête et sur une image mentale qui venait de s’imposer à lui et qu’il s’est mis à décrire sans trop savoir où elle le mènerait. Cela donna, trois jours plus tard, Troubadours de l’imaginaire. Une nouvelle plutôt longue pour le coup : pas loin de trente pages. Et il a dû y prendre goût, car il vient d’en écrire sans désemparer deux autres.

Écrit-on de la même manière quand on est dans une situation précaire ou quand on est délivré de ce genre d’angoisse ? C’est ce dont vous pourrez vous faire une idée par vous-mêmes, amis de ce blog. Et comment écrira-t-on quand la guerre atomique sera là? Écrira-t-on encore, d’ailleurs ? Chut ! Encore un instant, Monsieur le bourreau...

 



Un doublé magique

 

I

 
Elle a longuement et attentivement enregistré les enseignements de son professeur : de longues séances de travail à écouter patiemment, au début sans comprendre, puis petit à petit en commençant à discerner quelques bourgeons de vérités, plutôt devinées, intuitivement pressenties, timidement acceptées et bien vite écloses en fleurs éclatantes d’évidence. Mais cette fois l’enjeu est important. Elle a beau se dire et se répéter qu’elle connaît parfaitement les principes, les conditions de tout cela. Les nombreuses discussions passionnantes ne lui ont-elles pas permis d’être familiarisée avec tout cela !
« Tout cela » reste cependant un monde encore étrange et mystérieux. Les enseignements appris, encore solide granit de certitudes hier, se sont changés aujourd’hui en tas de sable avachis et l’empêchent d’être sereine face à ce défi. Elle ne comprend tout simplement plus du tout ce que tout cela signifie. 

Sur le chemin du retour vers son trois pièces quatrième étage, elle est accompagnée d’un cortège de réflexions, plus nombreuses que d’habitude car se sont imposés sans qu’on les invite, les pensées, les rêves, les idéaux, les idées toutes faites, qui entrechoquent les épées de leurs certitudes dans un duel noueux, sans fin, à propos de ce qui se passera demain au petit matin pour ce défi qu’elle s’est lancée et qui l’obsède maintenant. Même l’ignoble arrière cousin Fantasme, gros, encombrant, est là, jouant des coudes pour être au premier rang de la procession. Tout ce monde parle en même temps dans sa tête. Elle se dit que son cerveau est bien trop gentil et qu’il aurait dû établir une sélection ou mettre un gorille à l’entrée pour trier ces importuns. Maintenant c’est trop tard, ils sont tous là,  vautrés dans la boîte crânienne à jacasser à qui mieux mieux pour tenter d’avoir raison.
Un élevage de bécasses. Une vraie volière !

Pendant le transit rugissant du métro, l’assemblée crânienne suspend soudainement ses débats et accueille en son sein, telle une reine descendant de son carrosse, Dame Stupeur qui avance chaloupant et s’installe au milieu de la famille. Dame Stupeur a surgi car, au bout de la petite voiture de ce métro, bourrée jusqu’à la gueule, la 5ème symphonie de Beethoven vient d’être attaquée par un accordéon et un tambourin.
Encore plus à son aise maintenant qu’un chant russe éructe un « kalim, kakalim, kakaïa » en version 78 tours, Dame Stupeur s’impose impériale à l’ensemble du cortex. Les pensées, les rêves, les idéaux, les idées toutes faites et consœurs sont béates et muettes. Un monde en chasse un autre.

Les historiens ne sont pas d’accord pour dater exactement le moment du putsch qui mit fin au règne de Dame Stupeur. Certains certifient qu’il eut lieu dès la sortie de la voiture, d’autres confirment que ce fut pendant la montée de l’escalator, des étudiants en histoire, jeunes loups avant-gardistes militent pour dater cet événement lors de la sortie de la station à l’air libre. Toujours est-il qu’après le départ de la chose musicale, l’assaut des bataillons des rêves et des idéaux, de l’infanterie des pensées et de l’artillerie lourde des fantasmes, fut rapidement mené et l’ordre premier fut rétabli.

C’est dans cet état avancé de surdité intérieure, qu’elle rentre  chez elle, la tête toujours pleine d’interrogations sur ce qu’elle a résolu de faire demain. Elle pense qu’elle arrivera à relever son défi. Elle le veut. Elle le peut.
Mais c’est la première fois, et à chaque première fois, depuis toute petite, un trouble diffus s’installe en elle. Ce trouble est un compagnon familier, pas facile. Il est d’un caractère taciturne, incertain, gênant. Il est très assidu et n’a jamais loupé les grands instants de doute. Elle n’a jamais su s’il était un vague parent de sa conscience intime ou une sorte de mirage de son esprit. Il s’avère qu’il est aussi encombrant, indésirable et nauséeux que tous les autres.
Sa tête n’en peut plus, trop de monde ! Elle commence alors à policer ce chahut en évinçant une à une les pensées les plus folles, et à en convoquer d’autres plus musclées, plus sérieuses.

Aussi réfléchit-elle au lendemain. Dans quelques dizaines d’heures elle se lèvera, électrique, sautillante et enjouée.  Elle imagine ce qu’elle fera, elle rêve éveillée sans s’apercevoir que son visage laisse sa lèvre esquisser un sourire narquois.

Plus calme maintenant, allongée sur son lit, elle peint le plafond de sa chambre d’arabesques de pensées délicates et apaisantes en se remémorant les conseils rassurants de son professeur et fond dans la nuit magique qui libère son esprit de toutes les agitations de l’après midi.



II

 

Furieuses frappes des timbales métalliques du réveil matin en forme de coq éclatant son chant dans un clairon militaire, tohu-bohu de son fils Léo de trois ans, de sa fille de douze mois et de son compagnon ahuri, en aide de camps affolés au lever des corps à l’aube de ce matin décisif, à l’assaut du bazar à préparer pour la course, sa première course à pied officielle – le célèbre marathon de Paris-, son défi, son rêve et sa folie, bouillonnement des énergies de toute la famille pour ne rien oublier, lui en photo reporter amateur du premier exploit de sa femme, Léo en pile électrique gonflé à bloc des kilohertz de sa mère, la petite dans les vapeurs de ses rêves, tous au service de la cause. Taïaut !

- Vite, nous allons être en retard
- Mais non, je ne suis jamais en retard
- Tu passes par où ?
- Par le plus court
- J’espère qu’il n’y aura pas de bouchons et que nous arriverons à temps
- Téléphone à Bison futé
- Tu crois ? On m’a assurée que tout serait dégagé- Je les connais rien n’est moins sûr       -   - Tu exagères, ils savent que c’est important. Tout sera prêt, j’en suis sûre
- Téléphone à Bison futé
- Dépêche toi c’est important. La préparation avant le départ est primordiale, mon professeur n’a cessé  de me le répéter
- Ne t’en fais pas
- Je m’en fais un peu
- Téléphone à Bison futé
- Bon d’accord je téléphone
- Alors ?
- Comme je te l’avais dit tout est prêt et bien dégagé. Certains coureurs sont déjà arrivés depuis une demi-heure
- Une demi heure ?!
- Une demi heure !

L’ambiance correspond à ce qu’elle avait imaginé, mais le temps est mauvais, un ciel gris fuit de toute part d’une pluie molle et froide.
Des milliers de coureurs groupés en nuage de confettis multicolores transforment ce matin la place de l’Etoile en vaste mosaïque bariolée où les uns étirent langoureusement leur jambes ou déploient leurs bras en éventail céleste ou assouplissent leur dos en mouvement amoureux, et les autres attendent en statue vigilante le moment du départ, tous cousins de ces grands échassiers roses d’Afrique qui s’envoleront tout à l’heure ensemble, mystérieusement unis comme un seul corps.
Cette foule maintenant compacte, un peu tendue, s’organise aux ordres d’un capitaine invisible crachés dans un micro de fête foraine.
Dans une symphonie de barrières disposées en chicanes, comme tout le monde elle attend le moment fatidique, le coup de feu du départ, qui les projettera tous à gros bouillons de paquets distordus sur l’asphalte des Champs Elysées qui maintenant se couvre de jambes, de pieds et de corps, grappe humaine qui s’ébranle maladroitement et finit par s’allonger comme on beurre une tartine sur une langue de pain.

Sa petite famille a établi un plan sophistiqué de contournement et de suivi des troupes, grâce à une carte détaillée que les gentils organisateurs leur ont procurée.
Il s’agit d’être présent à une dizaine d’endroits stratégiques répartis sur tout le circuit afin de la suivre, de l’encourager, de la prendre en photos, de hurler des mots doux.

Mais l’affaire n’est pas aussi simple. Il faut se déplacer rapidement d’un point à un autre en trompant les gardes ennemis, en contournant les nombreux obstacles, enjamber des barrières ou passer en dessous, tracer des Z entre les voitures, traverser des terrains détrempés au risque de s’enliser, parfois courir, ne pas se perdre car ils se rendent compte qu’ils ont été dupés et que le plan a sans doute été dessiné par un artiste fou, Dédale amoureux des labyrinthes. Vite ils arrivent, où ça, là-bas je les vois, traversons ce parking, Léo suis-tu, oui j’ai faim, pas le moment, la vois-tu, elle arrive, oui je la vois dans le viseur de la caméra, allez, allez, zut j’ai laissé mon pouce sur l’objectif, courons au prochain passage là-bas passons par dessus les voitures, les buissons, les arbres et les bosquets, il nous manque un cheval pour aller plus vite !


III



Elle suit la piste et les conseils. Tenir, il faut tenir, ce n’est que le tout début.

Une de ces équipes de club sportif en pelotons serrés débouche soudain, horde sauvage d’étalons impatients bagarreurs, fiers et gorgés de muscles soignés rutilants, mécanique huilée, muscles noueux de cuisses en marteau de métronome tapant la terre à chaque foulée, larges enjambées qui avalent la langue noire sablonneuse de la route, cœurs haletants qui râlent en souffles chauds, puissantes forges époumonées vomissant fumées d’haleine et baves nasales, cheminées humaines exhalant le rance d’une sueur d’effort, odeur d’oignons cuits en semelles de cuir racornis, suint de pieds et d’aisselles mâles, coureurs de fond en troupe serrée qui lui pincent les fesses, qui la doublent dans le premier virage, l’avalent, l’absorbent, la digèrent et l’éjectent à l’arrière, petite crotte continuant de trotter menu, léger, régulièrement.

Son souffle s’est accéléré et elle est prise dans le mouvement de piston d’une machinerie ferroviaire, son cœur lui rappelle la cadence des galériens déployant leurs efforts au rythme du tambour, boum, boum, boum, inspire, souffle, inspire, souffle, torrent de sang chaud pulsé dans les veines de son cou, inspire, souffle, inspire, souffle, chaleur moite qui monte des reins, grimpe le long du dos, caresse sa peau maintenant humide, enveloppe sa nuque, rosit son visage, doigts de sueur le long des joues, perles de vapeur germées au front, agrippées aux mèches de cheveux, les collant en pointes, en virgules, gouttes glissant sur le nez, stoppées en bulles sous ses narines, inspire, souffle, inspire, souffle, bouche aspirant l’air comme l’eau fraîche, petites goulées coulant dans la tuyère de ses poumons, cœur frappant en pompe régulière, intense, vivant dans sa poitrine, boum, boum, boum, bras en balancier entraînés eux aussi dans cette aventure, elle s’encourage, déjà la moitié, bientôt la forêt, et après on verra l’arrivée, avant ce mâle isolé la devant, en peine de jambes, gras comme un cochon, qu’il faut rattraper, et atteindre, et doubler, c’est le défi et ses jambes obéissent disciplinées, happant mètre par mètre le ruban de cette course infinie, deux membres puissants en service commandé qui l’amènent près de personnages familiers, rivés derrière une grille, l’un travesti en reporter, caméra à main droite, la gauche l’encourageant en tourniquets, sac à dos-kitchenette déployé en biberons, serviettes, gants et bonnets rangés autour de la petite dernière, sortie de ses rêves, l’autre haut de trois pommes, hissé sur la pointe des pieds, les yeux fixés d’étonnement sur sa mère muée en moteur diesel. 

Ils la haranguent avec force, vocifèrent et hurlent d’enchantement et de ferveur. Le petit Léo s’agrippe à la grille qu’il veut arracher et s’époumone d’imiter les autres qui yodlent leur soutien comme les skieurs autrichiens d’une descente de ski nocturne un soir de Noël.

Ils ont traversé plusieurs fois de part en part ce territoire quadrillé pour la voir et l’encourager, la prendre en photo aux moments décisifs. 
C’est presque la fin et il leur faut se positionner près de la ligne d’arrivée, l’aboutissement de cette épopée, là où l’Histoire se fabrique. 

Ils la voient encore une fois juste derrière un brave concurrent qu’elle s’escrime à vouloir dépasser. Vingt mètres les séparent. Le pauvre bougre est en bout de course, vieux buffle éreinté et telle une tigresse, elle accourt sur son train pour le dévorer.
Une lutte sans merci s’engage à l’approche de l’arrivée.




IV


 Vingt mètres. Seulement vingt mètres.

C’est ce gras de cochon qu’elle suit depuis une éternité. Parce qu’elle aime les cerises sur les gâteaux, à l’approche de l’arrivée, elle dépose cette friandise en forme d’ultime défi dans la grande bataille qu’elle livre depuis ce matin et se donne l’ordre de doubler ce concurrent maintenant, mais ses jambes se révoltent et menacent d’arrêter, son tambour de cœur veut changer d’instrument, son souffle, forge incandescente, chaudière de hauts fourneaux tournant à plein régime qui menace d’exploser. Tous ses organes mobilisés depuis des heures commencent à se ramollir à la vue de la bannière d’arrivée.

Elle doit alors frapper à la porte du cerveau et lui demander de prendre les choses en main, mobiliser la Brigade d’Intervention Spéciale, une force mentale saillante comme l’acier d’un sabre, forgée de toute pièce, tendue comme un  arc pour supplanter les défaillances de son corps et réussir cette dernière échappée.
Un stress la parcourt des pieds aux cheveux. Elle devient ivre d’oxygène, multiplie ses foulées en suite de larges viaducs qui enjambent les derniers mètres de cette dernière ligne droite. 

