18/04/2010

Un écrivain liégeois : Patrick LEDENT

Péniche à Liège de nuit

                 

Un écrivain liégeois :  Patrick LEDENT
                               et son tout premier Joli coup



Nous allons bien finir par nous entretenir de littérature, sur ce blog !


Patrick 1.JPGUn hold-up qui commence mal, un rêve de retraite dans le Sud, un souvenir de tripotées, une file de caddies qui n'avance pas, un cadavre interchangeable, des larmes intarissables, une amnésie inopportune, une délocalisation en Roumanie, une belle femme trop gentille, un meurtre bien propret devant la télé, une dernière cigarette, un soldat saponiphile, une villa côtière transformée en hôtel de luxe, une passion trouble pour la boucherie, et pour finir... un joli coup.

Dix-sept nouvelles pour le premier recueil du premier auteur que nous embarquons en tant que tel.

D'une admiratrice qui est également une consoeur :

« Sous la légèreté et la quotidienneté, c'est d'une plume mordante que Joli coup s'attaque à quelques petites angoisses comme le cancer, le chômage, la guerre, l'argent ou son absence, l'économie, l'éducation, la violence ou la difficulté des relations humaines. Dans l'invective ou la jubilation verbale, l'auteur s'inscrit à la suite des humoristes qui, depuis Swift, dénoncent les plaies du monde moderne avec savoir-dire et élégance :

« Pour autant, je n'en voulais à personne. J'avais si bien essoré le temps, si bien égoutté chaque seconde que je savais mieux que quiconque combien la vie est riche, imprévisible et fantasque. Émancipée et victorieuse. Combien elle se moque des révolutions solaires et lunaires. De toutes ces planètes qui tournicotent autour du soleil et sur elles-mêmes, cherchant un mouvement qui les rassure, une équation qui les apaise ou une réponse à leur errance stérile. Combien les hommes se trompent en levant les yeux au ciel, quand ils devraient les baisser ; combien ils se fourvoient en s'émerveillant de la trajectoire des astres, quand la leur est tellement plus libre, plus folle et poétique. »

 

 

Mais commençons par les commencements biographiques :



Pat-1[1] 

Littérairement parlant, les choses ont commencé, pour Patrick Ledent, comme souvent dans les provinces, par quelques gamins en fin d'études secondaires, qui se réunissaient le soir pour vider des pots autour d'une personnalité locale connue jusqu'à l'extérieur - même du pays -, ce qui, dans la morne mesquinerie ambiante, leur permettait de ne pas se laisser totalement anesthésier. La personnalité était André Blavier, bibliothécaire communal  en chef, pataphysicien, traducteur d'Ubu en wallon, queneaulâtre, grand collectionneur de fous littéraires et animateur d'une revue où les temps étaient mêlés. L'endroit  était le café des Brasseurs, haut-lieu, depuis les temps immémoriaux où il s'appelait la Brassinne, de la consommation de liquides fermentés voire distillés, aujourd'hui devenu MacDo, comme tout ce qu'il y avait de beau à saloper.

Pratiquement parlant, elles ont commencé par la création, avec et autour du maître, d'une petite revue bricolée, presque de potaches, autodérisivement nommée L'Alphablet, qui a bien paru dix fois entre 1985 et 1991. Les six ou sept (huit ?) membres co-fondateurs s'y essayaient aux formes et aux sujets qui leur chantaient, y affrontaient quelques contraintes oulipiennes et s'y délassaient en bouts rimés. C'était tapé à la machine même pas électrique, photocopié, agrafé, et illustré à la plume par Madame (Odette), artiste ès collages et docte traductrice du Münchhausen d'Immermann, une fois le ménage fini. Certains y firent même quelques prometteuses étincelles, sous l'oeil mi-clos du « chef » tétant sa pipe, écoutant sans broncher une assez grande quantité d'insanités et vidant force Rodenbach pour faire passer.

Car tout ce petit monde pintait en refaisant la Genèse et la littérature. Déjà vu ? Oh oui. Souvent. Comme souvent aussi, presque tous ces jeunes gens ont fini par mettre de l'eau dans leur vin ou de la grenadine dans leur Leffe et par élever des enfants. Patrick Ledent n'a pas échappé à la règle, mais, lui, sans jamais cesser d'écrire ni d'ailleurs d'éveiller chez ses commensaux, la même relative amicale indifférence. Il en aurait fallu davantage pour le dissuader.

On sait qu'il est de bon ton, quand on entre en littérature, de se réclamer d'un illustre aîné, de s'inventer à posteriori quelque parraînage flatteur. Le bon ton n'y étant pour rien, Ledent a eu la chance d'avoir, en Blavier, un lecteur d'abord, de tout ce qu'il a écrit, un mentor ensuite, d'une bonne volonté inaltérable, toujours prêt à répondre patiemment aux multiples questions que se pose un écrivain débutant autodidacte : les expressions toutes faites à éviter, les belgicismes qu'on peut se permettre et ceux qu'on ne peut pas, le mot précis préférable à tout, la traîtresse concordance des temps et j'en passe. C'est lui aussi qui a critiqué sans complaisance les premières productions sérieuses (deux romans), et encouragé plutôt le choix des nouvelles, enfin conseillé la participation à l'un ou l'autre concours, histoire d'y pêcher quelque assurance. Transmission de savoir si réussie que - chose rare - l'élève n'imite en rien le maître. L'univers de Patrick Ledent est le sien et l'usage qu'il fait de la langue lui est propre. Si on y retrouve un peu de la goguenarde misogynie de Frédéric Dard, ce n'est pas par hasard, la sortie régulière du « dernier San-A » ayant rythmé les années de formation de ces jeunes gens, mais aussi parce que Patrick Ledent est visiblement persuadé (à tort) qu'On est toujours trop bon avec les femmes. Si on rencontre, ça et là, dans sa galerie de personnages, un petit cousin de Monsieur Ripois, ce n'est pas non plus par coïncidence : affinités électives. Une critique récente parle du plaisir qu'à l'évidence Patrick Ledent prend à écrire. On peut même dire jubilation. Contagieuse.

Je lui trouve, pour ma part, une autre particularité que je suis peut-être la seule voir.

Comme Simenon disait « je suis liégeois » et non pas « je suis belge », ce qui ne devait avoir de sens précis que pour lui et très peu d'autres, Ledent est un écrivain liégeois. Parce qu'il est né à Liège ? Même pas. Il est né à Juslenville, village dont l'existence resterait obscure, si on n'y avait découvert un autel de Mithra. D'ailleurs, des écrivains « nés à Liège », il y en a des flopées.

Qu'est-ce donc alors qu'un écrivain liégeois ?

Une expression du terroir dit d'une femme de moeurs décomplexées : « Il n'y a que le tram qui n'est pas passé dessus ». Eh bien, la principauté épiscopale de Liège, même le tram est passé dessus. Pendant pas loin de mille ans. République, mais théocratique. Neutre, mais labourée et fourragée par toutes les armées du monde, sauf peut-être les africaines et les chinoises qui n'ont pas dit leur dernier mot. Théâtre de la révolution populaire la plus radicale (et la seule victorieuse) du début du XIVe siècle, comme d'une deuxième révolution non moins radicale juste avant et pendant la Révolution Française, et avec tout cela, génocidée par le Téméraire si complètement au XVe s., qu'il n'y est pas resté alors six douzaines d'humains debout. Une des caractéristiques les plus étranges de ce pays oublié des dieux et snobé des hommes est que ceux qui l'ont repeuplé après la mère de toutes les Naqbas se sentent - et ont fini par être - les héritiers et les continuateurs de ceux qui, pourtant, sont morts sans descendance. « Nos ancêtres les Éburons », etc. C'est cette histoire-là peut-être, qui fait porter par certains de ses artistes, sur les choses et sur les gens, un regard particulier, irrémédiablement dénué d'illusions, mais non pas de bienveillance. C'était le regard de Simenon. C'est le regard de Ledent, quelle que soit leur importance respective dans la République des Lettres. C'était celui aussi de Blavier, assorti, là, d'une pointe de léger sardonisme à la Voltaire (étant entendu que Voltaire et la bienveillance n'ont jamais gardé les cochons ensemble). Je le répète, le talent n'a rien à y voir. C'est juste une façon de considérer les choses. Entre ceux qui ont ce regard-là et les autres, il y a la même différence qu'entre Giovanni Agostino della Torre et son fils Nicolo, dans le portrait qu'a fait d'eux Lorenzo Lotto.

Or, voici qu'à l'heure où des sangsues à la Berlusconi-Seillières, sous prétexte que le fruit de leurs rapines leur a permis de s'emparer du moyen de faire des livres, pratiquent dans la vie intellectuelle une censure qui n'a rien à envier à feue l'Inquisition espagnole et enfoncent de concert un pieu bien affûté dans le cercueil de Gutenberg, Patrick Ledent s'est trouvé une éditrice. On ne peut que leur souhaiter à tous deux beaucoup de courage, car faire des livres et réussir à les diffuser n'est pas tout à fait la même chose, et cette chasse-là, justement, est bien gardée par les sangsues.