Son cerveau, complètement affairé à cette entreprise tire des manettes, appuie sur des boutons, tourne des vilebrequins, actionne des pompes, et lui commande d’accélérer.
Elle en rirait si elle en avait la force.

Encore quinze mètres. Quinze petits mètres.

L’athlète devant poursuivi, hors d’haleine, épuisé, s’est déjà retourné deux fois au risque de se tordre le cou et de tomber. Il ne veut pas se laisser croquer ainsi, lui un mâle, ancien champion. N’en pouvant plus, du plomb aux pieds, lui aussi accélère, pathétique quadrupède chtonien.
Mais, tigresse métamorphosée en gazelle, aérienne, joyeuse, dégorgeant de vie, sa foulée défie les règles de la gravité. Encore dix mètres, une poignée de secondes, un souffle au regard de l’infini.

Ses jambes la portent haut, loin. Elle vole, acharnée, libérée comme une flèche d’Amazone qui coupe l’air sans dévier, droit devant, tendue vers la victoire.

Elle jette toutes ses forces dans la bataille, aspire le malheureux, le pose à son coté, épaule contre épaule, entrevoit son visage de l’extrême coin de l’œil, et lentement, doucement, imperturbablement, le malheureux glisse hors de son champ de vision pour rester derrière, souffleux et hébété.

Elle a réussit l’incroyable, envahie de joie, elle savoure l’énergie de ses tripes en un orgasme de victoire.

La bannière d’arrivée est là devant à quelques mètres.

Elle y est presque, quand soudain, venu de l’inconnu, un concurrent de la catégorie poussin, pas plus haut que trois pommes, déboule comme une fusée et, stupeur ! Stupeur ! la double sur la ligne d’arrivée telle une plume dans le souffle du vent !

D’où vient-il ? Tout à sa stratégie, elle ne l’a pas vu venir ni partir.
Se peut-il que le monde de la course à pied soit aujourd’hui si performant qu’il puisse produire de si jeunes athlètes ?

L’arrivée.

Ravie d’avoir terminé son premier marathon et intriguée par cette tête blonde surgie devant ses pas, elle se dirige fourbue mais heureuse d’un pas relâché vers les arbitres, grands ordonnateurs des chronomètres et des performances attestées.

- Bonjour, j’ai fini, voici mon dossard, pouvez-vous me donner mon temps ?
- Ah ! Avec les dossards et l’informatique on n’y arrive pas
- Comment faites-vous alors ?
- Avec votre nom
- Vous voulez mon nom ?
- Oui, avec votre nom, on y arrive. C’est plus long mais on y arrive. L’ancienne méthode quoi
- Très bien, je vais vous donner mon nom
- Oui, çà devrait marcher
- Sandrine L.
- Bon je regarde dans le fichier
- Prenez votre temps
- Oui, oui, je cherche
- Allez y, j’ai tout mon temps maintenant
- Vous savez, vous êtes des milliers, on ne doit pas se tromper. Après il y a des réclamations, les gens ne sont pas contents. C’est une course importante vous savez ! Le Marathon de Paris, toute la planète nous regarde. 
- C’est sûr
- C’est pour cela que je cherche calmement
- Je comprends
- J’arrive à la lettre L. Il y a beaucoup de personnes dont le nom commence par la lettre L, c’est fou ce qu’il y en a !
-
- Ah ! Je le tiens
- Enfin, je vous écoute
- J’ai trouvé qu’un seul concurrent gagnant à la lettre L. Ce n’est pas vous mais un dénommé Léo, âgé de trois ans champion de la catégorie « poussin-encore-dans-l’œuf », une catégorie qu’on a bien été obligé d’inventer pour un cas pareil. Du jamais vu. Vous pouvez me croire, il ira loin ce petit. Un prodige. Tenez, de temps en temps ça me prend de faire de la poésie quand il se passe des choses aussi extraordinaires que celle là. Je dirais que ce Léo est le nouveau Mozart des courses de fond. Hein ? Pas mal comme idée. Le nouveau Mozart ! Si j’étais vous, j’irais vite le prendre comme professeur pour gagner l’année prochaine.

 

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 *

 

 

(à suivre)

13:17 Écrit par Theroigne dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Entr'acte littéraire (suite)

 

Entr'acte littéraire (suite)

 

Édouard Le Cèdre

 

 

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Troubadours de l’imaginaire




Le but d’un voyage importe moins que le voyage en soi.
Un voyageur authentique est celui qui voyage sans but.


Robert Louis Stevenson


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Le train se fit entendre au loin et si on plissait les yeux on pouvait discerner le petit point noir de la locomotive posé sur l’horizon grossir au fur et à mesure que le convoi s’approchait lentement en glissant sur la ligne droite des rails dans le trembloté des effluves de l’air dont la chaleur de four brûlait jusqu’au moindre souffle de vent et signalait ainsi qu’on était bien au Nouveau Mexique et en plein mois de juillet. Wander était arrivé tôt pour attendre ce train, pour ne pas le manquer surtout. Elle lui avait confirmé la veille sa venue à leur rendez-vous secret, loin des regards et des courants de hasards inopportuns dans le mystère d’un coin perdu et improbable et l’attente sous le feu d’un soleil implacable avait réussi à lui procurer du plaisir.
L’intense chaleur de l’été écrasait tout et rendait presque palpable l’air par cette fin de matinée. Aucun souffle ne venait jouer avec les fétus de paille qui d’habitude tourbillonnaient en dessinant les arabesques les plus folles, spirales ascendantes en tours de Babel éphémères suivies d’amples figures dessinées en l’air tel un vaste alphabet écrit d’une main invisible. 
L’odeur de la poussière et du sable chauffés à blanc essayait de se faire passer pour le seul air respirable, mais les effluves du goudron séché sur les ballasts et de la graisse des aiguillages, mélangées à celles du bois rôti au soleil empêchaient de se ruiner en vains fantasmes de traversée du Grand Erg tunisien et ramenaient sagement les pensées débridées à la réalité de ce coin perdu de l’Ouest américain. 
L’ombre rare s’était rassemblée chétive sous l’auvent de la petite gare tout en bois qui ressemblait à la maquette d’un jeu ferroviaire qu’on aurait agrandie. A part la gare, il n’y avait pas d’autres baraques dans ce coin de désert. Même la route asphaltée, nervure principale de cette plaque de territoire qui reliait Santa Fe à El Paso avait tout juste réussi à faire pousser un diverticule en forme de piste cabossée qui sinuait curieusement autour d’obstacles imaginaires et Wander avait dû laisser sa Plymouth au bord de la nationale pour se rendre à pied à la station.
La gare n’était pas abandonnée mais faisait partie de ces reliques qu’on ne s’était pas résolu à démolir suite aux compressions de personnel et à la faillite des grands trusts. On avait décidé, après bien des décisions, de contre décisions et de retours au point de départ, comme on retourne une crêpe plusieurs fois avant de la manger, de garder l’édifice pour des arrêts techniques ou exceptionnels qui pouvaient arriver à tout instant, maintenant que la dérégulation avait fait place à l’improvisation la plus totale.
Un système de gestion automatique à distance conférait au lieu la totale inutilité de payer un esclave salarié pour tenir des registres désuets et pousser des manettes dans le vide. Le bureau du directeur et la salle de repos des équipes techniques étaient donc déserts bien que les installations qui leurs servaient de décor fussent laissées en l’état.
Les petits bruits de respiration habituels, comme le bzzz fugace d’une mouche ivre, l’infime cliquetis d’une chaîne rouillée secouée de ses derniers spasmes, l’enfouissement chuinté d’un lézard apeuré dans sa retraite cachée ou le craquellement timide d’une charpente couinant sa fatigue, multiples sons réguliers d’une chacone naturelle, avaient totalement disparu.
Aucun bruit.
Pas le moindre feulement ni souffle d’air.
Un silence absolu plombait la matinée et figeait Wander debout dans l’attente du convoi.
……

- Fait chaud hein ! Z’attendez le Direct de Phoenix ? grésilla soudainement une voix à l’arrière - Wander sursautant de surprise, effrayé par la chute brutale de ce bloc de réalité dans le jardin de ses rêveries.
- Qu’est-ce que…

Surréaliste, pensa Wander en considérant l’individu magiquement apparu qui se tenait devant lui en train de faire tourner sa chique autour de son unique dent comme un chewing-gum racorni.
Un brin fasciné par la dextérité de sa langue, sorte de motte de chair noirâtre de nicotine, Wander observait du coin de l’œil l’arrivée de trois autres compères qui manœuvraient lentement pour former un cercle autour de lui bien qu’un carré aurait été plus adéquat compte tenu de l’étroitesse de la plate forme qui servait de quai. Ils devaient être frères ou cousins et sûrement du coin car les vieilles nippes dépareillées qui leurs servaient de vêtements se ressemblaient étrangement.
Comment étaient-ils arrivés ? C’est ce que cherchait à comprendre Wander alors que les quatre diables commençaient à changer d’attitude devant le silence qu’il leur opposait et le regard d’aigle qui habillait maintenant ses yeux.

- Vous attendez peut être aussi le train ? – lança-t-il en forme d’amuse-gueule, sa main cherchant au fond de sa poche un quelconque objet rassurant et n’y trouvant qu’une boule de papier qui devait être son dernier relevé de banque rageusement chiffonné ce matin à la vue de son compte toujours aussi déprimant.
Alors que des gouttes de sueur s’amusaient à le chatouiller en sinuant lentement le long de sa colonne vertébrale, une voix aigrelette sortie d’un deuxième gosier lui demanda :
- Z’êtes pas du coin on dirait ! Comment vous vous appelez ?
- C’t’à vous la Plymouth là-bas sur le bord de la route. Pourquoi c’est-y que vous l’avez mise dans le fossé ?
- Hiiiii, dans le fossé, c’est nous qui l’av…
- Ta gueule Charlie, c’est pas à toi de causer !
- On attend tous quelque chose dirait-on. Je me présente. Je m’appelle Wander. Binj Wander et j’attends la femme de ma vie, dans le train qui sera là d’un moment à l’autre. Vous, on dirait bien que vous connaissez les lieux. Si ma voiture est dans le fossé, vous pouvez peut être m’aider à l’en sortir ?

Vraiment surréaliste, marmonna Wander détaillant un à un les quatre larrons. Ils se regardaient sans cesse en roulant des yeux comme s’ils fabriquaient chacun un morceau de la phrase que seul, celui qui apparaissait le plus malin, le plus petit, l’aîné sans doute, était en mesure de prononcer. S’il n’avait pas été un furieux matérialiste, Wander aurait pu penser qu’un esprit était venu animer les quatre épouvantails qu’il avait remarqués peu avant, plantés dans le champ de maïs fendu en son milieu par l’asphalte noir de la route qu’il suivait depuis des heures au volant de sa voiture.
Les Dalton, comme il commençait à les surnommer intérieurement s’étaient approchés encore un peu plus, ce qui lui permit de changer d’appui et de chasser les fourmis qui lui picotaient la plante des pieds depuis des minutes d’immobilité resté campé, il ne savait pas pourquoi, sur le même pied depuis le début, et de faire entrer dans son champ de vision la boule noire de la locomotive qui s’était approchée et dont on distinguait maintenant le chapelet de wagons qu’elle tirait bravement.

- Faut voir. En échange de quoi ? Nasilla le nabot d’un air qui avait du mal à le faire passer pour le lapin d’Alice au pays des merveilles.
- De ma mansuétude, vu que c’est vous qui l’avez mise dans le fossé ! asséna Wander d’un ton de dur à cuire à qui on ne la fait pas, croisant les bras pour montrer les boules de ses biceps.
- Hiiii ! C’est quoi ce truc de mansuétude ? Cà s’mange ou bien çà s’b…
-Ta gueule Charlie ! Je t’ai déjà dit que c’était pas à toi d’causer !

Des tics nerveux animaient maintenant leurs visages. Celui qui venait de se faire rabrouer contenait sa rage en fixant ses chaussures et en laissant ses mains gratter ses bras pleins de croutes que Wander diagnostiqua comme pouvant être des suçons amoureux qui avaient mal tourné.
Le troisième était très attaché au sourire qui barrait son visage depuis le début  comme un morceau de viande séchée posé en cataplasme cramoisi sous une sorte d’ouvre boîte de nez crochu, qui néanmoins laissait voir les morceaux de craie de ses incisives curieusement blanches.
Le dernier, le plus grand, s’efforçait d’imiter une statue de l’île de Pâques qui aurait eu des salsifis en guise de membres. Il restait immobile, tout à l’observation des trois autres et croyait accroître son âge en gonflant régulièrement ses joues pour expulser l’air bruyamment, sans doute pour exprimer les limites de sa patience devant le déroulement de cette rencontre inopinée qui commençait à tourner en rond, à moins que ses exhalaisons ne soient l’effet d’une aérophagie prononcée ou d’une mauvaise digestion.

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- Alors comme çà, vous pensez que c’est nous qui avons poussé votre bagnole dans le fossé ? continua le nain hirsute en obliquant le regard.  
- Elle n’y était pas quand je l’ai quittée pour venir ici, et votre frère a dit….ou a semblé dire, c’est vrai, il ne l’a pas dit comme ça mais j’ai compris que vous y étiez pour quelque chose. Si ce n’est pas vous, alors mes excuses, mais cela n’explique pas pourquoi elle y est maintenant.
- D’abord c’est pas mon frère – dit-il d’un air mauvais.
- Hé ! Vous entendez çà vous autres ? Cà serait nous qui aurions balancé sa voiture dans le bas côté ! Z’êtes pas un peu gonflé comme gars !