Quoi qu'il en soit, l'auteur débutant a tout livré, en vrac, à l'éditrice débutante - une moisson de nouvelles écrites sur une vintaine d'années - et l'éditrice a fait son choix. Le résultat est ce premier recueil intitulé Joli coup, qui doit être bientôt suivi d'un autre. Le train est sur les rails.

Ah, les trains...

« Il écrit comme un train de marchandises » a décrété Dantzig, peu enthousiaste de Simenon. Patrick Ledent aussi, en quelque sorte, écrit comme un train de marchandises. La jouissance d'en écrire encore et encore une autre, vous savez... Et alors ? Ce qu'on ignore, dans le VIIe chic, c'est qu'un train de marchandises peut prendre, aux yeux de certains, selon les cas, les temps et les lieux, des allures d'archange Gabriel, voire de déesse Cornucopie.

 

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  La métaphore des chemins de fer s'applique d'autant plus heureusement à notre auteur qu'il y travaille. Non seulement il y travaille, mais le regretté quoique toujours vif Claude Villers mis à part, je ne connais personne d'aussi passionné par tout ce qui se déplace sur rails. On admettra que se passionner pour un gagne-pain non choisi est d'une originalité certaine de nos jours. Et peu lui importe que sa gare nourricière, par la grâce de l'architecte Santiago Calatrava Valls et de l'administration liégeoise soit devenue un morceau de Brazilia au coeur de l'Europe, une pharaonnerie futuriste au milieu d'un quartier pourri, et que son bureau personnel  soit passé de 75 m2 à 8 ! Il en faudrait bien davantage pour dégoûter Patrick Ledent des chemins de fer. Tout au plus M. Calatrava Valls risque-t-il de se retrouver, dans un prochain recueil de nouvelles, victime d'un meurtre ingénieux dont l'auteur ne sera jamais pris.

 

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   Car qu'il vente ou qu'il pleuve des petits chiens, Patrick Ledent ne peut pas s'empêcher d'écrire des nouvelles.

En voici une, inédite, que nous avons l'honneur et l'avantage de vous offrir sur ce blog, avec la gracieuse permission des éditions Calliopées. Oublions pour un instant les gares. Là, on est dans une grande surface.


*



À VOS CADDIES !

                                 
   