Ils remuèrent comme des poupées à ressort synchronisées en s’esclaffant à qui mieux mieux ce qui amena Wander à se demander quels bons mots il venait de prononcer pour avoir déclenché pareille explosion d’hilarité. 
La cascade de borborygmes et d’éclats de rire qui coulait à flots les rendait sourds aux dénégations que Wander leur criait.
- Trouvez pas çà drôle vous autres ? Charlie approche-toi ! Zeb ! Arrête de rire qu’est-ce que t’en dis ?
- Ha Ha ! La bagnole dans le fossé ! Ça nous retombe dessus ! Elle est bien bonne !
- Ha Ha Ha
- Je n’ai pas franchement dit que c’était vous ! – Ecoutez-moi !
- Ha Ha …Eh Wyg, Je te vois en train de pousser sa voiture avec tes bras de spaghettis que tu n’es même pas fichu de bouger la charrue sans glisser et te foutre la gueule par terre en t’cassant les dents ! Postillonna celui qui n’avait pas encore parlé
- Ha Ha Ha !
- Ecoutez-moi !
- Ha Ha Ha !
- Ecoutez-moi ! Nom de Dieu ! Ecoutez-moi ! N’approchez-plus sinon…

Wander arriva d’autant moins à se faire entendre que la locomotive noire et suante telle une baleine métallique sortie d’un volcan hurlait au même instant son cri de triomphe d’être arrivée à l’heure en faisant jaillir de toute sa carapace d’acier aux multiples rouages métalliques et de sa haute tuyère de cheminée en forme de trompette de puissants jets de vapeur qui fusaient plein gaz en sifflant à fond dans toutes les directions en même temps que les douze rondelles d’acier qui avaient tracté cette colossale machinerie en roulant sans arrêt depuis Phoenix, mordues à mort par les implacables mâchoires de freins, agonisaient en finissant de gémir en un cri strident de métal frotté qui parachevait le terrible final de cette symphonie ferroviaire. 
- Le train ! Le train arrive ! Le train est arrivé ! Bon dieu ! Faut y aller ! Vite filons ! crièrent-ils en mode choral.
Comme frappés par un rayon jupitérien, les quatre pauvres ladres décampèrent aussitôt comme un seul homme et laissèrent Wander un peu saoul du vacarme ambiant et perplexe quant à ses facultés de déduction.
Trempé de sueur, il desserra sa ceinture pour extirper le bas de sa chemise qui lui badigeonnait le dos et ne put résister à génuflexer deux à trois fois pour détendre ses cuisses pourtant bien musclées tout en récapitulant, avec ce qui lui  d’énergie, la scène qu’il venait de vivre.
Il regretterait de ne jamais connaître le prénom du quatrième luron, celui dont la posture immobile l’avait fait passer à ses yeux pour un grand sage hindou stoïque face au danger du crotale enroulé prés de ses pieds alors que c’est peut être simplement par myopie qu’il ne l’avait pas vu. Il imaginait sans peine les lascars pousser maladroitement sa voiture sur le côté, sans pour autant discerner les raisons véritables d’une telle manœuvre, si ce n’est de permettre au plus déluré des quatre d’en finir avec sa dernière dent en la cassant sur le capot, pendant qu’il glissait en essayant de pousser la décapotable.

Les yeux dans le vague fixés sur un point imaginaire, ses pensées s’interposaient dans son esprit scène après scène comme la succession de diapositives qu’un de ses amis avait traditionnellement la fâcheuse habitude de lui imposer à chaque retour de vacances, et l’empêchaient de voir l’immense et nouvelle photographie que représentait à présent la chenille d’acier du train arrivé en gare et qui formait maintenant le nouveau décor duquel se détachaient au premier plan les longues jambes de sa femme descendant à reculons les marches du wagon trop hautes pour éviter à sa jupe pourtant déjà courte de remonter au-delà de ce qu’elle s’autorisait en pareille occasion.
Elle était toujours ravissante mais s’était cette fois visiblement surpassée pour leur escapade amoureuse. Wander plein d’un désir ardent qui n’avait jamais faibli depuis qu’ils s’étaient définitivement arrimés pour la vie, savourait l’effet de surprise qui commençait à le picoter sérieusement en constatant que les larges bords en paille tressée du nouveau chapeau qu’elle portait pour cette occasion ne cachaient pas la remarquable chignonade de ses longs cheveux qu’elle avait réussi à torsader de façon négligée et dont la blondeur s’harmonisait parfaitement avec la lumière dorée et éclatante du zénith de cette journée singulière.
Car il était midi, l’heure du rendez-vous, et il la vit s’approcher très lentement en petits pas glissés, fleur de printemps toute de rose vêtue qui l’observait de là-bas en face, l’avait reconnu, lui faisait signe de la main, le fixe maintenant droit dans les yeux, lui sourit et jette son regard attentivement à droite et à gauche avant de traverser le boulevard du Montparnasse pour se joindre à lui, assis à la terrasse de La Rotonde, un de leurs restaurants favoris, où depuis une heure il l’avait attendue laissant refroidir l’expresso qu’il avait commandé, encore plein des rêveries que lui avaient infusées le livre qu’il lisait. 

Kyn est maintenant debout devant moi, rayonnante comme jamais, masquant mal l’air fripon qui anime toujours son visage lorsqu’elle lit à cœur ouvert dans mon esprit et devine sans jamais faire d’erreur les impressions qui m’agitent.
- Alors ? Est-ce que Binj Wander arrive enfin à retrouver sa femme adorée ? chante-t-elle façon flûte traversière.
- Vois-tu Kyn, j’aurais beaucoup à dire sur ce roman. En tout cas question chaleur ce n’est pas comme ici. On va à l’intérieur ?

- « Garçon, nous avons terriblement faim » - « Et l’envie de nous réchauffer ! »
- Dans ce cas madame, je vous conseillerais de prendre notre dernière création culinaire, un haggis d’une rare richesse en graisse spécialement préparé par notre nouveau chef écossais, c’est très gras et lourd à souhait, effet garanti.
Et pour vous Monsieur, la maison a entièrement renouvelé sa carte des plats de volatiles protégés. Nous avons maintenant un large choix d’oiseaux en voie d’extinction strictement interdits à la chasse que nous préparons selon les goûts du client. Jugez plutôt, on peut vous proposer de l’albatros en cocotte avec sa purée de marron, du pélican de Madère, rôti ou sauté au vermouth, du cormoran à aigrettes – c’est très rare, ce qui explique le prix, vous comprenez -, du héron cendré – là, il faut se dépêcher car il n’y en aura bientôt plus-, du eider de Steller - par rapport au canard commun, je vous recommande plutôt les magrets -, je ne sais plus s’il nous reste de la cigogne mais dans ce cas vous ne perdrez pas au change en prenant du flamand rose – c’est très fin, un peu fade, c’est pour cela que nous le cuisinons avec des épices de Madagascar. Voilà, je pense n’avoir rien oublié…Ah si, exceptionnellement aujourd’hui, pour fêter son anniversaire, le directeur a tenu à mettre comme plat du jour sa célèbre recette, l’aigle royal fourré aux oisillons – çà change selon les arrivages. En ce moment il y a des bécasseaux, des merles, un ou deux colibris, des petites hirondelles sorties de l’œuf, et si possible des pinsons et des mésanges pour donner davantage de goût.
Mais rien ne vaut notre grand classique que je vous recommande personnellement, la traditionnelle brochette d’ortolans fraîchement abattus cette nuit. Vous verrez, c’est un régal. C’est du produit de contrebande, certes, mais de qualité.
- Très intéressant. Ce sera donc un haggis pour madame et pour moi, la brochette d’ortolans.
- Parfait, je vous amène çà dans cinq minutes.

- Mais pourquoi ce serveur nous dit-il tout cela, et sur ce ton là en plus ?
- Pour ne pas tromper sa clientèle. Il dit exactement la vérité.
- Tu plaisantes ?
- Pas du tout. Depuis la crise qui a balayé tous les pays de l’Arc Occidental, plus personne ne croit aux balivernes de l’ancien système. Tu te rappelles ces fameuses sciences - je mets de gros guillemets -, qu’on appelait « marketing », « communication », « respect du client », « compétitivité », «bonne gouvernance » 
- Oui ça m’a toujours fait rire !
- He bien aujourd’hui plus personne ne croit ces mensonges. Ils sont tous obligés de dire la vérité, sinon ils passent pour des menteurs, des voleurs et des hypocrites, et font faillite. Avant, le serveur t’aurait vanté les vertus diététiques de son haggis et t’aurait menti. Maintenant, il dit que c’est un plat extrêmement gras, conformément à la réalité. On y a gagné en éthique !
- Oui, mais pour les oiseaux interdits ?
- Là, c’est suite aux dernières décisions de l’Europe qui essaie de se sauver du désastre.
- Comment cela ?
- J’ai lu quelque part que dorénavant les produits de contrebande étaient entièrement défiscalisés, façon de relancer l’économie.

- Je réfléchissais ce matin avant de venir te rejoindre à notre éternel concerto à deux voix au sujet de notre imaginaire – je veux dire celui des humains, de tous les humains et je voyais cet imaginaire comme une mer noire extrêmement calme, une vaste nappe d’huile sans limite et sans fond discernables…
- Pas comme une étoile étincelante et multicolore, fascinante et brillante ?
- Curieusement non. Et pour y pénétrer, non par des portes comme on le dit souvent – tu sais les fameuses « portes de l’inconscient » - mais plutôt une multitude de passerelles, toute différentes, très longues, infiniment longues, fragiles, les unes en corde, en bambou, les autres plus rassurantes en planchettes de bois bien solides, certaines dignes des joujoux que Gustave Eiffel a dû réaliser pendant son adolescence, d’autres au contraire en filets de fumée telles des fantômes sortis des limbes.
Je pensais aussi à ce que peuvent faire les histoires, les romans, la littérature en général pour nous sauver ou nous protéger de la folie du monde et aux mille et une façons de ressentir une réalité et d’essayer de la vivre comme fiction et inversement – tu comprends ?- Comment s’inspirer d’une fiction pour agir dans la vie. La littérature est un territoire tellement immense !
Tu vois, si je prends ce haggis, effectivement très lourd – tu veux goûter ? -, c’est avant tout parce que j’ai voulu que l’Ecosse s’étale dans mon assiette. Par exemple, ces divers petits granulés de hachis d’abats de mouton me font penser aux mottes de terre fleuries, pleines de genêts et de chardons épineux, de campanules et de primevères qui crissaient sous mes pieds lors de l’ascension du Ben Nevis, un été de vacances à Edimbourg il y a des années. Je vois dans cette croûte grillée de gruyère râpé le jaune profond des bouquets de boutons d’or qui nappaient par endroits réguliers la prairie que je gravissais gaillardement et que j’imaginais alors, la fatigue aidant, comme mouchetée de gouttes d’acrylique jaune tombées de la palette d’un peintre céleste. Je décide, en regardant cette écrasée de pommes de terre, que le monticule de purée qui mord le bord de l’assiette, par son aspect compact sera le granit de cette molaire géante que représentait pour moi cette orgueilleuse montagne écossaise.
Par mon imagination et mes fantaisies l’Ecosse est venue à moi, pas le contraire.
-  Une panse de brebis proustienne en quelque sorte.
- Oui mais visuelle, pas gustative. Toi, tes ortolans sont tellement cuits que tu pourrais facilement te rappeler les cailloux de lave brune qu’on récoltait dans les crevasses des pentes de l’Etna, à moins que tu ne choisisses pour t’inspirer, la visite de Pompéi et ses objets carbonisés saisis en pleine vie par la lave du Vésuve.

Kyn se trompe juste de pays.
En mâchouillant depuis tout à l’heure ces pauvres oisillons calcinés, je ne suis ni un vulcanologue amateur ni un archéologue néophyte, mais plus modestement un brave mineur des houillères du Nord sorti droit de Germinal rentrant chez lui à la fin de sa journée la gueule noire de mâchefer.
Tout en continuant de l’écouter, je me rappelle certains de mes états de transe qui m’ont plus d’une fois envouté, plus d’une fois permis de comprendre le sens caché de certaines situations inextricables et souvent apporté la force dont je manquais pour les affronter et surtout les résoudre. J’ai mis du temps à comprendre la puissance de la littérature lui conférant le statut d’un véritable contre pouvoir, un peu comme on le dit du théâtre. Il m’arrive encore aujourd’hui, quoique plus rarement parce que je tourne vite la page, de tomber sur telle ou telle chronique ou interview d’un romancier plus ou moins célèbre qui tente d’expliquer la nature de la littérature. Evidemment il n’y arrive pas et débite des sottises éculées. Si on veut avancer dans cette recherche, il faut en appeler aux écrivains qui, à juste titre fuient comme la peste ce genre d’épanchement. « Lisez mes livres - ont-ils l’air de dire - et vous comprendrez par vous-même.
Je me souviens de mes premières conférences littéraires auxquelles j’assistais tous les jeudis avec mon ami Mahrko, où nous nous familiarisions avec la figure du triangle- Auteur-Lecteur-Personnage- qui, nous disait-on, était le prisme universel permettant de comprendre comment s’organise la magie et le pouvoir de la littérature sur la réalité, comment elle arrive à faire plier le réel : « le lecteur crée l’auteur, l’auteur n’existe que par le lecteur, le personnage fictionnel réclame son autonomie, s’impose à l’esprit du lecteur et échappe à son auteur » nous assénait le théoricien du haut de sa chaire comme un pasteur en transe.
« Un triangle magique ! » M’étais-je exclamé.
« Plutôt un triangle maçonnique ! » rétorqua Mahrko qui trouvait des symboles partout même sous les sabots d’un cheval.
Foin de triangle magique ou symbolique, j’avais défendu avec passion mon triangle à moi, le triangle politique et je me revois encore debout, fiches à la main, déployer ma péroraison sous le regard attentivement amusé du maître : « une littérature peut s’apprécier aussi par le prisme triangulaire formé par la puissance d’évocation du récit, ses qualités littéraires formelles intrinsèques et le statut de l’auteur selon que son pays d’origine fait partie de l’Empire ou est pillé par lui. Autrement dit un écrivain irakien qui écrit une pochade ne peut pas être sauvé de l’oubli au regard de sa nationalité. Par contre si sa description de la torture américaine en alexandrins arrache des larmes à ses lecteurs, il faudra sa battre pour lui ».
« Alors d’après vous les romanciers et les poètes américains sont tous nuls parce qu’ils sont des habitants de l’Empire comme vous dites ! » - me lança un jeune étudiant plein de colère.
« Et puis qu’est-ce que c’est que cette histoire d’Empire, pouvez pas parler comme tout le monde et dire les Etats-Unis ? » - m’asséna un autre en furie.
S’en était suivi une avalanche de protestations -une minorité m’avait soutenu -les cris d’orfraie avaient rivalisé avec les noms d’oiseaux qui fusèrent par-dessus les têtes, les bras et les jambes s’agrippant maladroitement à tout ce qui pouvait donner prise, les cheveux, les oreilles, les cols de chemises, manches de manteau, cravates, les sacoches et parapluies, les corbeilles à papier, les morceaux de craie, brosses à tableau, cahiers, livres, chaises qui bientôt furent utilisées comme projectiles tous azimuts…
J’écoute toujours Kyn toute à son dessert me décrivant maintenant le Pérou après avoir réussi à installer dans son assiette le Machu Pichu en forme de salade de fruits caramélisée, ce qui ramène à l’avant-scène dans mon esprit le souvenir du message de mon ami Mahrko reçu ce matin : 

Tout va bien dans le meilleur des mondes possibles. N'oubliez pas de vous réveiller car le plus important c'est nos anniversaires et les économies à faire d'ici là pour les cadeaux. Pour moi ce serait un bonnet à grelots et pour toi ce serait un tricot de peau en laine de chameau, comme cela quand tu te grattes cela me fait rire et ça fait bouger les grelots

Très curieux venant de Mahrko qui est trop sérieux pour écrire cela. Il n’est pas né en Irak ni dans un pays andin, mais je dois composer avec le burlesque du tableau de cirque qu’il me donne innocemment, où je me vois en train de me trémousser dans une insupportable veste en laine, chaude comme un four, qui me gratouille à en devenir fou, qui pue le bouc, face au visage lunaire d’un Mahrko secoué de rire qui dodeline gentiment la tête de droite à gauche à la manière des Indiens qui ne savent pas quoi répondre, et fait chanter les airains au son creux de son bonnet en pointe à pompon, et çà me gratte, et çà colle…
Que faire de ceci ? Pépite à raffiner ou vulgaire caillasse bonne à jeter ? Suis-je déjà sur une des passerelles de Kyn ?   

Aujourd’hui en ces temps de décadence avancée, lorsque je suis fatigué ou que je n’ai pas le moral, j’ai le sentiment d’une mort de la littérature, comme on parle de la mort du cinéma depuis que Godard prétend l’avoir assassiné. C’est un sentiment contradictoire parce que je sais qu’elle est un noyau de résistance très vivace à la bêtise ordinaire et au cynisme ambiant qu’il faut savoir dénicher un peu comme de trouver une oasis en plein désert sans carte ni boussole mais seulement avec de l’intuition, de l’imagination et finalement de l’intelligence.
Et quand on le trouve, on comprend très bien en quoi la littérature est un contre pouvoir. Ce ne sont pas des cocktails Molotov que les déshérités des banlieues et d’ailleurs doivent fabriquer pour se révolter et changer le monde. Qu’ils investissent les bibliothèques publiques ! C’est là qu’ils trouveront les vraies bombes.

- Aux lèvres qui tirent ta joue pour rejoindre ton oreille droite, ton sourire est magnifique et me rend jalouse des pensées qui t’amusent !
- Pas de panique Kyn, je pensais à la prochaine révolution qu’on lancerait à coups de grelots.
- Hmmm ! Laisse-moi deviner. Façon moines tibétains ?
- Hé bien pas tout à fait. Je t’explique. Si tu considères…  
- Hééééé ! Mais qui est-ce que je vois ici à cette heure-ci et en si belle compagnie ?
- Ouahh ! Mazette à bison ! Mais c’est Tilbur ! Toi ici ! Je te croyais en plein tour du monde ! Kyn, il faut que tu saches que Tilbur a entrepris – il y a deux ans je crois – c’est cela Tilb non ?, deux ans ou trois, peu importe, c’était juste avant le crash mondial et l’abolition des marchés -, de faire le tour du monde en sautant de capitale en capitale en suivant l’alphabet. Un abécédaire en forme de circuit géo-politico-poético-historique ! En bon démocrate il a commencé par Athènes, puis en guise de bras d’honneur courageux il a poursuivi par Bagdad et ainsi de suite.
Tu as donc choisi Paris pour la lettre P. Pyongyang ne te plaisait pas ?   
- Pas vraiment, mais j’ai beaucoup hésité à me rendre à Prétoria pour tous les amis qui survivent là-bas.
-  Et après qu’as-tu trouvé pour Q ?
- C’est justement la difficulté. Pas de capitales en Q ou pas de bons Q pour une capitale. Si je vais à Quebec, je me mets tous les anglo-américains à dos et déclencher une guerre de plus n’est pas dans ma stratégie. Je préfère passer pour un illettré et me rendre par exemple à Qiev, ou à Qolombo ou à Qaracas, quitte à faire mourir de rire les habitants en passant pour le dernier des crétins. Comme j’hésite, mon étape parisienne en sera d’autant plus longue… mais dîtes-moi,  j’arrive en plein déjeuner. Je dérange ?
- Pas du tout, on parlait de révolution sur fond de purée d’Ecosse. Kyn, je te présente Tilbur Arif Jamal, un des derniers oulipiens vivant sur cette planète.
- Vous paraissez bien jeune pour un oulipien !
- Sans doute un effet d’optique !
- Dis-moi mon cher Tilb, tu ne devais pas écrire un nouveau roman d’aventure censé se dérouler  en Polynésie ou aux Seychelles ?
- Bonne mémoire mais toujours aussi nul en géographie ! Acapulco n’a pas changé de place et c’est dans cette ville que je vais faire souffrir mon prochain héros. Du stupre, du fric, la drogue, les filles, la chaleur, les cocotiers, la canaille, la nuit, la décadence mexicaine, et par-dessus tout l’océan comme une vengeance terrible, inassouvie, comme un mystère cosmique, comme un futur probable, un dieu qui attend, un témoin immuable de nos atrocités…Tenez ! J’ai là quelques brouillons. Lisez çà, l’action se passe à Acapulco justement, c’est tout frais de cette nuit !
……

Je suis comme un gosse devant un arbre de Noël, ébahi, émerveillé, avec l’air idiot qui a dû faire rire les mecs et les filles qui m’ont vu débarquer. Ils m’ont pris pour le énième touriste qui découvre la lune. A leur place, si j’avais vu débouler un type aussi angélique dans cet endroit, je me serais marré comme eux.
Maintenant, allongé dans mon hamac, c’est l’image que j’ai de moi quand je me suis retrouvé ce matin devant ce fichu Océan Pacifique, sauf que c’était l’été et ce qui s’étalait devant mes yeux n’avait rien à voir avec un sapin décoré.
Pacifique ? Mon cul !
Quelle naïveté ! Comme si l’océan pouvait être pacifique !
Je me rappelle qu’à ce moment-là, quand j’ai vu les immenses vagues se fracasser sur la plage dans un bruit de tonnerre, j’ai eu un peu la frousse et j’aurais dû y prêter plus attention.
Avec les copains qui m’ont ensuite rejoint, çà n’a pas traîné. On a enfilé nos maillots et couru aussitôt vers les vagues. C’était vraiment grandiose ! Je n’avais encore jamais vu de vagues aussi hautes. Quelle puissance !
Bill a dit : « hé les gars, on joue au surfeur ! »
Et Jack a répondu : « d’accord, celui qui fait la plus longue bordée gagne la tournée de ce soir »
« D’accord Joe ? » m’a demandé Bill.
« OK » j’ai répondu.
Je me suis avancé prudemment vers le large, deux trois pas seulement. J’étais vraiment impressionné. J’avais de l’eau jusqu’en haut des cuisses. Les vagues étaient d’une force incroyable. Elles arrivaient à intervalles réguliers, se hérissaient d’un seul coup, hautes de plusieurs mètres et s’abattaient d’un bloc, déversant un torrent de flots déchaînés sur la plage, tellement énergiques qu’ils se reformaient après coup en une vague plus petite qui me surprit par sa vigueur car elle me bouscula, me fit tomber et me cracha violemment sur le grève comme une vulgaire épave.
« Ouah la vache ! » s’exclama Bill.
« Faites gaffe les gars, il y a des courants dangereux, même ici à cette profondeur » compléta Jack tout essoufflé.
« Pas grave, du moment qu’on a pied » j’ai dit crânement.
« Bon, on continue ? Le pari tient toujours ? » Voulut s’assurer Bill.
« OK !! » a-t-on crié en chœur.
Je vis arriver la prochaine vague au loin et allai lentement à sa rencontre pour mieux profiter de son puissant roulis. Pendant que je l’attendais, le ressac de la précédente refluait tellement fort que le sable fondait littéralement sous mes pieds enterrant mes chevilles et bientôt le début de mes mollets. L’immense paquet de mer me frappa si violemment que je n’eus pas le temps de m’allonger pour surfer. Je fus tourneboulé dans tous les sens et expulsé sur la plage comme la première fois.
C’était stimulant comme si l’océan me jetait un défi. J’y suis retourné en faisant plus attention et cette fois-ci je me suis bien ajusté au bon moment pour une glisse de plusieurs dizaines de mètres. Une belle trajectoire ! J’étais grisé, ivre de joie. Quelle sensation !
« Ouaouh ! Super ! » Ai-je crié tout excité – « Hé, Bill, Jack, vous avez vu ? »
Mais ils étaient à leur tour complètement chavirés et ne m’entendirent pas. Engaillardi par mon exploit, je les laissai et retournai à un nouvel affrontement.
J’avais fini par comprendre le rythme et la fréquence des vagues, le moment de leur chute, la puissance du roulis, la force traitresse du ressac arrière, le piège du sable qui fond sous les pieds. J’avais remarqué qu’une série de quatre énormes vagues successives était toujours suivie par une petite vaguelette insignifiante, comme si l’océan avait besoin de souffler lui aussi. Puis aussitôt après, c’était le carrousel de tonnes d’eau qui recommençait, s’abattait et déferlait dans un dégueulis d’écume. J’avais acquis une bonne technique. Je maîtrisais maintenant bien mes glissades.
Et j’ai voulu les allonger davantage pour que mes potes paient leur tournée le soir.
J’ai avancé encore un peu plus vers le large, face à quelque chose d’énorme qui se profilait, une vague terrible, plus grosse que toutes les précédentes.
Je me rappelle encore mon excitation, le trac du choc qui allait arriver.

Elle m’est tombée dessus comme une cataracte de pierres s’écroulant d’une masse, me happant, me retournant dans tous les sens, un roulis soudainement fou,  interminable, dans lequel je ne maitrisai plus rien, tête en bas, membres disloqués, poumons tendus à bloc, en manque d’air, impossible de respirer, écrasé dans les bouillons qui ne se calmèrent qu’à la dernière seconde me permettant d’inspirer une goulée d’air et de reprendre mes esprits, juste le temps de constater avec effroi l’ampleur du danger où j’étais plongé, je n’avais plus pied, le courant m’avait entrainé au large, en bas de la nouvelle lame qui déjà accourait pleine d’une fureur menaçante, ouvrant son immense gueule de monstre qui s’abattit sur moi avec une violence inouïe, dans un grondement de tonnerre furieux, me croqua, m’avala entièrement, me déchiqueta comme un fauve affamé qui dépèce sa proie, me balançant de tous côtés dans sa rage infinie, me secouant et me retournant comme un sac dans tous les sens, souffle coupé, cœur en saccades, tordu de panique, englouti dans ce tourbillon infernal, je buvais des bassines entières, sonné, complètement affolé, j’eus à peine le temps de happer un bol d’air que la vague suivante, titanesque paquet de mer brute de furie s’effondra sur moi, m’absorba à son tour, me déchiqueta comme les deux autres, mâchant dans un délire insatiable mes membres en vrac, écrasant mon corps vaincu, pressuré, prisonnier à bout de force sous la puissante et implacable férule de cette immense montagne liquide, gisant au fond d’un cachot sous marin au milieu des flots en furie qui continuaient leur torture, sadiques sévices qui maintenant cassaient mon corps abattu en le tordant dans tous les sens, corps perclus de douleur en pointes de dagues vrillées à l’intérieur de mes cotes écartelées, disloquées, poumons écrasés, cœur prêt à exploser, transpercé de mille flèches, j’avalai air et eau en râlant des cris de phoques, je me relevai, sombrai de nouveau, gesticulai comme un pantin grotesque en appels au secours désespérés et incompréhensibles et jetai mes dernières forces en mouvements erratiques dans la spirale du maelstrom incessant qui m’engloutissait, je m’asphyxiai, je m’abandonnai moribond et me retournai pour me soumettre, victime expiatoire, au coup de grâce du quatrième raz de marée hissé à l’aplomb qui s’abattit en avalanche terrible, m’écrasa dans un fracas de fin du monde et tel un énorme bloc de plomb, m’assomma en m’entraînant au fond dans les flots victorieux de l’écume en délire.
Vaincu, c’est avec une profonde tristesse que j’acceptai incrédule ma fin tragique. Une noyade absurde. Je lâchai tout, j’abandonnai le reste.