     Alors, on fait ses petites courses ? T'as de la chance de pouvoir, moi je m'arrête avant de glisser un jeton ou une pièce dans le cadenas du caddie. Je ne supporte pas qu'on ne me fasse pas confiance. Ce n'est pas parce qu'une douzaine de caddies disparaissent chaque semaine qu'il faut obliger dix mille honnêtes clients à prendre ceux qui restent pour des machines à sous. S'ils veulent  les garder, leurs chariots, ils n'ont qu'à les surveiller.
     Avant, t'avais deux ou trois types qui faisaient ça. Ils ramenaient l'engin de ta voiture au magasin. Gratos. Pour te remercier d'avoir claqué ton fric dans les rayons de chez Trucmuche. Mais aujourd'hui, tu penses, l'heure n'est plus aux égards. Depuis qu'on a compris que tu étais disposé à servir de larbin tout en vidant les rayons, on a viré la valetaille. Toujours ça de gagné.
     Mais vas-y, entre ! Que ça ne t'empêche pas de consommer ! Non ! Tu te sers de ça, toi ? Tudieu ce naturel, cette assurance un peu empressée que tu as eue en te dirigeant vers le présentoir pour saisir l'engin ! Je n'en reviens pas, une fille comme toi, si jolie, qui a l'air si gentille ! Ça te bouchbée, cette innocence presque amusée avec laquelle tu t'apprêtais à commettre une telle insanité. Faut-il que l'on t'ait battue, torturée - pardon de le dire, je ne veux pas être méchant, mais décérébrée, oui, désolé, décérébrée - pour te conduire à self-scanner ! Pourtant t'as l'air humaine, alors qu'est-ce qui se passe ?  Qu'est-ce qu'elles t'ont fait les caissières ? T'es jalouse ? Tu ne revendiques quand même pas leur place, si ? Je veux bien que les temps soient durs, mais tout de même ! Ça t'ennuie tellement de leur laisser ce travail-là ? De les laisser vivoter de ça ? Tu les préfères sur le trottoir, à tendre la main ou à vendre leur corps ? Faudra bien qu'elles s'y résignent, si tu fais leur boulot pour pas un rond. As-tu seulement mesuré l'étendue du désastre ? Mesuré combien on se payait ta tête en te glissant cet engin dans les mains pour que tu t'auto-factures ?
     Je vais t'aider en te donnant une idée du chemin parcouru. Avant, c'est pas loin, moins de trente ans, une bonne génération, on s'entre-déchirait pour te livrer la marchandise à domicile. Aujourd'hui, on a réussi à te faire acheter une bagnole, à te sortir de chez toi, à te faire payer une caution pour utiliser un chariot et à te transformer en caissière. Joli travail, tu ne trouves pas ? À ce rythme, je ne leur donne pas dix ans pour te faire douiller une place de parking et le prix de revient d'un ticket de caisse. Et tu ne pourras t'en prendre qu'à toi-même. Parce que c'est déconcertant, ta docilité. Te savoir plus soumise qu'un caniche, ça donne des idées! Ce n'est plus un supermarché, c'est un chenil, cette saloperie, avec des clientes comme toi ! Tu ne te rends pas compte, mais tu recules les frontières du possible, là. Ils n'en reviennent pas de ta candeur, elle les excite. Si tu jouis quand on te bat, on te bat pour pas que t'arrêtes de jouir, c'est de l'altruisme, en quelque sorte. Continue comme ça et demain c'est toi qui dépèces le bœuf, découpes les steaks, les pèses, les mets sous cellophane, les étiquettes, les scannes et paies un supplément pour le nettoyage des installations. Ris pas ! Tu le fais déjà pour les fruits et légumes ! Et s'ils ne t'envoient pas les cueillir, c'est parce qu'ils ont peur de te donner des idées. Des fois que tu t'apercevrais que les pommes, les poires, les fraises, les prunes, les cerises, les salades - et merde, je ne vais pas tirer à la ligne - ça prospère sous nos latitudes. Dans ton jardin, si ça se trouve.
     Comme les vaches, d'ailleurs, qui paissent juste à côté de chez toi, enfin... deux rues plus loin. On ne va pas chipoter pour cinq cents mètres quand ton bœuf sous cellophane vient des États-unis, t'es bien d'accord, hein ? Au fait, que je te suggère : si t'allais le voir, le propriétaire des vaches ? On dit fermier, tu savais ? Si tu lui demandais un bon steak ? T'as pas l'impression qu'il serait meilleur ? Tu dis ? Plus cher ? T'es sûre, vraiment sûre de ça ? Pas moi. Je peux te l'affirmer : j'ai essayé.
     Allez, je te raconte, je ne peux pas résister : l'autre jour, je lui ai acheté un saucisson et deux morceaux de fromage, tellement je m'étais régalé de son steak, la semaine avant. Bon, le saucisson, une fois le boyau retiré, il se « défaisait », c'est le moins qu'on puisse dire. T'avais du mal à former une rondelle. Elle s'effritait aussitôt, faute de graisse, d'antioxydant, d'acidifiant, d'E42, 936, 354 et six-quatre-deux (je l'écris toujours en lettres, celui-là, c'est plus drôle). Qu'est-ce qu'il était bon, son saucisson, émietté sur une tartine de pain ! Et son fromage, donc! Toi, pauvre cloche, tu l'asphyxies sous une consoeur en verre, pour pas qu'il pollue ta cuisine ; lui, avisé, il le coiffe juste d'une moustiquaire, pour qu'il aère à l'abri des mouches ! Il t'en a de plusieurs sortes : des jeunes, des demi-vieux et des vieux. Ça suffit pour ton bonheur, tu peux me croire. Vas-y donc ! Tu dis que tu viens de ma part, il te fera un rabais.
     Et tant qu'à digresser, faut que je te parle de sa fille, qui revenait de la boulangerie, le jour du saucisson. C'était un dimanche matin frisquet. Bonnet de laine multicolore, jupe de serge beige, manteau marron avec des boutons en forme de bâtonnets, tu vois ? Bottes de caoutchouc et joues roses, la fille. Elle m'a souri. J'ai cru mourir. J'avais plus vu une fille aussi naturelle depuis... Je dis des conneries. J'avais jamais vu une fille aussi naturelle ! Sauf au cinéma. Mais c'était moins bien au cinéma parce que si l'herbe était verte, s'il y avait du brouillard au ras du sol, comme ce jour-là, ça ne sentait pas la prairie détrempée et l'argile. Je n'avais aucune envie de m'enterrer au cinéma, tandis que là, cette glaise, qu'est-ce qu'elle était accueillante ! Je m'y serais couché et j'y aurais creusé mon trou, la repoussant de part et d'autre, avant de la rabattre sur moi, comme un drap. Et je me serais endormi pour toujours, dedans cette terre qu'elle marquait de ses bottes, la fille du fermier. Ou de ses pieds nus, j'en étais sûr, lorsque, l'été revenu, l'odeur du foin l'emportait sur celle de l'herbe grasse.
     Une digression champêtre qui semble n'avoir pas été inutile, puisque tu le remets en place, sans que je te le demande, le self-machin. Juste pour me faire plaisir. Je t'inviterais bien à l'écrabouiller sous tes talons, mais il s'en trouverait pour te punir or je ne te veux pas de mal, tu l'as compris.
     Voilà, dans son reposoir, merci. Non ! Ne le donne pas à la gamine qui te tend la main ! Elle n'a qu'à l'arracher à son socle, zut. Faut qu'elle assume !
     Laisse ! Cherche pas à la convaincre, elle est foutue, elle, ça se voit. Elle est trop jeune, à peine sortie de l'adolescence. Chiche qu'elle trouve ça fun, vachement in, de se taper le boulot ? Elle est contente de glisser le code barre sous le laser rouge. Ça l'amuse, le petit bip qui résonne. Demain, tu vas voir, ils lui offriront un « merci », avec la voix de son acteur préféré en prime, au lieu d'un « bip ». Et on lui fera payer le service au passage ! Foutue, je te dis. Le bidule lui délivrerait un sucre par tranche de dix euros, qu'elle se foutrait sur la paille pour le happer d'un coup de gueule. Allez ! Filons, sinon je vais la gifler et on me foutra en tôle, que je pourrais même plus gueuler ou qu'il n'y aura plus personne pour m'entendre. Que d'ailleurs, si ça trouve... Ah non, merde ! Pas le moment de craquer.
     Nous, on poireautera à la caisse, drapés dans notre dignité, quand elles self-scanneront, les salopes. On fera des sourires à la caissière en attendant. On l'encouragera à supporter ce spectacle-là, tellement éprouvant, tellement désespérant. Imagine des bovins, à la queue leu leu, à l'abattoir. Eh bien pareil ! Sauf qu'elle est obligée de continuer à bosser pendant qu'on abat les siens sous ses yeux, la malheureuse. Tant de sadisme, ça défrise, non ? On ira l'embrasser pour la réconforter, soulèvera deux ou trois bouteilles pour l'aider. On tâchera de lui faire comprendre qu'on l'aime, qu'on compatit, qu'on a mal pour elle, que si on pouvait l'arracher cinq minutes à la méchanceté des autres, on le ferait. Qu'on lui cassera la gueule, au client qui ne sourit pas. Qu'on le pendra sur l'heure celui qui osera trépigner et la regarder de travers pour qu'elle se magne un peu. Que si on doit attendre trop longtemps, c'est pas à elle qu'on s'en prendra, mais aux responsables. Au gérant qu'on sortira manu militari de son bunker de miroirs sans tain et qu'on assoira de force à une caisse pour qu'il voie ce que c'est, combien c'est épuisant, tuant, de sourire à tous ces cons. Parce que c'est trop facile, ça, attendre sans regimber, sans gueuler. D'autant que c'est voulu, ton attente. Tu le sais, ça, que c'est voulu ? Calculé. Pour t'obliger à en venir, petit à petit mais néanmoins de force, avec cette lâcheté émétique qui les caractérise, au self-scanning. Créer le besoin pour imposer leur loi. C'est leur devise à ces salauds-là... Lola, justement. Chiche qu'elle s'appelle Lola, la caissière. J'aimerais bien qu'elle s'appelle Lola. C'est joli Lola. Jolilola, joli lilas. Ouf ! Ça fait du bien de souffler un peu.
     T'as remarqué, l'agencement des rayons ? Rien n'est laissé au hasard. J'ai vu un reportage là-dessus. Instructif. On place à ta droite ce dont tu n'as pas besoin, parce qu'on est sûr que tu regarderas d'abord à droite en entrant. C'est prouvé. Par contre, on placera l'essentiel à gauche, puisque tu vas de toute façon le chercher. On fait plus que se foutre de ta gueule, tu sais, on te méprise ! Le panier pour les petits achats, par exemple, il sera toujours à gauche, même si nous sommes très majoritairement droitiers. On t'obligera à te dévisser le bas du dos pour le saisir, on prendra soin de ta hernie, parce que si on te le mettait sous la main, il prendrait la place des pots de fleurs en promotion que tu achèteras peut-être, sûrement, puisque tu les auras sous les yeux. Moi, ces procédés, ça me donne envie d'entrer à reculons !
     Pareil pour les rayonnages, scientifiquement étudiés. Tu devras te baisser pour l'eau, la farine et l'huile, voire tendre la main ou te dresser sur la pointe des pieds pour atteindre le lait. Par contre, à hauteur de ceinture, tu trouveras l'inutile ou les produits de luxe. De l'huile aussi, par exemple, faut pas croire, ils ont de l'humour, mais pas de friture, celle-là : le bénéfice est trop maigre. De l'huile d'olives, labellisée, que tu paieras douze fois son prix, croyant enrichir un artisan des hauteurs du lac de Garde, quand tu n'auras engraissé que l'une de leurs succursales, en banlieue.
     Tu n'es rien ici. Qu'un produit parmi les autres. Ni plus, ni moins que ce que tu t'apprêtes à acheter. Ils savent tout de toi. Pourraient te dire ce tu gagnes, comment tu le dépenses et le moyen de t'y prendre autrement, si d'aventure ça ne faisait pas leur affaire, le comment que tu le balances, ton fric. Pourraient te dire tes petites habitudes, tes préférences, tes goûts, ton humeur et tes faiblesses. Tout, absolument tout. Avec tes cartes bancaire ou de fidélité, que tu présentes spontanément par facilité - toujours ça qu'ils te vanteront, la facilité, pour justifier leurs exactions - ils savent tout. Combien de pommes et d'oranges tu manges par semaine, ta consommation de papier-cul, de bières, de vin, de flotte, de légumes ou de viande. Pourraient te donner ton taux de cholestérol, de gamma GT, de sucre et d'insuline ; l'état de tes reins, de ton foie et de ton pancréas, exactement comme s'ils t'avaient fait une prise de sang. Ta carte de fidélité, c'est un protocole médical et ton ticket de caisse, une ordonnance. Te dresseraient un diagnostic et sa thérapeutique, s'ils ne craignaient pas que tu te calmes, que tu diminues un peu le vin, la graisse ou les féculents car, tu penses, c'est leur chiffre d'affaires qui en prendrait un coup !
     Que leur clientèle cesse de s'empiffrer et voilà qu'ils dégonflent. Ce qui te prouve qu'il y a une justice, que la solution est là, à portée de mains, facile comme une fille de joie, mais que tu ne veux pas la saisir - la solution, naturellement, pas la fille, ah ! c'est malin -- parce que tu te souviens de la guerre ou qu'on te l'a racontée, que tu as peur du manque, comme d'autres ont peur de mourir - mais c'est autrement légitime - et qu'au lieu de te rassurer en gérant tes réserves, tu les digères, tant bien que mal, quitte à vomir de temps en temps d'un trop-plein qui te gonfle, oh combien davantage que ces rayons qui le devraient, pourtant, ou que cette phrase interminable qui ne peut que, je l'admets et te le prouve : .  Tout ça pour te dire que ça les arrange, que tu joues au yo-yo avec ton tour de taille : z'ont un rayon textile au deuxième qui aurait bien besoin d'un coup de fouet ! Comme toi.
     T'es là, à balader ton sourire niais et à bénir ta liberté de consommateur, quand il y a des dizaines de caméras qui te filment et enregistrent le moindre de tes gestes. Tiens, justement, ce paquet de biscuits que tu viens de saisir dans le rayon avant de l'y remettre, ils sauront demain pourquoi tu ne l'as pas acheté. Exactement pourquoi, bien mieux que toi qui penses n'y avoir renoncé que confusément, lors que chacun de nos gestes - n'importe quel psychologue te le dira - est foncièrement déterminé.