Oh cruel destin ! La chair arrachée, l’esprit torturé n’avaient donc pas suffi. Que devais-je encore expier ? Que n’avais-je pas fait pour mourir ainsi, loin de tout et si abîmé. Finis mes avenirs radieux imaginés en belles perspectives pleines d’espoir, finies mes idées enchanteresses de futurs conquérants, mes images d’amour éperdu jalousement cachées, mes désirs inassouvis fébrilement prostrés dans l’attente du grand jour, tous ces rêves, toutes ces pensées, précieux livres écrits depuis l’enfance, accumulés au fil des années, posés avec douceur sur les étagères de la vaste bibliothèque de ma vie, tant souhaités, tant désirés, tout cela était perdu à jamais et disparaissait.
Je flottai amorphe, insensible au bruit, dans cet ultime instant avant que les poumons lâchant le dernier ballon d’air, n’accueillent la fatale brassée d’eau salée.
……
Sur la lande déserte où gisait mon âme, le voile sombre de la mort commença à se déployer en un vaste brouillard noir d’où surgirent les premiers délires, images burlesques d’un piano ondulant dont les touches blanches et noires devinrent bientôt le sourire diabolique d’une large bouche qui s’étira à l’infini et disparut, dévoilant un drôle de faisceau de pâles lucioles émaciées en forme de momies blanchâtres qui flottaient doucement dans les courants de ce pays à l’affreux soleil noir d’où rayonnait la nuit. 
Tout était calme, froid, silencieux
Tout semblait mort
Rien ne bougeait
Rien
Seule l’attente de la chute finale
……

Au bout du sombre marais insondable de mon esprit, il y eut soudain un crépitement. 
Un craquement presque inaudible.
Du fond des profondes tourbières de mon agonie, sortit un son étrange et neuf.
Puis, en écho, un autre lui répondit, fragile et incertain.
Puis un autre encore, hésitant et maladroit.
……

Le silence fit place peu à peu à un curieux chant d’éclats métalliques répétés venant de toutes parts qui essayaient dans une tension croissante et désordonnée de s’unir pour créer entre eux un arc électrique stable et continu et, telle la naissance difficile de la flamme d’une allumette humide, un réseau serré de filins de lumière argentée se tissa et s’étendit sur toute l’étendue de la morne plaine et réveilla par secousses répétées une pensée larvaire enterrée en somnolence, qui lentement s’anima pour donner naissance à une idée salvatrice qui se rappela d’un coup en un flash saisissant l’existence de la petite vaguelette qui suivait toujours le troupeau de monstres, oui, l’idée à ce moment-là se concentra en espoir tangible puis en une farouche certitude que, oui, seule cette petite vague amicale et seulement elle, seule cette caresse d’eau polie et bienveillante pouvait ouvrir  sur le chemin de la liberté.
Et alors, vacillant, à peine éclos, un projet prit corps, une volonté s’organisa en forme de petite larve déterminée, lumineuse comme un ver à soie à tête phosphorescente, porteuse d’une torche en feu, brûlant d’un espoir infini, flamme de la délivrance, flamme de la liberté, rampant maladroitement vers son objectif, frayant avec opiniâtreté son long chemin vers le gigantesque phare dressé là-bas loin au fond de l’esprit endormi, qu’il fallait allumer comme une flamme olympique, seul brasier à cette hauteur pouvant lâcher une large averse de lumière sur ce pays de mort, seul feu capable du haut de sa tour d’éblouir et de ranimer par un soleil nouveau, l’ensemble des énergies moribondes terrassées, du corps et de l’âme, et de réchauffer le sang neuf nécessaire aux flux de volonté requis pour réussir cette dernière entreprise de survie.
Des chants d’espoir s’élevèrent alors, les ténèbres s’éclaircirent, des scintillements épars et inconnus foisonnèrent en fuseau autour de la larve qui avançait toujours acharnée, la portèrent au pied du sémaphore qu’il fallait gravir jusqu’en haut pour allumer le bûcher, des millions de doigts d’une incroyable énergie s’agitèrent et déposèrent cet espoir de flamme, cette volonté de vivre, au sommet de ce phare d’Alexandrie qui s’embrasa aussitôt en une boule de lumière incandescente. Les ténèbres refluèrent devant l’explosion de cette aurore cosmique, poudre d’or lancée en un vaste nuage scintillant sur le glacis sombre et gris de la plaine, la nappant aussitôt d’ambre et de miel, de chaleur et d’espoir. La vie reprit ses droits, tout se mit en branle pour saisir cette dernière chance.

Oh phare merveilleux qui donnait maintenant le cap à toutes les actions, qui éclairait maintenant le nouveau territoire de cette volonté de vivre !
Tout se réveillait, tout s’ordonnait, tout s’acharnait à vaincre.
Alexandrie flamboyait ainsi que toute l’Egypte jusqu’aux confins du désert, là-bas en Sicile les palais d’Ortygie reprenaient vie et paraient leur façades maritimes d’ocre et de cuivre, à l’Orient la Corne d’Or s’embrasait et Constantinople resplendissait de ces mille minarets découpés sur l’aurore naissante, Alger suivait à son tour de sa blancheur immaculée, les Cyclades de la Grèce Antique revirent se lever le Matin du Monde, guirlande de lumière enchenillée sur le pourtour de cette Méditerranée où tout n’était que feu, espoir et volonté.

Dans un sursaut insoupçonné, mon corps épuisé se tendit et réussit à manœuvrer pour accueillir le vaguelon qui, comme l’idée-lumière l’avait prévu, me poussa légèrement vers la plage, suffisamment pour que mes pieds effleurent le fond. Il fallait néanmoins encore nager pour m’arrimer au sable de la grève et n’être pas arraché par la nouvelle série de vagues géantes qui déjà se profilait. Je jetai alors mes dernières forces dans cette bataille décisive et nageai comme un forcené pour me rapprocher le plus possible de la terre, j’avalai l’air, j’avalai l’eau, la recrachai, je pleurai, criai, brassai en tous sens, avançai tant bien que mal dans une panique grandissante à en perdre la raison au fur et à mesure que je voyais derrière moi foncer le terrible bourrelet grandissant d’une houle pleine de fureur et de rage qui s’abattit comme les autres dans un fracas de tonnerre mais ne put me happer.

Trop tard !
J’avais assez progressé et réussi à agripper le sable que je tenais ferme de mes quatre pattes en crochets solidement ancrés pour résister aux pièges des courants du ressac qui refluait vers le large.

J’étais sauvé.
Je râpais le sable comme un crabe centenaire, abruti, épuisé, la gueule dans les graviers telle une tortue géante rampant à bout de souffle vers son nid de ponte. La douleur à son comble irradiait mon corps meurtri planté de lances de javelots et de flèches.
J’existai à peine et restai immobile et prostré.
Je ne pus me relever que bien plus tard, ne pouvant arrêter l’essoufflement qui m’empêchait de réfléchir, et me dirigeai chancelant vers mes amis qui, allongés au sec, sans doute depuis une éternité, me regardèrent d’un œil torve et m’accueillirent par des paroles chaleureuses de bienvenue.
« Tu en as mis un temps ! » éructa Jack
« Ma parole tu souffles comme un pouf marocain sur lequel on assoit un gros cul ! » lança Bill plein d’humour.
Quand je pus parler, je les regardai tous les deux et leur dis :

- Je suppose que tu vas nous dévoiler ce que Joe leur répond ?
- Eh bien figure-toi que je n’en sais rien du tout. Que leurs dirais-tu, toi à ces deux loustics si tu étais Joe ?
- Le fait est que je ne suis pas Joe et que la suite t’appartient à toi seul, tu le sais bien, Tilbur
- Et vous Kyn ? Vous avez l’air ébranlé
- Pauvre Joe ! Cela ne donne décidemment pas envie d’aller à Acapulco, et personnellement je préfère la montagne.
- La montagne ? Pourquoi pas. Vous savez ce qu’a dit Thomas Mann quand il a visité les massifs alpins : « la montagne, cette mer solide »
- Tilb, après ton périple autour du monde, qu’envisages-tu de faire ?
- Sans doute une longue traversée ferroviaire. La Sibérie ou le Canada. Mais plutôt l’Ouest américain, le Nouveau Mexique, l’Arizona, la frontière mexicaine… Bon, je dois vous quitter – une réception dans les milieux décadents, un truc gratiné si vous voyez ce que je veux dire…
- C’est donc pour cela que tu es habillé en prince ! On peut savoir ?
- Hélas non, top secret. Pour le déguisement, pardonnez-moi mais je vais encore citer Thomas Mann qui a dit : « Habille-toi en bourgeois…
- …mais pense en révolutionnaire » - Oui je connais !
- Hasta luego amigos !

- Dis-moi Kyn, après le haggis habillé en Ecosse et la salade de fruit de la Cordillères des Andes, le café ne t’as pas inspiré dirait-on ?
- Peut-être que si je regarde ma tasse du dessus, j’arriverai à entrevoir la pupille noire de l’œil de Neptune ?
- 14 h. On y va ?

- Tu sais, il m’arrive relativement souvent d’être parcourue d’un frisson de plaisir lorsque je lis un texte très bon, très évocateur. Pour peu que l’air ambiant soit bien disposé- je veux parler de sa densité et de son parfum…
- Même l’hiver ?
- Oui, même l’hiver. Quand il s’agit de littérature, j’ai remarqué que l’agencement des choses, les silhouettes, l’allure des passants, toute la situation du moment s’électrise et devient si particulière qu’un enchantement se forme comme par magie ou un événement singulier survient par hasard – tu connais ma conception du hasard ! –.
-  Et la musique, tu entends la musique ?
- J’imagine souvent du piano, c’est vrai. Et dans cet état d’extase, je suis traversée de désirs impérieux, j’ai soudainement faim, j’ai envie d’embrasser la Terre entière. Tu sais quand je suis partie ce matin pour te rejoindre à La Rotonde où tu m’attendais à la terrasse, je savais ce que tu lisais et que tu étais parti dans un voyage.
Je t’ai envié et c’est pour cela qu’au lieu de venir en taxi, j’ai voulu prendre moi aussi ce train pour être moi aussi dans cette traversée de l’Ouest américain.
Le trajet fut long mais en valait la peine. C’était un vieux train du siècle dernier. J’étais assise près de la fenêtre, du coté du paysage qui défilait mais ne changeait pas vraiment, le désert est infini dans cette région. En face de moi, une femme très belle savourait un livre que tu as lu il y a peu et que tu as beaucoup aimé. J’examinais les expressions de son visage pour saisir si ses émotions ressemblaient aux tiennes et j’aurais voulu l’interrompre pour lui demander ce qu’elle ressentait. Un peu plus loin un homme d’âge mûr bricolait un jeu en bois à l’aspect compliqué que lui avait tendu une petite fille, peut être sa fille, qui l’observait avec admiration. Derrière moi, un groupe de jeunes ne pouvaient pas cacher leur joie de se retrouver ensemble pour des vacances sauvages dans une tribu indienne qu’ils décrivaient avec passion, impatients qu’ils étaient d’imiter les cowboys des films qui avaient remplis leur imaginaire depuis l’enfance. Tous les occupants du wagon voyageaient à leur façon.
Je m’imaginais que tout ce que je voyais m’appartenait. Et puisque je l’imaginais, cela devenait réel. Je n’oublierai jamais ma descente des marches à l’arrivée !
- Moi non plus !
- Viens, partons tout de suite ! Quelle destination, quel pays fabuleux, dans quel imaginaire veux-tu aller? Une île, un pays, une ville ou un livre chez nous ?

- Les deux mon capitaine !


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*


LIVRES

J’ai dit que l’auteur de ces deux nouvelles était un boulimique de lecture. Quoi de plus naturel dès lors que de faire figurer ici quelques-uns de ses menus plaisirs.

Commençons par un de ses auteurs de chevet :

Max Milner

Né en Normandie, d’un père polonais et d’une mère espagnole, Max Milner avait épousé la fille (suisse) de Charles Panzera, ce qui ne dira rien aux fans de U2 mais fera tilt dans la mémoire des fous d’opéra. Écrivain et essayiste français (il faut bien dire quelque chose), dix-neuvièmiste de haute volée, Max Milner est mort en juillet 2008, deux ans après sa femme et à la veille de son quatre-vingt-cinquième anniversaire, laissant une oeuvre considérable tant par la qualité que par la quantité. Le jour où Radio France fera retour au monde civilisé, le jour où les pamphlétaires n’y seront plus à la merci des saltimbanques, peut-être pourra-t-on réentendre les cinq entretiens qu’avait accordés Milner à France Culture en janvier 1990, dans la série « À voix haute » lui consacrée.


Entretemps, il nous est loisible de découvrir ou de redécouvrir ses livres, dont les deux que voici, chers à Édouard Le Cèdre :


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L’envers du visible. Essai sur l’ombre, Paris, Seuil, 2005.
454 pages


dont l’éditeur nous dit : « Rendre à l’image sa part d’ombre, scruter les voies qui conduisent de l’obscur à l’illimité et au transcendant, explorer les envers d’une réalité dont la face lumineuse ne contiernt pas tous les secrets, tel a été le but des penseurs et des artistes dont il est question dans ce livre. »


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Le Diable dans la littérature française de Cazotte à Baudelaire, 960 pages. Paris, José Corti, 1960, rééd. revue 2007.


De Cazotte, précurseur de la littérature fantastique française, à Baudelaire, ils y sont tous, en effet. Ou presque. Manque Saint-Just. Est-ce, peut-être, que l'Archange n'a pas pris assez au sérieux son rival ? Mais l'étude et même une sorte de psychanalyse de ceux qui y ont cru est exhaustive et fouillée. Et puis, ne faut-il pas que dans les plus beaux Tabriz il y ait quelque chose qui manque car seul Allah est parfait?


Continuons par une de ses découvertes récentes :

Roberto Bolaňo

Poète avant tout, mais aussi romancier, né à Santiago du Chili en 1953, Roberto Bolaňo est mort à Barcelone en 2003.
Émigré au Mexique avec sa famille, il y devient un militant de gauche. En 1973, il fait retour dans sa patrie pour « aider à y construire le socialisme ». On sait ce qui est arrivé au Chili le 11 septembre de cette année-là. Aussitôt arrêté par les sbires de Pinochet, Bola
ň o aura la chance d’être sauvé par deux anciens camarades de classe devenus gardiens de prison. Il ne sera pas torturé mais il entendra torturer les autres. Son oeuvre en portera les traces. Après cet épisode noir, Bolaňo deviendra un homme à bougeotte : vagabond, alcoolique, drogué – « beatnick parcimonieux » selon sa propre expression – il finira par atterrir (et se marier) en Espagne à la fin des années 70. Mais l’écrivain enfin rangé ne jouira pas longtemps de sa nouvelle vie : les années de désordre et d’errance réclament bientôt leur dû, et il meurt en 2003, à 50 ans tout juste, laissant à sa famille ce mastodonte inédit :

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2666, Paris, Christian Bourgois, 2008, 1024 pages.


Le Cèdre nous en a très longuement et chaleureusement parlé. Je ne me ridiculiserai pas en essayant de le résumer à ceux qui ne l’ont – comme moi – pas (encore) lu. Avec ce roman qui en contient cinq, il faut s’embarquer résolument sur les pas du Chilien trop tôt disparu. Ils le disent tous : c’est son chef d’oeuvre.



Un autre des romanciers de prédilection de notre nouvelliste :

Thomas Pynchon

On ne présente plus cet auteur-culte américain (N.Y,1937), connu pour ses œuvres mélangeant l’absurde à l’érudition, que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de « plus grand écrivain vivant ». Laissons à d’aucuns la responsabilité de leurs hyperboles et ne mentionnons que pour mémoire quelques grands titres de cet auteur, du mythique V (de 1963) et de L’Arc en ciel de la gravité (de dix ans plus tard), au tout récent Vice caché (de 2010), sa route est longue et jalonnée d’oeuvres hors du commun, qui n’arrêtent pas de faire couler des flots d’encre. Celle qui a eu il n’y a guère les faveurs d’Édouard Le Cèdre, c’est :

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Contre-Jour, 1216 pages, Paris, Seuil, Fiction & Cie, 2008.



Je me garderai bien, là aussi de m'exposer aux lazzi, puisque, comme vous peut-être, je ne l’ai pas lu. A peine sais-je ce qu’en ont dit, dans Chronic’Art, David Boratav et Olivier Lamm : «...livre-Béhémoth... » , «...livre touffu et difficile, tant par sa longueur que par ses digressions, le fourmillement de son sens, et la multiplicité de ses niveaux de lecture. (...) Mais c’est aussi, et avant tout, un formidable divertissement, une oeuvre à la fois grave, facétieuse et jubilatoire.» Et pour la totalité de l’article dithyrambique, c’est ici :
http://www.chronicart.com/livres/chronique.php?id=11098



Enfin, la dernière découverte en date d’Édouard Le Cèdre est celle d’un dessinateur qui s’est voulu historien et qui a réussi une oeuvre très personnelle, sans guère d’équivalent.

Joe Sacco

Né sur l’île de Malte en 1960,  émigré enfant avec sa famille à Los Angeles, après un crochet par l’Australie, Sacco a fait d’abord des études de journalisme, puis une maîtrise en Art à l’Université d’Orégon en 1981.

Visiblement préoccupé par les guerres contemporaines, il porte très longtemps un travail sur celle du Vietnam qui ne trouvera jamais d’éditeur (tiens donc...). Dans How I loved the war, il analyse ses sentiments de téléspectateur devant la première Guerre du Golfe. En 1992, il visite la Palestine, et c’est un double livre :  Palestine : Une nation occupée (1993) et Palestine : Dans la bande de Gaza, qui lui vaudra le prestigieux American Book Award en 1996.

Avant celui qui nous occupe ici, il a consacré plusieurs livres encore à la mise en pièces planifiée de la Yougoslavie, dont Gorazde : la guerre en Bosnie orientale, 1993-1995, et The fixer : une histoire de Sarajevo, ainsi que Derniers jours de guerre : Bosnie 1995-1996.

Cette somme étonnante, unique à ma connaissance, fait de lui l’inventeur du journalisme d’immersion en bandes dessinées. Même l’apparence ingrate de son dessin se révèle très efficace et sert admirablement son propos.

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Gaza 1956 . En marge de l’Histoire, 424 pages, 20x27, Paris, Futuropolis, 2010. Histoire, en BD, d’un crime de guerre commis par l’armée israélienne à Gaza en 1956.


« C’est un reportage choc, mené par un journaliste-dessinateur, sur les causes, les circonstances, les suites, les conséqsuences de ces crimes de guerre perpétrés par une armée d’occupation lors de l’opération de Suez menée en collaboration avec les Français et les Anglais. Une BD de 400 pages d’une force incroyable, parfois insoutenable. » (Pierre Magnan, France 2.fr)

« Parfois insoutenable »
...  Je souscris. C’est, je crois, exactement l’intention de l’auteur.



*



Et puisque nous sommes dans les livres, restons-y.


Petite contribution personnelle de votre servante à cette bibliothèque de l’été qui vous arrive avec les carabiniers :


Oui, pendant que mes contemporains transhument, prennent l’avion, chargent la voiture ou s’entassent dans des autocars climatisés, j’explore, en musardant, les bibliothèques publiques. Elles finiront bien par acquérir, avec l’honnête retard qui sied à la province, quelques-unes des briques chères à Lecèdre. En attendant, on y trouve d’autres pépites. Je vous recommande, si vous ne les connaissez pas, deux modestes « formats poche » que je viens d’y découvrir.

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Manuel Vazquez Montalban
L’homme de ma vie

Paris, Christian Bourgois, 2002.
Paris, Seuil, 2003, Coll. Points, au format de poche.

On ne présente plus Vazquez Montalban ! Qui ne sait pas que c’est en son honneur qu’Andrea Camilleri a nommé Montalbano sa propre version de Pepe Carvalho, fin gourmet et quintessence de toutes les Siciles ?

Vazquez Montalban est mort en 2003. En 2000, il avait fait paraître cet El hombre de mi vida, visiblement écrit à l’approche du « nouveau millénaire ».

À l’heure où le dépècement de l’Europe bat son plein et où les minorités, dûment instrumentalisées, ont servi comme prévu à le faire advenir, ce n’est pas sans un plaisir quelque peu masochiste que l’on découvre ce que le grand Espagnol en disait si lucidement avec une dizaine d’années d’avance, sous couleur de nous vendre un polar ibérique.

Il faut quelque agilité d’esprit pour lire Montalban. Mais l’effort n’est rien en regard de la récompense.



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Daniel Chavarria
Le rouge sur la plume du perroquet

Paris, Payot & Rivages, 2003
Paris, Payot & Rivages, 2005 pour l’édition de poche.

Daniel Chavarria est un Uruguayen – on peut même dire un révolutionnaire uruguayen – réfugié à Cuba, où il enseigne la littérature grecque classique à l’Université de La Havane. Il fait des traductions aussi, de plusieurs langues mais surtout du latin et du grec. Et il écrit des livres.

Tout est bon dans Chavarria, tout est extraordinaire. À commencer par sa galerie de jeunes prostituées aussi belles qu’intelligentes, ou alors – quand l’intelligence n’est pas leur qualité première – d’une originalité qui fait d’elles de grands, d’inoubliables caractères, comme c’est le cas pour cette irrésistible Sabine, dite Bini, dans El rojo en la pluma del loro, ma trouvaille de cette semaine.

C’est un lieu commun de dire que l’histoire des XXe et XXIe siècles s’écrit dans le polar. Ce livre, une fois de plus, le prouve. Car, outre la vie, haute en couleurs, chez les ginetas de La Havane, Chavarria, à l’instar de Montalban, nous raconte bien d’autres choses.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »... Hélas, oui, des deux côtés de l’Atlantique, et c’est bien laid. Donner des cours de torture - supervisés par le grand frère Yankee -  en pratiquant la vivisection sur des SDF et autres mendiants raflés tout exprès parce qu’on est sûrs qu’ils ne seront réclamés par personne et qu’aucune mère ne viendra défiler sur aucune place en brandissant leurs portraits, cela se fait ? Oui, couramment. Voyez Montalban. Voyez Chavarria. Tiens, ces deux romans prétendûment policiers ont été écrits la même année... Ils nous parlent de nous. De notre présent, que nous ne voulons pas voir tel qu’il est.

Déclin de l’Occident ? Pas dans les lettres hispaniques en tout cas.

Grands petits livres ! Auteurs chers à mon coeur !

 

Catherine L.



12:23 Écrit par Theroigne dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

06/12/2009

Nous avons mis longtemps...

 

bateau 16e s.

 

Nous avons mis longtemps à larguer les amarres, et les « marins d’eau douce ! » de notre entourage auraient pu continuer encore un peu à se moquer de nous, car les moqueurs ne sont pas webmasters, surtout bénévoles, et nous pédalions toujours autant dans la semoule, qui n’est pas eau de mer, étant pour notre part, ès matières informatiques, de peu doués autodidactes... Mais l’actualité, cette sous-maîtresse à fouet, nous fait enfin sortir du bois, c’est-à-dire du port.

Rappelons, avant de hisser la voile, que notre escadre entend surtout naviguer dans les eaux de la littérature, mais que rien ne vaut une exception pour commencer.

Or, l’actualité, telle les chevaux de Platon – oui, la métaphore devient équine pour l’occasion – a l’air en ce moment de tirer à hue et à dia, dans deux directions en apparence incompatibles. Voyons si nous pourrons, tout marins que nous sommes, nous improviser cochers sans finir comme Œnomaos.

Cheval noir :

Il y aura bientôt un an que des fous furieux, sadiques autant que suicidaires, ont fait pleuvoior sur une population, martyrisée déjà de toutes les façons possibles, un déluge de fer et de feu, le feu étant d’une espèce nouvelle, expérimentale, appelée « phosphore blanc ». Car, en effet, c’est la mode aujourd’hui de faire de la vivisection sur humains autant que sur animaux et de tester les jouets de mort nouveaux in vivo. « Opération plomb durçi », admirions au passage la poésie et la spiritualité des intitulés de massacres.

Les plaies ne sont pas encore pansées – le seront-elles jamais ? – et déjà les monstres malades qui nous servent de contemporains y reviennent, sûrs de la complicité active de ceux que nous avons élus (du moins ceux d’entre nous qui votent...) et que, en tout état de cause, nous laissons faire, comme si nous n’étions pas capables de les empêcher de nuire. Honte sur nous, qui payons des impôts à des meurtrtiers en masses.

Il existe, de l’autre côté de l’Atlantique (et dire que ce passage Nord-Ouest a tant fait rêver nos ancêtres ! ) des personnes du genre féminin qui n’aiment pas les guerres. Elles s’opposent donc à toutes, sans discrimination, avec les moyens dont elles disposent, qu’elles veulent pacifiques. Elles se sont donné le nom de « Codepink ».

Codepink a décidé de s’en aller, pour le premier anniversaire du massacre, réclamer la levée du siège qui fait, depuis trois ans, d’une population coincée dans une trappe électrocutante, autant de petits rats du Pr. Laborit.

Codepink a donc appelé tous ceux que le meurtre récréatif intolère à marcher, le 31 décembre, de la frontière égyptienne à celle de Gaza – un long mile – sous la conduite des quatre rois mages – oui, pour la circonstance, ils seront quatre, dont deux noirs - :MM. Nelson MANDELA et Jimmy CARTER, MMgrs. Desmond TUTU et Jacques GAILLOT, « évêque de nulle part », c’est-à-dire, pour nous, de partout. (Ah, les délicieux silences de l’Église, quand on tue !)

Il eût fallu qu’un million au moins réponde présent. On en sera loin, pour des tas de mauvaises raisons et une hélas péremptoire : le voyage coûte cher. Qu’ils soient mille ou deux mille à sauver l’honneur de notre lamentable espèce, il faut qu’ils soient soutenus, moralement et financièrement, de toutes les manières possibles. Ce qui revient à dire que ceux qui n’y seront pas n’ont aucune excuse pour ne pas au moins envoyer, aux marcheurs, un viatique à porter aux assiégés.

Rappelons que ceux-ci manquent de tout, y compris d’eau sucrée pour nourrir les bébés, que les malades et les blessés, interdits d’évacuation, sont également interdits de soins, de nourriture, d’abris pour l’hiver ; que les enfants sont interdits d’école, les adolescents d’études ; qu’on tire les petites filles à bout portant dans les rues et qu’on encule les petits garçons emprisonnés comme terroristes ; enfin, qu’on leur prélève des organes vitaux quand ils ont fini de servir autrement. Jamais une espèce animale n’est allée aussi implacablement loin dans la barbarie (les sionistes) ni dans l’aveulissement (nous tous). En fait, aucune espèce animale, hormis l’humaine.

Nos 5, 10 ou 20 € envoyés aux marcheurs pour tenter de soulager les Gazaouis doivent-ils nous dédouaner auprès de tous les autres qui meurent en foules – mais un par un – dans tant de coins du monde, et toujours parce que nous y avons consenti ? Certainement pas ! Mais Gaza est le noeud gordien qu’il faut à tout prix dénouer avant de pouvoir pousser plus avant nos « droits et devoirs » d’égalité.

Envoyez votre obole et vos messages de soutien à :

CAPJPO EuroPalestine <http://www.europalestine.com>
Tél : 06 43 05 97 94  - ou - 06 46 83 03 55
infos@europalestine.com

ou à la

Librairie Résistances   <http://www.librairie-resistances.com>
4, Villa Compoint
75017 Paris
M° Guy Môquet (ou Brochant)
BUS 31 : Arrêt « Davy-Moines »
Tel : 01 42 28 89 52
Fax : 01 42 28 95 29
info@librairie-resistances.com
                                                                            pour la France


Association belgo-palestinienne – Wallonie/Bruxelles asbl
<www.association-belgo-palestinienne.be>
Quai du commerce, 9 - 1000 Bruxelles
tél : +32 (0)2 223 07 56 - fax : +32 (0)2 250 12 63
mail : abp.eccp@skynet.be

                                                                            pour la Belgique


CODEPINK  http://www.gazafreedommarch.org/
mail : info@gazafreedommarch.org                       

                                                                            pour les USA

 

 

*

 

Cheval blanc :

Barak, la jument du Prophète, n’a pas pour habitude d’être attelée, encore moins de l’être avec un furieux congénère. Il va nous falloir bien du doigté pour les amener à galoper de concert dans le droit chemin, sans blesser la bouche ni à l’une ni à l’autre, et sans verser. Essayons.

Or donc, une récente « votation » suisse vient de faire l’effet d’un vigoureux coup de pied dans une fourmilière. C’est à qui piaillera le plus au choc et à la honte, à commencer par ceux qui l’ont depuis longtemps bue (la presse kapo par exemple, et les poupées de ventriloque politiques sans exception vendues au premier offrant puis aux suivants).

Comment faire pour partager avec tous ceux que l’événement concerne un peu de poudre de raison ?

Ils sont très nombreux, ceux que l’événement concerne ! Car il y a, bien entendu, d’abord les Suisses, auxquels trop d’Européens s’identifient pour qu’on les évacue d’un haussement d’épaules ; il y a les populations immigrées, celles de Suisse mais aussi celles des autres pays du continent ; il y a enfin les Européens non-suisses, bâtés du calamiteux Traité de Lisbonne... Immigrés veut dire exilés. De toutes sortes de pays mais sans doute majoritairement de pays où la confession musulmane est plus ou moins religion d’État, même s’il y en a d’autres (chrétiens orthodoxes par exemple, juifs, non-croyants, etc.)