     La conscience que tu n'as pas, ils l'ont, eux ! Tes actes manqués, ils pourraient te les détailler aussi précisément et infailliblement qu'un ordinateur afficherait ton génome, in extenso, si on lui soumettait le squame que tu viens d'abandonner négligemment sur la machine à pains. Un pain que tu as, sans même t'en rendre compte, tranché, calibré et emballé à leur place.
     Trop tard ! Ton geste arrêté et ton regard qui lit l'étiquette de la boîte de biscuits sont photographiés. Demain, tu feras l'objet d'une conférence. Un rétroprojecteur affichera ta photo sur un écran géant, avec à tes pieds une poignée d'experts la commentant devant un parterre de futurs cadres : « Alors, Messieurs, pourquoi a-t-elle renoncé à son achat, la petite dame ? Quelqu'un est-il capable de me répondre ? »
     Les jeunes loups vont rester cois parce que le merchandising - t'iras te faire voir pour la version française, pas question de traduire cette saloperie ! - ça s'apprend. Bouche bée, béats, babas, qu'ils vont rester, disais-je, jusqu'à ce qu'un éminent docteur daigne leur souffler la réponse. Le comment on décode chacun de tes gestes, les enregistre, les rassemble, les passe au mixer et les restitue en algorithme imparable qui fera que demain, infailliblement, tu achèteras cette babiole dont tu n'as pas voulu hier. Et que tu laisseras moisir dans une armoire. Avant d'enfin la jeter, cherchant la lâcheté qui t'a conduite à l'acheter. Olé !
      Pardon ? Excuse-moi, j'étais distrait. Tu disais ? Que j'exagère ? Que tu ne me crois pas ? Menteuse ! Tu as la chair de poule. Ça se voit. Je le vois. Ils le voient ! Toutes les caméras l'enregistrent à l'instant. Le service de sécurité est déjà au courant. Ils t'ont à l'œil. Se méprennent sur ton émoi. Pensent que tu as ou vas voler quelque chose. J'en connais qui doivent saliver derrière leurs écrans : « On va se farcir la bourgeoise, allée 12, rayon 32, elle n'est pas nette. » Tu vas les décevoir parce que tu ne voleras rien. Les vexer de s'être trompés sur ton compte. Mauvais ça, la provocation. Qui sait ? Ils pourraient très bien, en représailles, juste pour mesurer leur pouvoir, te conduire à voler vraiment. Avec un bon pourcentage de réussite, même avec toi qui es d'une honnêteté d'un autre temps. Alors, s'il te plaît, arrête de paniquer et surtout cesse de chercher partout ces caméras dont je te parle. Elles sont susceptibles : aiment à voir, pas à être vues. Si tu insistes, tu vas aggraver ton cas. On te trouvera plus que jamais louche, avec ta chair de poule et tes yeux en l'air. Ils n'auront de cesse de te confondre, si tu les tentes !
     Qu'as-tu ? Voilà que tu es nerveuse à présent. Calme-toi donc ! Je ne voulais pas t'effrayer. T'as envie de sortir, c'est ça ? Tout t'écoeure brusquement, je comprends. C'est insupportable, hein ? Faudra bien que tu restes, pourtant, car on n'a pas fini notre petite visite. Allez ! Encore une couche pour te dégoûter définitivement. C'est nécessaire. Tu n'imagines pas comme nos réflexes ont la peau dure. Ce qu'un texte est éphémère ! Suffit pas que tu me donnes raison le temps de me lire, faut encore que je sois dans ton caddie, à l'heure de la rechute.
     Ne proteste pas ! Tu reviendras, c'est certain.  C'est que je ne peux rien contre toutes leurs lumières, moi, avec mes mots. Dis ! T'as vu cette débauche ? Aveuglant par là, tamisé ailleurs. Ces couleurs criardes ici, pastel à côté. Tout ça aussi, c'est du boulot. Il n'y a pas un photon qui ne soit canalisé, dompté, posé. Ça te change du soleil, hein ?
     Justement, le soleil ! T'as remarqué comme ils l'éludent, dans leur usine à néons? Ça aussi, c'est voulu : ils n'ont pas envie de te refiler des idées buissonnières, que tu les plaques ici avec ton chariot en rade pour courir vers la lumière. La vraie, celle du dehors, celle qui chauffe. Qui t'a doré les joues, si peu maquillées, c'est bien, tu n'as pas touché aux cosmétiques. Je sais pourquoi je t'ai choisie, maintenant, toi parmi toutes les autres. Si tu n'es pas encore ma fermière, tu es belle quand même, et plus à ma portée. On se tient les coudes, hein ? On finit, courageusement nos emplettes. En héros ! Plus tard, on ira rire au rayon vacances. Là où ils sont si maladroits, tellement lamentables, tellement eux-mêmes ! Parce qu'ils ne peuvent pas, quoi qu'ils fassent, malgré toutes leurs études, l'assujettir, le mahomet ! Ils le dessinent, le caricaturent, mais se gardent bien de lui abandonner ne serait-ce qu'une fenêtre. Tant ils devinent qu'un seul de ses rayons suffirait à balayer tous les leurs ! Alors, ils se claquemurent, bannissent le moindre carreau, pis que des vampires ! Regarde : ils s'enterrent ! Chiche que les néons éteints, c'est le vol des chauves-souris ?
     Ça sent le café, non ? Une arme terrible, les odeurs. Bien plus redoutable que la lumière. Parce que ça ne se trafique pas. Enfin... Je ne crois pas.
     Peut-être bien après tout, je ne suis pas chimiste. T'as raison, j'édulcore. Je me dégoûte à force d'à force, alors moi aussi je veux croire que quelque chose leur échappe. Quand ce n'est pas vrai, t'as raison. Merci de me reprendre. Il y a des laboratoires en sous-sous-sol, distillateurs de parfums artificiels, hallucinogènes, c'est vrai.
     T'as pris quoi comme café ?  Fais voir ! Ah oui, dix euros le kilo, quand même ! Ils ne se mouchent pas du coude, hein ? Tu dis ? Que c'est du machin garanti commerce équitable. T'es certaine ? T'as payé combien en plus ? Trois euros ! Pas mal !  Sauf que... Que t'es pas sûre qu'ils vont directement dans la poche des petits producteurs, tes trois euros. Je ne voudrais pas te faire de peine, mais il n'y a pas de raison qu'ils ne prennent pas leur bénéfice là-dessus aussi. À du mille pourcents, du producteur au consommateur, marge habituelle, t'as filé trente centimes aux cueilleurs Kenyans ou Colombiens - qui bossent jusqu'à l'évanouissement ; contre deux euros septante à ton distributeur - qui n'a pas levé le petit doigt. Tu comprends pourquoi il était à portée de mains, ton café équitable ?
     Rien n'est laissé au hasard, je te le répète. Tiens, tes pommes, par exemple, si tu savais... Bien sûr, c'est bon pour la santé, les pommes. T'as même un président qui s'est fait élire avec ce seul programme ! Mais quand il exhortait ses concitoyens à manger des pommes, il ne devait pas parler des mêmes. Parce que les tiennes, bonjour la planète ! Eh oui ma belle, faut se gaffer de tout ici. Être sur le qui-vive, ne pas risquer une main vers un rayon, avant de s'être coupé les deux bras. Qu'est-ce que t'imagines ? Rien de plus dangereux qu'une pomme. Celle qu'Adam a mordue continue à faire des milliers de victimes de par le monde, alors six d'un coup, comme les tiennes, ça jette un froid. Allez, sois gentille, remets-les bien vite dans le rayon : on évitera peut-être l'holocauste et je pourrais rester avec toi. Moi, exagérer ? Pense-tu ! Approche que je t'explique.
     À ta gauche, salement éclairées, d'accès difficile - faut se baisser - des pommes inoffensives et saines, en vrac. À ta droite, sous les sunlights, à portée de mains - de bouche, s'ils le pouvaient - des pommes tueuses et polluées, sous cellophane. Avec un ravier et un collier en mailles d'hydrocarbure rose autour de chaque fruit, pour faire joli. Bonjour le recyclage ! Des emballages immortels qui viendront gonfler les décharges. Contre lesquels tu pesteras dans moins d'une heure, parce que le grincement du polystyrène sous tes doigts te fera grimper aux murs. Mais des emballages que tu auras pourtant préférés au produit brut, parce t'aimes bien le rose, que t'es plus docile qu'un système binaire et que tu t'imagines que c'est plus propre ainsi. Ce qui ne t'empêchera pas, de retour au bercail, loin des attrape-nigauds, de passer ta pomme sous le robinet ou de la lustrer avec ton pull, histoire d'en éliminer les pesticides. Te dire que la méfiance règne, l'air de rien, mais qu'ils parviennent à te l'emballer le temps d'un achat, à grands coups de spots et d'appâts rances.
     Attends ! Je n'ai pas fini. L'emballage inutile, ce n'est qu'un hors-d'oeuvre. Regarde donc sous le ravier ! T'as vu : « Made in Japan » ! Ne t'y trompe pas, on ne te parle pas du ravier, mais de la pomme. Oui, ma belle, ta pomme est japonaise. Ça t'en bouche un coin, hein ? Des cerisiers japonais, t'admets, mais des pommiers ! Elle est japonaise et te coûte moins cher dans son écrin de pétrole que sa consoeur du terroir, bonne pomme, nue sous sa pelure. En achetant ta pomme exotique, t'as contribué à l'affrètement de milliers d'avions cargos. On les voit bien au crépuscule, par temps clair : le ciel orange et bleu est zébré du  kérosène de leurs réacteurs. L'autre jour, j'en ai dénombré plus de vingt dans un même ciel. C'est ta pomme du bout du monde qui s'en va joyeusement croquer la couche d'ozone et grossir les gaz à effet de serre. Ta pomme qui s'en va gaiement inonder l'Indonésie, ravager la Nouvelle Orléans et décimer le Bangladesh ! Ça ne tiendrait qu'à moi, je t'enfermerais sur l'heure pour génocide.
     Quand tu n'avais qu'à traverser la rue ! Que mon fermier t'attendait les bras ouverts, qu'il te l'aurait vendue pour deux sous avec le sourire, ta pomme. Heureux de ne pas devoir la renvoyer au compost, la mort dans l'âme, alimenter un cycle inutile. Heureux de ne pas devoir accepter, contre son gré, parce qu'il faut bien vivre, une aide gouvernementale et ses quotas de production. Du pognon pour qu'il ferme bien sa gueule et renonce à abattre, comme il le voudrait tant - comme il le devrait - les cargos fructifères survolant ses vergers.
     Dis donc ! Je cause, je cause, mais j'ai l'impression qu'on nous suit. Je te jure, c'est vrai. Ce type, là, avec son calepin en mains, il était déjà derrière nous quand nous sommes entrés. Regarde, il prend des notes. Tout ce que tu veux qu'il est de la maison. Les caméras ne leur suffisent pas, ils veulent mater jusque dans les moindres recoins, pis que des voyeurs à la serrure des cagoinces.
     Tu sais le pourquoi de ce gus à nos guêtres ? Notre itinéraire un peu fantasque. Deux ou trois écarts improvisés, imprévisibles. Ça les a intrigués, alors ils ont envoyé un espion, pour suivre et dessiner notre parcours, histoire de déterminer l'origine de notre errance. Bien la circonscrire pour éviter la récidive. Plus jamais ça! Et si cela ne suffit pas à nous parquer, ils ne se gêneront pas pour interdire toute trajectoire transversale ou demi-tour. Les rayons courront d'un bout à l'autre du magasin, sans discontinuité, à la façon de ces barrières qui canalisent la clientèle des parcs d'attraction ou des guichets aux heures de pointe. La première allée enquillée, tu devras faire le grand tour : deux kilomètres inutiles, du manteau d'astrakan à la télé plasma, du gigot surgelé à la fausse plage dominicaine. Tout ça pour un quart de sucre ou un litre d'eau. Si ce n'était le risque d'incendie et celui de nous voir cramer en file indienne - plus par souci des procès que de nos vies, tu penses ! - ça serait déjà adopté, les rayons en lacets, façon route de montagne.
     On claustrophobe rien qu'à l'idée, hein ? Nie pas, tu transpires ! T'as peur, pis que tout à l'heure. Tu n'en peux plus ? Moi non plus, mon amour. Je suis à bout. Vite, tirons-nous ! Mais cours bon sang, cours ! Par là, sur ta droite, c'est un raccourci. Plus vite ! Ils nous rattrapent. Vont dégainer, tu crois ? Ils peuvent ? Nous abattre ici comme de vulgaires pillards ?
     « Ça va, c'est bon, on se rend. Par pitié, ne tirez pas ! On n'a rien piqué. »
     Lève les bras, ma chérie. Lève les bras ! Tu ne peux pas ? Le cœur ? Ça cogne ? Alors, couche-toi et ne bouge plus surtout. Laisse-les faire, surtout laisse-les faire ! Tu vois bien qu'ils sont à bout... Si on en réchappe, je te jure que plus jamais...
     « Sortir, Monsieur, juste sortir. Malade, vomir, sortir. S'il vous plaît. Merci. »
     Ouf, le soleil ! Tudieu cette lumière ! Et le ciel, mon amour, j'avais oublié. T'as vu comme il est beau, comme il est bleu ? Et grand, si grand qu'on pourrait le croire infini. On l'a échappé belle, hein ? On l'a vraiment échappé belle ! Cette trouille ! Verte ! J'ai cru crever. Jamais plus on ne nous y reprendra, hein, dis, jamais plus ? Jure, jure-le !
     Mais... mais... T'es où ? Restée ? Oh non, merde, tu n'as pas pu me faire ça !
     J'ai tout donné et t'es là, tranquille, à l'intérieur, consommée et consommant, comme si je n'avais rien dit. D'accord, j'ai paniqué, détalé, mais tout de même, j'ai bien bossé. Enfin... je croyais.
     C'est injuste. Ça n'aurait servi à rien, tout ça ? Je pensais pourtant tenir le bon bout cette fois. Les doigts couraient sur le clavier, t'aurais dû voir comme ! La transe ou presque. C'est rare, tu sais, très rare. Je croyais que c'était un signe qui ne trompait pas. Erreur, puisque je n'ai rien suscité chez toi. Que le mépris. Le mépris et ton caddie. Boursouflé, dégorgeant son trop-plein sur le tapis.  Ai-je été à ce point lamentable ?
     C'est qui le grand con qui te dépasse, se faufile entre ton chariot et l'autre caisse ? Ensache en souriant. Salivant, même, quand ce sont des chips ou des petites boîtes de saucisses.
     Qui ? Ton mari ? Ça ! Ton mari ! Ciel ! Quand j'étais là, moi, à ta portée, attentif et aimant ! Mais qu'est-ce que tu lui trouves de plus que moi, hein, qu'est-ce que tu lui trouves de plus que moi ?