La seule particularité qui relie entre eux tous ces Européens nouveaux est leur condition d’exilés. Il n’y a pas d’exil qui ne soit amer. Quiconque a dû quitter son pays pour chercher subsistance ou sûreté ailleurs sait qu’il faut toujours au moins une génération, souvent deux, pour se faire accepter de ceux parmi lesquels on va devoir vivre. Ainsi, l’hostilité ambiante s’ajoute la plupart du temps à la douleur du déracinement. Rappelons-nous les vagues successives de Polonais, d’Italiens, d’Espagnols, de Portugais, qui furent d’abord non moins mal vus que les déplacés d’aujourd’hui, abusivement amalgamés sous l’étiquette « musulmans », voire « islamistes ».

Précisons, avant d’aller plus loin, qu’on appelle sur ce blog « musulmans » ceux qui confessent la foi musulmane, et « islamistes » ceux qui ont l’intention de faire de cette foi un instrument de prise de pouvoir.

Dans une Europe vouée à l’anéantissement par ses propres classes dominantes assistées de leurs laquais médiatiques, les populations renouent avec un sentiment oublié (assoupi ?) depuis un demi-siècle : la peur.

La peur assume beaucoup de formes... Peur de manquer, d’abord, et on manquera !... Peur diffuse d’une conflagration atomique qu’on redoute sans trop y croire, peut-être à tort... Peur d’être réduit en esclavage par une tyrannie inconnue, alors qu’on l’est déjà, si fort, par une tyrannie non reconnue... Le résultat est un sentiment, au mieux, de défiance, au pire, de rejet haineux, envers ceux qui, selon la formule antédiluvienne consacrée, viennent  : « nous ôter le pain de la bouche ».

« Qu’ils rentrent chez eux ! » s’écrie l’infantile qui oublie qu’ « ils » viennent chez nous parce que « nous » sommes chez eux, occupés à piller leurs richesses, et qu’ils ne se résignent à en partir que parce que nous les en chassons. Qui ? Nous ? Oui, nous ! Ou ceux par qui nous nous sommes laissé mettre le mors et la bride, ce qui revient au même.

Bref, envahisseurs pacifiques et envahis, tout le monde est angoissé, tout le monde est malheureux. Les uns comme les autres sentent qu‘« on » ne veut plus d’eux, qu’« on » n’a plus besoin du travail de leurs mains ni de leurs cerveaux, et qu’ « on » ne va pas permettre qu’ils continuent à se nourrir s’ils ne rapportent plus rien. Il leur reste à comprendre qu’ « on » va tout faire pour les dresser les uns contre les autres afin qu’ils s’entretuent et que, si cela ne suffit pas, ou si la famine peine à en avoir raison, « on » organisera médicalement leur dépérissement, rapide ou prolongé. La situation de l’Europe sera bientôt, sur une plus grande échelle, celle de Gaza. Situation explosive. Un minaret virtuel vient de mettre le feu aux poudres. La mésaventure peut encore tourner à l’avantage des peuples et à la confusion des méchants, à condition que les petits cochons ne mangent pas ces peuples en route.

Qu’est-ce qu’un minaret de plus ou de moins sur 41.285 km2  de montagnes ? Pas grand-chose. En outre, c’est beaucoup moins laid qu’une enseigne de McDo, moins offensant à l’oeil et à l’amour-propre. (Combien de minarets McDo en Suisse ?) Pourtant, celui-ci entre tous a suscité un phénomène de rejet massif. Qu’importe que la manifestation de ce rejet ait été induite, voire organisée, par une faction d’extrême-droite. Elle est trop nette pour ne pas exprimer beaucoup plus que de l’hystérie fasciste ou des frilosités bourgeoises. Soyons sûrs que la votation suisse a exprimé au contraire le sentiment de la majorité des Européens, tout comme les votes français, irlandais et hollandais à l’encontre des traités de Maastricht et Lisbonne ont exprimé le refus d’une égale majorité d’Européens non consultés.

Essayons de comprendre, si nous avons l’ambition d’expliquer. Et posons deux questions que personne ne semble, dans ce concert d’indignations tous azimuts, avoir posées :

1) Qui a décidé qu’il fallait ériger un 4e minaret en Suisse, précisément maintenant ?

2) Dans quel but ?

Supposons que cette construction ait été projetée de longue date et qu’elle réponde, tout bêtement, à un besoin des fidèles musulmans de l’endroit.

Gouverner, c’est prévoir.

Dans l’état actuel des choses et des esprits, tout imam, tout évêque ou tout rabbin soucieux de la sérénité de ses ouailles aurait sagement différé une construction sans aucune nécessité vitale pour la foi. Il aurait fait passer l’essentiel avant le périférique. Ne fût-ce que parce que tant de gens sont dans la misère – même en Suisse –, il aurait prudemment réservé les fonds d’érection somptuaires à d’éventuelles urgences prioritaires. C’est la responsabilité et le devoir élémentaire de tout berger spirituel envers son troupeau. Ajoutons que c’est la responsabilité et le devoir élémentaire de tout élu politique envers ceux qui l’ont mandaté par leur vote, et que, là comme ailleurs, on est très loin de compte. Aux antipodes, pour tout dire.

QUI, sans avoir consulté les fidèles, a décidé d’élever un  minaret de plus et de le faire à un moment où la réaction qui tant fâche était absolument certaine ? (Foin des hypocrites qui feignent d’avoir été surpris !). DANS QUEL BUT ? ET OÙ, par les temps qui courent, A-T-IL TROUVE L’ARGENT ? Dans l’escarcelle des croyants chômeurs ? (Imaginez le prix d’un minaret envoyé aux Gazaouis, en équipement médical de première urgence ? ou au Hamas, en armement ?) Se pourrait-il que les citoyens de confession musulmane aient été manipulés, utilisés, par des gens pleins d’arrière-pensées qui, derrière eux, s’avancent masqués ?

La réponse qui vient à l’esprit de l’observateur même très modérément paranoïaque est : l’Arabie Saoudite. Elle vient à l’esprit et s’impose parce que tous les précédents y mènent. Mais l’Arabie Saoudite n’est pas qu’un état musulman - un des plus intolérants et racistes qui soient au monde -,  c’est aussi l’âme damnée d’un monstre à deux têtes appelé USRAEL (monstre à trois têtes, en fait, qui devrait s’appeler OTUSRAHELL, une des trois étant celle de l’Europe atlantiste à 27, 28, 29). L’Arabie Saoudite est leur exécuteur de basses oeuvres, ce qui n’exclut pas qu’elle roule aussi pour elle-même, c’est-à-dire pour la reconquête – complète cette fois - du continent européen, par sa conception personnelle de l’Islam : un Islam totalitaire et oppressif.

Quand nous disons Arabo-Saoudiens, nous ne parlons pas des Saoudiens lambda, aussi réduits en esclavage qu’on peut l’être, nous parlons de leur hautement illégitime classe (famille ?) dominante.

Pour nous résumer, nous avons le sentiment très net et incoercible que la volonté d’ériger un quatrième minaret en Suisse – pour ne rien dire du timing – relève d’une volonté politique, en aucune façon religieuse, dont le but ultime est de coloniser l’Europe, en instrumentalisant la foi des Européens musulmans.

Question corollaire : A QUI PROFITERAIT la colonisation du continent par une faction islamique extrémiste, dans la mesure où cette faction n’est elle-même qu’une marionnette dans les mains de ses maîtres USaméricains, Sionistes et UNeuropéens façon Lisbonne ?

Rien, ne saurait, s’ils le voulaient, empêcher les ventriloques de se débarrasser de leur poupée extrémiste où et quand cela leur siérait. Quid alors de nous tous, Européens d’origines et d’obédiences si variées ? Croit-on qu’il soit inconcevable de voir un jour la Shari’a nous être imposée par MM. Cheney, Bush, Blair, Brzezinski, Berlusconi, Olmert, Perez, Ashkenazi et consorts, revêtus de la djellaba et barbus ? C’est le pouvoir absolu qu’ils veulent, pas une mode capillaire ou une religion plutôt qu’une autre.

Grâces soient donc rendues aux Suisses qui viennent, peut-être sans le faire exprès, de tirer la sonnette d’alarme. Il nous appartient à tous – Européens de souche, si une telle chose existe, ou d’importation – de faire preuve d’une extrême vigilance POLITIQUE, dans le respect des convictions et des choix intimes de chacun, en ce compris les non-croyants, qui existent et qui s’incluent mordicus dans la notion d’égalité.

Nous ne sommes pas, pour notre compte, convaincus que « des terroristes musulmans » soient les auteurs de tous les attentats qu’on leur impute (Buenos Aires, Madrid, Londres, Casablanca, etc.) et nous estimons que les attentats-suicides, au Moyen Orient, sont l’expression d’un désespoir et d’une impuissance qui ne trouvent pas d’autre exutoire, la honte en revenant à ceux qui les y poussent en rendant leur existence si intolérable qu’on peut lui préférer la mort.

Mais nous voyons aussi que, dans certaines grandes villes occidentales, beaucoup de musulmans se sont fait recruter, embrigader, d’abord, probablement, à coups d’allocations évidemment bienvenues quand on n’a ni ressources ni travail, et ensuite par un endoctrinement plus ou moins forcé. C’est le début de la fascisation. Les plus dociles ou influençables sont en train de revivre sans s’en douter, l’expérience des Allemands sous Hitler et des Israéliens sous Ben Gourion & C°. Qui oserait dire que la majorité des Juifs, attraits de gré ou de force en Palestine, étaient des nazis (même si les principes les plus élémentaires auraient dû leur interdire une telle démarche) ? Et pourtant, ils soutiennent aujourd’hui à 94% un gouvernement qui l’est. Qu’une telle chose arrive aux musulmans d’Europe serait une tragédie aux conséquences incalculables. Il nous faut tout faire pour y résister coude à coude. Il nous faut prouver qu’une religion est chose intime qui doit être respectée par tous, mais que vivre ensemble sur un pied d’égalité est affaire politique. Rester ignorants ou indifférents au politique, au point de permettre qu’il soit subordonné à l’irrationnel, est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre, quelles que soient nos croyances ou nos philosophies. Nous sommes tous ensemble dans un bateau qui prend l’eau. Des fous sont à la barre, tandis que d’autres fous sont prêts à tout pour s’en emparer. Écopons, ramons, et ce qui ne nous arrivera point de mal, imputons-le à bonne fortune.

Un dernier mot sur ce chapitre : M. Tariq Ramadan est très présent dans le débat qui ne fait que commencer. Il y a pris beaucoup d’avance, révéré par les uns, honni par les autres, et Mme Caroline Fourest lui servant de repoussoir et de faire-valoir avec beaucoup d’enthousiasme. Aussi intelligent que déterminé, M. Ramadan n’est pas un cynique ni un hypocrite, c’est un affamé de pouvoir. Pour l’avoir vu de près et longuement écouté parler il y a plusieurs années, nous pensons, à tort ou à raison que M. Ramadan est un jésuite, non d’aujourd’hui mais du XVIe siècle. M. Ramadan est l’Ignace de Loyola de l’Islam. Ignace de Loyola – le futur saint Ignace – était lui aussi un homme intelligent, déterminé, sincère et affamé de pouvoir. Au service d’un projet totalitaire. C’est un cocktail très dangereux pour la tranquillité publique et nous avons déjà donné. Personne d’à peu près sensé ne souhaite repasser par les quatre derniers siècles. Si nous ne nous trompons pas sur le compte de M. Ramadan, il nous faudra le combattre avec la courtoisie et l’honnêteté qui s’imposent, mais jusqu’au dernier sang.

Envoi : Prince, si un beau matin vous pouviez vous réveiller adulte, quel précieux cadeau vous seriez pour l’humanité.

 Nous nous promettons de revenir quelque jour prochain - pour expliquer en quoi l’Islam en pleine Reconquista est dangereux tant pour les musulmans que pour nous - sur la manière dont les chrétiens ont pris le pouvoir à Rome.

P.S.  Quoique nous reconnaissions à ceux qui en ont besoin le droit de s’inventer des dieux pourvu qu’ils ne nous les imposent pas, notre athéisme rédhibitoire nous rend allergiques à toutes les formes de religion, y compris l’holocaustique et la laïque. C’est pourquoi nous ne visitons pas souvent les sites que M. Fausto Giudice appelle, parfois à juste titre, « laïcards ».
Riposte laïque et son prédécesseur Res Publica ne sont habituellement pas notre tasse de lait. D’abord parce que notre perception de l’état sioniste est aux antipodes de leurs idées reçues. Parce que, par voie de conséquence, leurs idées reçues sont, qu’ils le sachent ou non, racistes. Parce que la laïcité n’est pas pour nous un fétiche. Parce que nos principes jacobins nous suffisent. Etc. etc.
Cependant, « l’affaire du minaret » nous à poussés à une incursion curieuse sur leur site www.ripostelaique.com , où nous avons relevé ceci (de Jean-Paul Brighelli) :

                        Les Suisses n’ont pas rejeté les musulmans,
                       ils ont dit stop à l’avancée d’un certain islam.


Nous sommes d’accord avec les Suisses et avec cette phrase. En outre, nous avons découvert, dans le dossier spécial d’une vingtaine de communications, deux articles que nous empruntons et reproduisons ci-dessous. Leurs auteurs sont respectivement Suisse d’origine palestinienne et Algérien. Ce n’est pas parce que ces deux peuples sont parmi les plus courageux de la terre et le sont avec une constance incroyable que nous avons retenus ces textes, car après tout les auteurs pourraient n’être pas dignes de leurs compatriotes, nous les citons in-extenso parce que les arguments qu'ils y développent nous paraissent dignes de considération et de réflexion.