Patrick LEDENT

Décembre 2006

 

27-02-09-(3) les bièstries de gaelle                                                                                             

Car, bien sûr, les clients qui s'autofacturent sont contrôlés à la sortie...

(Image « empruntée », sans self-scan, au blog Les bièstries de Gaëlle,
http://gaellecarlier.blogspot.com/2009/02/le-self-scannin... )



LIVRES

couv-jolicoup.jpgJ'en avais bien fourgué quelques-unes à gauche et à droite (plus à gauche qu'à droite, d'ailleurs - on ne se refait pas), à la faveur de l'un ou l'autre concours, mais je n'avais encore jamais dégotté une éditrice qui accepte de brasser tout ça - et le reste - pour accoucher d'un premier volume intitulé « Joli Coup ». Personnellement, elles ne me font plus vraiment rire, mes nouvelles - je les connais par cœur - mais pour vous, pour qui c'est nouveau, ça devrait marcher. C'est fait pour ça !

226 pageS - 15,75 € - ISBN 978-2-916608-12-9 - Mise en vente : 2009
ÉDITIONS Calliopées SYLVIE TOURNADRE
TÉL./FAX : + 33 1 46 42 15 77 - GSM : + 33 6 25 21 73 09
editions@calliopees.fr - www.calliopees.fr

La maison a très intelligemment décidé de jouer Internet contre les sangsues et d'ouvrir une e-librairie, que voici :
http://www.calliopees.fr/calliopees/e-librairie/index.html

Si on est belge, on peut aussi trouver ce livre ici :

Tropismes Libraires  (http://www.tropismes.com/)
11, Galerie des Princes - Bruxelles
02 512 88 52
info@tropismes.be

et là :

Le Comptoir - Petits éditeurs et métiers du livre (http://www.lecomptoir.be/boutique/info)
20 en Neuvice
B-4000 Liège
Tél : (+32) 04 250 26 50
Fax : (+32) 04 250 28 50
info@lecomptoir.be

 

L'admiratrice et consoeur - également nouvelliste - est Magali Duru, de Toulouse, et son blog est ici : http://magali.duru.over-blog.com/

 

 

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fouslitt.jpg

Blavier André
Les Fous Littéraires
1052 p. (17 x24) ; papier bible, nombreuses illustrations ; ISBN: 2-86742-094-6 ; Paris, des Cendres, 2000 ; 69 €.
Édition corrigée et très considérablement augmentée de l'ouvrage de référence en matière de «fous littéraires». «Ils sont ou ne sont pas dans le Blavier...»

L'auteur d'Occupe-toi d'homélies, fondateur de temps mêlés et du Centre de Documentation Raymond Queneau n'a cessé de fréquenter (littérairement) les hétéroclites (francophones). La première édition (1982) était depuis longtemps introuvable. On se réjouit d'avoir accès à nouveau aux inventions des fous littéraires.

Voir aussi: Raymond Queneau : Comprendre la Folie, Charles Nodier : Bibliographie des Fous. (Ces deux volumes et A propos des Fous Littéraires, tous trois ornés d'un collage d'André Stas, forment la première "série" de la nouvelle collection: "De 3 en 3").

« Dans les années trente, Raymond Queneau a conçu le projet d'une anthologie des fous littéraires français du XIXème siècle, qu'il avait repérés à la Bibliothèque Nationale; mais, tel quel, son manuscrit, comprenant des extraits, biographies, bibliographies et parfois quelques commentaires, quand il y avait lieu, n'a pas été édité. Le texte comptait plusieurs centaines de pages in-4° dactylographiées. J'en ai une copie, et il en existe une au Centre de Documentation Raymond Queneau, à Verviers.

«  Pour ne pas perdre complètement le fruit de plusieurs années de travail - en ce temps-là, il n'était pas question de photocopies, et Queneau retranscrivait à la main de longs passages -, il a utilisé une partie de ces notes dans un roman: Les Enfants du Limon.

«  Calvino, je crois, a dit que Raymond Queneau était un explorateur d'univers imaginaires. Le côté exorbitant et ahurissant de certains fous l'amenait à se demander comment il était possible de penser comme ça. Comment, dans un monde prétendument rationnel, toutes ces excroissances, ces exubérances avaient-elles pu naître dans des cerveaux humains ? Il dit quelque part que les fous littéraires sont la honte de la science, du moins la science officielle de l'époque.»

 

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Immermann 1

         

Karl-Lebrecht Immermann (1796-1840)

Münchhausen
Une histoire en arabesques


TRADUIT DE L'ALLEMAND PAR ODETTE BLAVIER
d'après Münchhausen. Eine Geschichte in Arabesken, Berlin, Aufbau Verlag, 1955
Paris, Cartouche, 2 vols. 2007 et 2008.

 

Ah, ce Münchhausen, biscornu jusque dans l'édition de ses histoires !

Comme tout le monde le sait ou devrait le savoir, celui-ci est le neveu de l'autre. Il serait triste de se priver du dossier que leur a consacré en son temps le site voilà.fr :

http://munchhausen.site.voila.fr/Munchhausen.html



Catherine L.

08/02/2010

2009 Année du triomphe de la démence et de la brutalité

 


shipOfFools Peter Welford_1

 

 

 

2009

Année du triomphe de la démence
et de la brutalité

 

                                     « Les cinglés nous ont enfermés dans l’asile,
                                                                                              et ils sont partis avec la clé... »

                                                                                          
Un internaute américain, sur I.C.H.



Elle aura, j’en ai peur, de la descendance. Laissons la brutalité pour l’instant, contentons-nous de la démence.

Pour nous, Liégeois, 2009 était avant tout, avant même de commencer, l’année du deux-centième anniversaire de la mort d’un de nos plus braves, sinon célèbres, compatriotes : le général Jardon, quoiqu’il ait hélas son nom sur l’Arc de Triomphe, n’est guère connu en dehors de son endroit natal. Lequel vient cependant de négliger, c’est-à-dire d’oublier carrément, cet anniversaire. Pignouferie bien dans l’air du temps.
 

Jardon Portugal.JPGRéparons un peu : Henri Jardon (Verviers 1768 – San Justo 1809) fut un des héros de la Première République. Engagé à dix-neuf ans dans le régiment de volontaires levé par Jean-Joseph Fyon, colonel autoproclamé autant que futur général babouviste, pour défendre la Principauté de l’invasion étrangère, Jardon, avec les autres patriotes (c’est ainsi qu’on disait  alors « révolutionnaires ») dut s’exiler à Paris, où il s’incorpora tout naturellement à l’Armée du Nord. Il fut de toutes les batailles de la République. Toujours en première ligne et payant de sa personne, il était « le général des voltigeurs ». Général, oui, car, depuis qu’il avait combattu les Autrichiens seulement armé d’un bâton, il ne lui avait pas fallu sept ans pour accéder à ce grade. Ce fut un des plus jeunes généraux qu’eut jamais l’armée française. Les historiens militaires l’ont plus tard appelé « l’homme à la baraka » : pas une seule blessure en vingt ans.

Au nombre de ses hauts faits dans cet art si particulier de la guerre, on compte qu’il fut le premier à hisser du canon au sommet du Grand Saint-Bernard, exploit généralement attribué à Napoléon Bonaparte, et que sa manière d’administrer ce qu’il faut bien appeler des places conquises lui valut la reconnaissance apparemment sincère des occupés, chose assez rare pour être mentionnée.

Henri Jardon, pourtant, devait mal finir. Après avoir voulu aller poignarder l’Usurpateur, au lendemain du 18 Brumaire, velléité qui lui avait valu d’être mis en congé de l’Armée, il se laissa plus tard circonvenir au point de rempiler, quand Bonaparte devenu Napoléon usa une fois de plus d’un appât qui lui avait déjà beaucoup servi : l’annonce d’une descente imminente sur l’Angleterre.

Aucun des contemporains n’a ignoré le rôle joué par ce pays dans la mise à mort de la Révolution, donc de la République. Pour aller en découdre avec la perfide Albion, même les morts se seraient relevés. Jardon se retrouva ainsi, à la fin de 1808, au Camp de Boulogne, où il reçut l’ordre de marcher... sur l’Espagne. La désertion en temps de guerre, même injuste, n’est pas le fort des militaires de vocation. Jardon marcha, la mort dans l’âme.

« Dans l’âme » ? Pas seulement. Le  25 mars 1809, sur un pont dit de Negrelos, près du petit village de San Justo (Portugal), il désarma à mains nues un paysan de plus de soixante-dix ans qui résistait, armé d’une pétoire, et le renvoya chez lui « en lui fesant entendre que les français n’étaient pas en guerre contre les paysans mais bien contre les troupes réglées ». Le vieillard voyait les gentils envahisseurs autrement (Goya aussi). Il rentra chez lui, décrocha une autre pétoire, et s’en revint tuer Jardon à bout portant. Dans le silence qui suivit, on entendit un grand bruit d’ailes. C’était la déesse Némésis qui s’éloignait.

Les Portugais, moins pignoufs que les Liégeois, ont consacré un blog au bicentenaire de cette bataille et à la mémoire de Jardon. Cela s’appelle :

Ponte de Negrelos
Blog dedicado ao bicentenário da batalha da Ponte de Negrelos, aquando das 2ª invasões Francesas


Et c’est ici

La Thalamège a publié, en 1988, une curieuse biographie d’Henri Jardon, trouvée sous forme de petit carnet manuscrit sur un des rayons les plus éloignés des archives de la bibliothèque de sa ville natale. Le petit carnet se trouvait dans une enveloppe grise, qui contenait aussi une liasse de papiers tachés de son  sang : ses formulaires de dépêches encore à l’en-tête de la République, où un cachet noir rageur avait barré, après Thermidor, le mot « Fraternité ».

Ce manuscrit était de la main de Jean-Louis Guérette, seul aide de camp qu’eut jamais ce général et qui lui survécut trente-six ans. Il avait tenu à mettre par écrit ses souvenirs, afin, disait-il,  « d’imposer silence aux personnes mal instruites ou malintentionnées qui débitent ou font imprimer des balivernes et des contes bleus sur un homme qu’elles n’ont certainement pas connu ». Sa prose, en plus d’un siècle et demi, avait été consciencieusement pillée mais jamais publiée.

Saluons donc la mémoire d’un homme qui a risqué cent fois sa vie pour la République, refusé le grade de général de division que lui offrait Joseph Bonaparte devenu roi de Naples pour ne pas quitter le service de sa patrie d’adoption, et fait le choix désastreux d’en reprendre dans une guerre d’invasion, poussé par l’illusion qu’il allait pouvoir venger la République sous l’Empire.

« Il avait une singulière appréhension d’être obligé de coopérer à la guerre de la péninsule qui par l’injustice de ses motifs et par les atrocités qui s’y commettaient avait le droit d’en dégoûter tous les bons Militaires ; cependant il lui fut ordonné, au moment où il s’y attendait le moins, de se rendre dans cet affreux théâtre de Carnage et d’extermination, il n’y avait pas à balancer, il dut obéir et fut la victime de son devoir, il reçut la mort d’un paysan, il partagea le sort de cinquante officiers généraux et de trois cents mille braves soldats qui auraient volontiers fait le sacrifice de leur vie pour une cause plus juste et d’une manière plus glorieuse. »


                   
Jardon

 

 

 

 

    

 

      Un général de vingt-six ans : Henri Jardon 1768-1809
      Précis historique de la vie de Henri Jardon, général de brigade

      par son aide de camp Jean-Louis Guérette
      (d’après le manuscrit original inédit)
      La Thalamège, Verviers, 1988, éd. numérotée,
      80 pages


***


2009 succédait comme on sait à 2008, et 2008 n’avait pas été de petite bière non plus dans son genre.

La France, occupée à fêter, le 6 mai, le premier anniversaire de l’élection de Nicolas Sarkozy  à la présidence de la (cinquième) République, en oublia que ce jour marquait le 250e anniversaire de la naissance du plus grand homme d’État qu’elle eut jamais : Maximilien Robespierre. Ou s’en foutit. Avons-nous dit que ces pignouferies sont dans l’air du temps?

 

Maximilien par Houdon































Buste  de Robespierre par Jean-Antoine Houdon

Salon de 1793

Pourquoi nous en mêler, en ce début fracassant (guerre en Irak, guerre en Afghanistan, guerre en Palestine, guerre au Pakistan, guerre au Yemen, annexion de la Colombie, invasion de Haïti à la faveur d’un tremblement de terre) de 2010 ? Parce qu’il y eut une relation très particulière entre les Liégeois et l’Incorruptible, apparemment de peu d’intérêt pour les historiens. (Ne cherchez pas, enfants, dans vos livres d’école, ces choses-là n’y sont pas.) Plusieurs lui ont dû la vie, dont le Jean-Joseph Fyon sus-nommé (deux fois), dont aussi le général sans-culotte Servais Boulanger, hébertiste, qui finit par l’accompagner sur l’échafaud.

Lorsque le quatrième général que Liège a donné à la France, Jean-Pierre Ransonnet, s’était replié sur Paris avec ses fils aînés pour échapper à la capture par les troupes des Cercles, son épouse, restée seule avec les deux plus jeunes, avait été, par les vainqueurs, incarcérée, exposée au pilori et autres douceurs d’Ancien Régime... Plus tard, échangée ainsi que d’autres otages contre des émigrés pris les armes à la main, qui sauvèrent ainsi leur tête, la générale s’en fut remercier Robespierre, artisan probable de la négociation. Il lui fut dit qu’elle serait toujours la très bienvenue, chaque fois qu’elle le jugerait opportun.

Anne-Marie Ransonnet usa et abusa de la permission, se dévoua sans compter pour ses compatriotes en difficulté, qu’ils fussent ou non «de son bord». C’est ainsi qu’elle se rendit chez Duplay pour plaider la cause de Nicolas Bassenge, chef de la Gironde liégeoise et proche ami  du ministre Lebrun, arrêté sur dénonciation calomnieuse. C’est ainsi qu’une commission, réclamée par Robespierre, fut chargée d’enquêter sur cette affaire et finit par conclure à l’innocence du prévenu.        