Pour l’escadre,
Marie MOUILLÉ

_______________________________

Lorsque les brillants cerveaux US à la Brzezinski ont estimé qu’il leur fallait un ennemi public N°1 pour remplacer l’URSS (rappelons-nous, c’était sous Eltsine) et jeté leur dévolu sur les Arabes  (musulsmans, donc islamistes, donc terroristes) et que, justement, on était en train de détruire de fond en comble la Yougoslavie, ce dangereux exemple de démocratie utopique, la nécessaire logique de ces choses a voulu que les boucs-émissaires choisis fussent désignés clairement à l’exécration des foules. Mais comment ? Par le port obligatoire d’une étoile jaune ? Déjà pris. D’un croissant jaune alors ? Trop susceptible de vendre la mèche. Mais le leur faire arborer d’eux-mêmes, ce signe... leur faire croire qu’il y allait de leur identité, de leur dignité... Génial, non ? C’est à ce moment-là en tout cas que les missi dominici de la maison de Saoud, depuis la Bosnie heureusement débarrassée des Serbes, massacrés après avoir été convenablement diabolisés avant leurs ex-compatriotes de la religion du Prophète, ont commencé à offrir des allocations mensuelles aux musulmans d’Europe, à condition que Monsieur portât la barbe ; allocations doublées si Madame se voilait... L’imbécile xénophobie des Occidentaux travaillés, eux, par leurs droites, suffit pour que d’innombrables jeunes filles se voilent à leur tour, par réaction trop compréhensible, souvent contre la volonté de pères moins naïfs. Tombées tête la première dans le piège qu’elles étaient bien trop jeunes pour deviner ! Quoi de plus aisément identifiable qu’une femme voilée ? Et quelle cible plus rêvée pour un sniper, même malhabile ?

 

 

*


Recourir à l’ONU ou à Strasbourg pour annuler la votation suisse ? Pure folie !

mercredi 2 décembre 2009, par Sami Aldeeb Abu-Sahlieh

Ceux qui pensent recourir contre la décision du peuple suisse refusant la construction de minarets en Suisse se mettent le doigt dans l’œil et commettent un acte de pure folie :

 La décision d’interdire les minarets en Suisse ne viole aucune norme internationale, contrairement à ce que prétendent certains ignares. Elle ne viole pas la liberté religieuse puisque la présence de minarets n’est pas nécessaire pour la pratique du culte musulman. La Mosquée avec le dôme doré de Jérusalem, troisième lieu saint de l’Islam, n’a pas de minaret, et pourtant on y prie. De même, cette décision ne viole nullement le principe de l’égalité : ceux qui veulent interdire les cloches et les clochers peuvent toujours lancer leur propre initiative. Et ainsi l’égalité de traitement est garantie.

 Ceux qui oseront recourir contre la décision du peuple prouveront qu’ils sont pour la dictature et contre la démocratie. Et si les musulmans s’y associeront, ils ne feront qu’aggraver leur cas. Cela signifiera qu’ils considèrent leurs lois religieuses au-dessus du droit suisse et ainsi ils se mettront à dos la majorité de la population suisse qui ne veut pas de minarets.

 Les pays musulmans qui critiquent la Suisse devraient commencer par balayer devant leur propre porte. Quant aux pays occidentaux, ils feraient mieux de demander l’avis de leurs peuples avant de critiquer la Suisse.

Dr. Sami Aldeeb Abu-Sahlieh

Centre de droit arabe et musulman
Ochettaz 17, CH-1025 Saint-Sulpice
Site  :  www.sami-aldeeb.com
Blog : http://blogdesamialdeeb.blog.tdg.ch/

 

 

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La leçon de la rue Suisse à l’hypocrisie du politiquement correct
par Allas Di Tlelli  - mercredi 2 décembre 2009

J’ai envie d’écrire un texte à travers un angle d’attaque et des éléments précis, voire rarement cités, qui viendront souder la multitude de visions aussi complémentaires que disparates prises ainsi dans des forums qui pullulent. Il serait aussi intéressant, outre le parallèle entre ce qui se passe dans les autres pays d’Europe d’un côté, et entre la situation en Europe et les pays tombés dans l’escarcelle de l’islamisme de l’autre côté, d’avoir d’autres exemples de situations prévalant dans les pays dits musulmans, souvent présentés comme des républiques, qui vivent d’une manière relative la Shari ’a, régime auquel aspirent tous les islamistes de la planète et qui est en vigueur dans nombre de pays comme l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Soudan...etc.

Je tiens d’abord à souligner le fait que je suis un natif et un citoyen nord-africain vivant en Algérie depuis 40 ans. L’information ayant trait au résultat du référendum en Suisse, au-delà de l’instrumentalisation de la droite, m’est parvenue comme un événement positif dans la mesure où cela, en tout cas je l’espère, pourra produire un déclic collectif et contagieux dans tous les pays d’Europe qui, par peur de représailles ou par pragmatisme économique, font encore preuve d’un laxisme dangereux envers l’expansionnisme islamiste. Cela vient encore d’être démontré en Suisse même puisque juste après la proclamation des résultats du vote, la ministre de la Justice Eveline Widmer-Schlumpf déclare dans une conférence de presse à Berne : "J’imagine que nos relations commerciales avec d’autres pays vont devenir plus difficiles"...

Je crois personnellement que la Suisse, à son insu peut-être, vient de montrer la voie au reste de l’Europe. Et pour cause, un minaret est en effet un signe de communication politique plus qu’un édifice à partir du moment où une velléité de l’imposer et de le répandre sous-tend sa construction. Or c’est exactement de cela qu’il est question. Un musulman sans proximité avec le fanatisme ne revendiquera jamais la construction d’une mosquée, d’un minaret voire même d’une salle de prière, considérant Dieu omniprésent dans chaque parcelle de la Terre et de l’Univers et la foi comme quelque chose d’intérieur, de transcendant qui n’a nul besoin d’être exhibée à travers un minaret, un édifice, un bâtiment, un voile, une barbe hirsute, un kamis, une prière à même la chaussée comme c’est le cas en ce moment dans certains quartiers de Marseille et de la banlieue parisienne ; comme à Barbès pour ne citer que ces cas là. Pendant ce temps, tous les sociologues et les psycho-sociologues s’accordent à dire que les fascismes et les mouvements réactionnaires et intégristes ont cette caractéristique qui consiste à multiplier les signes à travers lesquels leur visibilité doit être ininterrompue.

Exemple : La Kabylie, une région régie depuis la nuit des temps par une forme de laïcité traditionnelle, a, depuis l’invasion arabo-islamique de l’Afrique du Nord et notamment depuis l’arrivée de l’islam dans cette région, trouvé un équilibre entre la sphère politique et la sphère religieuse, qui y sont à ce jour nettement séparées. Ainsi, les mosquées de Kabylie (+ de 11 000), près de 70% du nombre de mosquées d’Algérie (15 000), n’ont ni minarets ni signes les distingant des autres maisons des villages dont regorge cette région montagneuse. Cela est une réalité séculaire. Pourtant, depuis les années 80 et notamment depuis l’arrivée au trône de Bouteflika, l’islamisme qui est son allié stratégique revient en force à travers des offensives d’islamisation dignes des campagnes nazies : sur fond de misère sociale, de chômage endémique... alors que les réserves de l’Etat algérien dépasseraient les 200 milliards de dollars, les islamistes usent de corruption, de financement occulte pour des projets de construction de nouvelles mosquées que personne ne demande, de financement tout aussi occulte de la réalisation de minarets sur des mosquées qui sont là depuis longtemps, de prosélytisme salafiste, de campagne antichrétiens dont certains sont réduits à la précarité après avoir été renvoyés de leur travail en raison de leur confession « impie », de fermeture des églises qui sont, en fait, des maisons discrètes offertes par des particuliers, de menaces de mort à l’encontre des athées...etc.

Il serait naïf, voire lâche de faire le parallèle entre, d’un côté, une cathédrale ou une église qui est là depuis des lustres répondant à des normes architecturales émanant de l’art européen et profondément ancré dans la culture du vieux continent et dont le nombre ne se multiplie pas d’une manière aussi frénétique et, de l’autre côté, des mosquées et des salles de prières qui arrivent avec des conceptions et des valeurs étrangères et qui poussent un peu partout à une vitesse vertigineuse. En France, une nouvelle salle de prière ou mosquée est opérationnelle tous les 10 jours !

Ensuite, il est temps de cesser de mettre dans un seul panier "appartenance ou identité culturelle" et "appartenance religieuse" en vogue chez les officiels européens et une partie de leur opinion publique. L’appartenance ou l’identité culturelle ne véhiculant aucun désir hégémonique ou velléité expansionniste, ne peut dès lors que susciter de la curiosité, du partage, voire de la communion. L’appartenance religieuse qui ne devrait plus être considérée comme élément constitutif d’une identité culturelle étant non partagée au sein d’une seule et même communauté culturelle, voire au sein d’une seule et même famille, est, quant à elle, susceptible de véhiculer de telles prétentions de domination avec tout ce que cela peut renfermer en termes d’idées liées à l’intolérance, à l’intégrisme, à la violence, à l’intimidation, au mécanisme de victimisation dont usent justement les islamistes pour se répandre en Europe et pour pousser dans ses derniers retranchements la liberté d’expression et la liberté tout court ; le délit de blasphème initié à juste titre au niveau onusien par les relais de l’Internationale Islamiste et paradoxalement soutenu par l’Eglise catholique, est parlant de ce point de vue.

Enfin, concernant l’islam, il est plus qu’urgent de ne pas omettre ce détail qui consiste à admettre que son dogme renferme des textes (versets et hadiths) qui font clairement l’apologie du devoir de répandre et d’imposer cette religion par tous les moyens et aux quatre coins du monde, de l’intolérance, de la violence, de la haine, du crime et de la misogynie. Or, il est dit en islam que le coran est intemporel et immuable, d’où le caractère vain de ceux qui proposent naïvement et/ou grossièrement la nécessité de réformer l’islam pour l’adapter au contexte occidental en particulier ou au contexte de notre époque en général.

Je rejoins donc l’avis qui plaide pour une rigueur laïque sans complaisance devant le fait religieux.

Allas Di Tlelli ( alias Halim AKLI)

PS :

Le terme "islamophobie" revient comme un leitmotiv dans les bouches bien pensantes occidentales qui voient de l’extrême droite partout, même là où elle n’a aucune raison d’être, comme chez-moi, en Afrique du nord ; une peur de l’extrême droite somme toute légitime qui me dénie pourtant le droit d’avoir peur de l’islamisme qui, que l’on veuille ou pas, est la menace number one de la stabilité dans le monde et de cette « paix des braves » qu’on convoque systématiquement pour faire les yeux doux aux "fascistes verts" qui sèment la terreur aux quatre coins du globe et qui ont déjà fait près de 200 000 morts en Algérie, un génocide ignoré de tous ; les victimes ont eu la malchance de naître loin du WTC, de Madrid ou de Paris...

Ces voix occidentales adeptes du politiquement correct se rendent-elles compte au moins que l’ "islamophobie" ; ce terme si cher à leurs yeux et aux yeux des islamistes eux-mêmes - étrange similitude tout de même ! - est une invention de l’Ayatollah Khomeiny ?

Je ne suis ni dur, ni extrémiste, encore moins souffrant de psychose et de phobies, ne pas regarder mon doigt quand je désigne la lune ! Si je parais à ce point excessif et violent vis-à-vis de ce phénomène que je ne connais que trop bien et que je combats de toutes mes forces et sans aucune concession possible, c’est que, c’est cette réalité que je décris à juste titre qui est outrancière et violente. Pourtant, du fin fond d’une misère intellectuelle ou d’un snobisme intellectualiste, on choisit toujours de taper sur les laïques qui deviennent, comble d’une Europe aux abois, les "extrémistes" des temps modernes à mettre absolument au banc de la société.

Kabylie , Suisse
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Halim Akli est un militant laïque, principal initiateur de la première rencontre internationale laïque, qui s’est tenue en février 2007 à Paris.

Il anime Kabyles.net ,  magazine d’opinion du Kabyle indépendant,
sur le site : http://www.kabyles.net

08/05/2008

Qui nous sommes

« Les grosses orchades, les amples thalamèges... »


    ... est une citation. De Rabelais.

    Et « La Thalamège » est une maison d’édition. Belge.

    « Feue » La Thalamège, devrions-nous dire, car le nerf de la guerre lui a fait si cruellement défaut qu’elle a dû se saborder en plein port (Verviers, sur la Vesdre). Sa mise en chômage forcé ne l’empêche pas, cependant, d’avoir toujours des prédilections, ni de souhaiter autant que jamais les partager avec d’autres sous cette forme nouvelle qu’est le carrefour Internet.

    Ce blog sera donc, au premier chef, celui de La Thalamège-dont- le-cadavre-bouge-encore, de ses réalisations passées, de ses réalisations rêvées-et-jamais-concrétisées, celui de ses découvertes, de ses goûts et de ses dégoûts, de ses utopies et – pourquoi pas – de ses prises de position car on n’est pas de bois, ou alors de bois flotté qui a des choses de haute mer à raconter.

    Mais Les grosses orchades, les amples thalamèges... sera aussi le lieu où des personnes « qui pensent par elles-mêmes »*  viendront vous et nous faire part de leurs trouvailles, parler de leurs sujets, de leurs livres et de leurs auteurs fétiches, voire de leurs exécrations, réfléchir avec nous à voix haute sur la littérature, l’Histoire, le monde comme il va... etc. etc. etc. N’en seront exclus que ceux qui «pensent en file indienne »** , qui s’indignent sur ordre et suivent les yeux fermés le premier propagandiste à gages qui passe coiffé d’un chapeau. Ceux-là ont tant d’espace ailleurs qu’ils pourront se passer du nôtre.

    Les réactions et commentaires de visiteurs seront toujours lus avec intérêt et il y sera répondu dans la mesure des possibilités de Théroigne, notre webmaîtresse, qui sollicite préventivement l'indul- gence générale pour les cafouillages, retards ou insuffisances dont elle se rendra coupable, ainsi que pour sa nullité en inforrmatique. Elle fera de son mieux...
 
 
 
 
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*    Et cette citation-là est de John Cowper Powys.
**  Achille Chavée. 

 

21:47 Écrit par Theroigne dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rabelais, edition, litterature |  Facebook |