J’ai vu le mot hâtif griffonné par Bassenge le 1er Thermidor, à l’intention d’un  de ses proches, le chanoine  Henkart, replié sur Givet : « Mon ami, je suis libre, et c’est à Robespierre que je le dois. »

Robespierre lui avait demandé de surseoir de huit jours à la mise en circulation d’un livre polémique dont il était l’auteur : J.N. Bassenge à Publicola Chaussard. sur ce qu’il dit dans ses mémoires concernant la Belgique, du ci-devant pays de Liège*
. Ils devaient se revoir le 8...  Bassenge est, à ma connaissance, le seul qui n’ait pas craché sur Robespierre tombé : son livre a paru, en pleine réaction thermidorienne, avec les éloges qu’il contenait.

Quant à la générale Ransonnet, elle survécut à son mari et à ses quatre fils, tous morts au service de la France, sinon de la République.

 

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Série d’affiches réalisées en 2008 par Monsieur Louis Sassoye, Bruxelles.
(50 x 70 cm)



Si l’année Robespierre ne fut pas une autre année Mozart, du moins s’est-il trouvé, à l’autre bout du monde, un chef d’État pour saluer sa mémoire. C'est le président Hugo Chavez. qui l'a fait, d’une seule phrase il est vrai, au milieu d’un discours, mais nette et sans équivoque. Cela suffisait.

Pour notre modeste part, n’étant pas de ceux qui n’ont même pas la reconnaissance du ventre, nous avons fait l’impossible pour qu’un site consacré à Maximilien Robespierre existe le jour de son anniversaire. Ignares et fauchés comme nous le sommes, c’était une gageure. Théroigne a dû faire appel à un résigné bénévole pour sa mise à temps sur orbite. Le site en question :  http://www.robespierreoulamort.com est « en construction » depuis bientôt deux ans, mais nous n’avons pas dit notre dernier mot. Ceux qui auront la curiosité d’y jeter un coup d’oeil verront que nous y avons associé Marat et Toussaint Louverture. Non seulement cette association s’imposait, mais c’était aussi leur 265e anniversaire de naissance à tous deux.


***

 ErasmusMetsys - Rabelais A

 

***

Le 30 novembre 1532, un jeune homme qui venait d’avoir trente ans ou qui allait les avoir écrivait à un grand homme de son temps.


« Je vous ai nommé “père”, je dirais même “mère”, si votre indulgence m’y autorisait. En effet, les femmes enceintes, l’expérience quotidienne nous l’apprend, nourrissent un foetus qu’elles n’ont jamais vu et le protègent des dangers du monde qui l’entoure, et qu’avez-vous fait pour moi sinon précisément cela ? Vous n’avez jamais vu mon visage, mon nom même ne vous était pas connu et vous avez fait mon éducation, vous m’avez allaité au chaste sein de votre divine science, “sic castissimis divinae tuae doctrinae uberibus”. Ce que je suis, ce que je vaux, c’est à vous seul que je le dois : si je ne le faisais pas savoir, je serais l’exemple de la plus noire ingratitude pour les temps présent et à venir. C’est pourquoi je vous salue et vous salue encore, ô vous, le plus aimant des pères, vous le père de votre patrie et de sa gloire, vous le défenseur des lettres, l’adversaire du mal, le champion invincible de la vérité. (...)  Adieu et “eutychon diatelei”, que toute chance vous demeure. Lyon, le 30 novembre 1532. “Tuus quaternus suus”, à vous autant qu’il s’appartient ». Franciscus Rabelaesus Medicus.

Le jeune homme s’appelait en effet François Rabelais ; il écrivait à Érasme de Rotterdam.

Que dut penser le grand Érasme en lisant cette lettre ? Nous n’en savons rien, car il n’est pas sûr qu’il y répondit. Il avait publié, quand son admirateur avait six ou sept ans, un des livres les plus importants de l’histoire des livres, l’Éloge de la folie. C’était en 1509. La calamiteuse année 2009 a donc marqué, au milieu de ses fumants décombres et de sa démence, le 500e anniversaire, passé inaperçu, de cette «borne d’histoire terrestre » comme disait John Cowper Powys.

Qui a vu, en 1964, les fastes du quadricentenaire de la naissance de Shakespeare, pouvait s’attendre à quelque chose d’équivalent de la part d’une Europe dont la Hollande fait désormais partie... Mais non, bien sûr. Je plaisante ! Personne ne s’y attendait, personne, par conséquent, n’a été déçu. Mais M. Manuel de Diéguez, lui, a trouvé que c’était quand même un peu fort, prévisible ou pas.

 

*

     Pour les très jeunes gens qui débarquent :

    Manuel de Diéguez est un écrivain et philosophe français né le 11 mai 1922 à Saint-Gall (Suisse). D'origines latino-américaine et suisse, il descend, par son père, d'une famille de juristes, de poètes et de diplomates ; sa mère était une artiste lyrique. Il a étudié le droit, les lettres et les sciences politiques à l'UNIL (Université de Lausanne).

    Auteur de nombreux ouvrages et de non moins nombreux articles, écrits pour de prestigieuses revues, il a été professeur invité à Middlebury College (Vermont, États-Unis), et à UCLA (Université de Californie à Los Angeles).

    La Monnaie de Paris a officiellement honoré l'ensemble de l'œuvre de Manuel de Diéguez en faisant graver une médaille à son effigie en décembre 1987.

    Pour davantage de détails, voyez Wikipedia

 

 

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Nous avons donc dit : 1509, Éloge de la  folie.

 

Erasme + livres - 1

Érasme écrivant, par Dürer
Moriae Encomium sive Stultitiae Laus, Éloge de la Folie, Lof der Zotheid, In Praise of Folly
Quelques éditions anciennes et modernes et quelques pages, dont une illustrée dans les marges par Holbein et deux d’une édition de 1540

 

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« En 1513, Louis XII, pour qui, chose étrange, le bien du peuple semble avoir été quelquefois une question importante, publia un édit par lequel il accordait à l’imprimerie ce que M. Didot appelle des lettres de noblesse, en l’exemptant d’un impôt considérable, en supprimant la taxe qui existait sur les livres et en déclarant que “les imprimeurs-libraires, vrais suppôts et officiers de l’université, doivent être entretenus en leurs privilèges, libertés et franchises, exemptions et immunités, attendu la considération du grand bien qui en est advenu en nostre royaume au moyen de l’art et science d’impression, l’invention de laquelle semble être plus divine que humaine, laquelle, grâce à Dieu, a été inventée et trouvée de nostre temps par le moyen et industrie desdits libraires, par laquelle notre saincte foi catholique a esté grandement augmentée et corroborée, la justice mieux entendue et administrée, et le divin service plus honorablement et plus curieusement faict, dit et célébré; et au moyen de quoi tant de bonnes et salutaires doctrines ont été manifestées, communiquées et publiées, à tout chaqu’un”. Il est certain que le titre de père des lettres est dû plus justement à l’auteur de ce noble et libéral édit qu’à François Ier, qui, nous l’avons vu, publia un édit qui défendait l’usage des presses et tolérait que livres et libraires fussent brûlés.» (Richard Copley Christie, Étienne Dolet, le martyr de la Renaissance, traduit de l'anglais par Casimir Stryienski, Paris, Fischbacher, 1886.)          
 

Le résultat de cet édit extraordinaire (le roi renonçant à l’impôt sur les livres pour faciliter leur circulation) fut que sous son règne, la seule ville de Lyon compta jusqu’à 288 imprimeurs-libraires (lisez « éditeurs »), alors que sous celui du Quatorzième Louis, il en restera, pour la France entière, 25, tous soumis à la censure préalable.

Ce sont des considérations du même ordre (Dieu en moins peut-être) qui ont poussé un Manuel de Diéguez largement octogénaire à faire choix d’Internet pour communiquer avec ses frères simianthropes .

Ses textes, tous importants, se trouvent sur son site http://www.dieguez-philosophe.com/ ainsi que sur celui de l'agence Alterinfo.net, qui s'honore en les mettant systématiquement à la portée de ses lecteurs.

On verra à quel point sa célébration de l’Éloge de la folie tombe dans le chaudron d’une actualité brûlante.


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Réflexion


Gaza, coeur de la folie du monde

« Moi, la folie, je parle. Ce n'est plus le temps des miracles.
Enseigner le peuple, quelle fatigue. Expliquer, cela pue la crasse de l'école. »

   Erasme, L'Eloge de la folie.

Manuel de Diéguez
 

 

Dimanche 17 janvier 2010

 

Manuel, de Diéguez, photo

 

  •  1 - «  Moi, la folie, je parle »  (Erasme, L'Eloge de la folie)
  •  2 - La dichotomie cérébrale des fous
  •  3 - Où le mystère s'épaissit
  •  4 - Comment diagnostiquer la folie ?
  •  5 - Retour à la science politique
  •  6 - L'étau de la folie se resserre
  •  7 -  « On commence par se faire duper et
  •        l'on finit en fripon » (Erasme)
  •  8 - La démocratie et la logique ptolémaïque
  •  9 - Et la France ?
  •  10 - Le thermomètre de Zeus
  •  11 - Les acteurs physiques et les acteurs invisibles de
  •           l'Histoire
  •  12 - Clinique du chaos mental
  •  13 - Une anthropologie de la folie
  •  14 - Conclusion

 


1 – « Moi, la folie, je parle »  (Erasme, l'Eloge de la folie)

Saluons le génie de l'humaniste cervantesque, swiftien et kafkaïen avant la lettre dont l'audace incroyable en son temps lança le délire à la conquête du monde sous les traits d'un personnage en chair et en os, saluons l'acteur planétaire de la modernité qui disait: « Moi, la folie, je parle. »


Comment la folie parle-t-elle de nos jours?


Pour tenter de l'apprendre, descendons l'escalier qui conduit dans les souterrains de la démence politique. Le grand Hollandais a publié son Eloge de la folie en 1509. Aucune commémoration solennelle n'a rappelé, en 2009, le cinq centième anniversaire de la parution de l'œuvre la plus célèbre du roi des humanistes, ce qui démontre, s'il en était besoin, que les grandes œuvres demeurent tellement actuelles que personne n'ose les enterrer sous les applaudissements unanimes des bien-pensants qui, eux, ne changent pas de nature d'une époque à l'autre. Aussi cette œuvre immense demeure-t-elle largement incomprise. L'audace littéraire de faire prononcer son propre panégyrique à la folie ne trouvera son écho que chez Kafka. Mais, ce que nous entendons en filigrane de l'Eloge de la folie en ce début du IIIe millénaire, c'est le miserere de la sagesse et de la raison du monde, c'est le heurt entre deux musiques de la politique, car la guerre des faux croisés de la Justice et de la Liberté reproduit le contraste érasmien entre les évangiles et un Saint Siège alors belliqueux.


L'île d'Utopie de Thomas More , paru en 1516, se présente comme une réponse indirecte et vigoureusement évangélique à la prosopopée érasmienne de la dérision. On sait que le titre grec d'Eloge de la Môria est un clin d'œil discret au futur décapité auquel l'Eloge est dédié, parce que la folie se dit môria dans la langue d'Homère et que les deux amis plaisantaient souvent sur le double sens du patronyme du grand Anglais. C'est que la folie scelle une alliance étroite avec l'utopie ; et, pour les hellénistes, "l'île d'utopie" signifie rien de moins que "l'île de nulle part". Mais pourquoi les utopies politiques et religieuses d'une humanité égarée dans les airs se cherchent-elles un ancrage, pourquoi, depuis la cité idéale de Platon jusqu'au christianisme originel et au marxisme, l'absence de tout atterrissage hante-t-elle la folie d'une humanité privée des récoltes et des engrangements topographiques qu'elle attend de ses songes ?


Le mutisme de la presse et des médias français, relayé par celui, moins massif, de la presse mondiale sur le mur d'acier en construction autour de Gaza a pris des proportions érasmiennes aux yeux de l'historien pensant et de l'anthropologue d'avant-garde, qui se trouvent tout étonnés de se vêtir non seulement en Sherlock Holmes de la géopolitique, mais en spéléologues de Clio, afin de tenter de relever les traces laissées dans la poussière par la logique qui commande les verdicts de la fatalité. Car, sous les sentiers du destin, des vestiges du tragique et de la folie décrits par Erasme se tiennent en embuscade. Du coup, les Eschyle et les Shakespeare de la démence prêtent comme jamais leurs télescopes et leurs microscopes aux scribes et aux greffiers des acteurs les plus puissants et les plus invisibles de la pièce.


Peut-être le thème de la folie du monde, qui remonte à Saint Paul, appelle-t-il la France à retrouver son territoire de "nulle part", peut-être l'heure est-elle venue, pour la nation de la liberté, de retrouver l'utopie d'un royaume de la Justice qui a donné son âme à l'humanité; car si la démence a pris la plume au début du XVIe siècle, c'est afin de demander au XXIe siècle d'élever l'intelligence politique au rang d'un glaive de la folie spirituelle dont l'esprit se nourrit.



2 - La dichotomie cérébrale des fous


Que le narrateur au petit pied se rengorge: il a vu M. Barack Obama échouer piteusement à convaincre Israël de lâcher un seul instant la poignée de son glaive . Comment un conquérant digne de ce nom cesserait-il, ne serait-ce que pour quelques jours d'étendre son territoire les armes à la main? Mais quelle scène digne de L'Eloge de la folie que celle d'un Président de la plus puissante démocratie de la planète dans le rôle du suppliant monté sur les planches du théâtre du monde pour demander à M. Mahmoud Abbas de se résigner à négocier tout seul avec son puissant exterminateur et de désarmer solitairement et la main sur le cœur un peuple de prédateurs armé jusqu'aux dents !


Mais s'il suffisait au mémorialiste du sceptre de la folie de raconter à son gentil lecteur une gentille histoire de la folie de "bécarre et de bémol", disait Pantagruel, où serait la difficulté? Certes, depuis longtemps, le délire a livré ses secrets à la littérature, certes la démence est entrée dans l'épopée avec l'Ajax d'Homère, certes, un certain Espagnol s'est illustré sur tous les continents et dans toutes les langues de la terre à peindre les malheureux dont la noblesse a basculé hors de l'arène du monde, certes, Swift n'est pas demeuré en reste, lui qui a porté la folie à la fresque. Mais Sherlock Holmes est mis à quia par la dichotomie cérébrale qui fait tonitruer M. Barack Obama contre Israël, dont le crime, à l'entendre, se rabougrirait à expulser quelque sept cents habitants de plus de Jérusalem Est, Sherlock Holmes donne sa langue au chat quand M. Bernard Guetta prend apparemment le relais du schizoïde de la Maison Blanche et condamne à son tour et avec force la poursuite ratatinée de la colonisation israélienne , Sherlock Holmes ne sait plus à quel saint se vouer quand M. Kouchner le biphasé se précipite à Jérusalem afin d'absoudre, tout au contraire, le prédateur d'un péché indigne de l'attention du monde civilisé, Sherlock Holmes jette l'éponge quand Israël réitère son coup de force à Jérusalem Est et que le Jupiter bipolaire du bureau ovale fulmine derechef et le plus évangéliquement du monde, mais sans plus de succès, puisque le diable qui le tient par la manche a déjà accordé sa bénédiction aux nouveaux saints de Jérusalem.


Isaïe prendra-t-il la relève des apôtres de la béatitude des fous de la démocratie? Ne faut-il pas rendre les armes quand saint Obama encercle Gaza d'un mur d'acier sourcilleux, ne faut-il pas couronner sa Majesté, la folie, quand le roi de la Liberté du monde renouvelle pour dix ans le versement charitable de trois milliards de dollars annuels à Israël ? Décidément, il faut convaincre la raison du monde de battre précipitamment en retraite quand M. Karl Bilt, le Président pour six mois de l'Europe polycéphale condamne à son tour et solennellement l'expansion dévote d'Israël et publie, une semaine seulement plus tard dans Le Monde une interview lénifiante, dans laquelle il revient en toute hâte sur ses pas et s'applique à réduire Mme Ashton à la fonction de femme de ménage de l'Europe. N'est-elle pas coupable d'avoir repris à son compte devant le Parlement européen les thèmes bifides développés par M. Obama et par M. Bilt quelques jours seulement plus tôt? Décidément, L'Eloge de la folie d'Erasme et L'île d'Utopie de Thomas More ont rendez-vous avec les moutons de Panurge, décidément, la flotte pantagruéline n'a pas jeté l'ancre sans malice dans l'île de Médamothi, cet autre nom de "nulle part" en grec.



3 - Où le mystère s'épaissit 


Rappelons un instant ma plume d'instituteur aux embarras des Conan Doyle de la politique. Cet auteur de romans policiers semble nous mettre sur la piste; car il nous raconte un épisode énigmatique de cette histoire, à savoir que Mme Livni s'est ruée de Tel Aviv à l'Elysée pour demander à M. Sarkozy qu'il coupe la langue à l'imprudent M. Bilt et à l'atone Mme Ashton. Mais Conan Doyle nous dira-t-il comment les asilaires rebattent les cartes sans relâche, où se cache le vrai maître de l'hospice, quel est le nom de l'hôpital, qui donne aux aliénistes le pouvoir extraordinaire de changer d'une heure à l'autre la mise en scène de la pièce ? Comment départager le roman policier du roman politique dans les coulisses du théâtre qu'on appelle l'Histoire ?


Prenez l'épisode de la marche des volontaires du monde entier sur Gaza le 27 décembre dernier et l'épopée des camions destinés à secourir les affamés. Par qui et comment M. Mandela et Mgr. Desmond Tutu ont-ils été empêchés de tenir leurs engagements et de se joindre à l'expédition ? Qui a demandé et obtenu de M. Jimmy Carter, ex-Président des Etats-Unis et prix Nobel de la paix qu'il présentât des excuses au Tamerlan de Gaza en échange de l'élection de son petit-fils à un siège de sénateur ? Comment l'auteur d'un roman aussi énigmatique a-t-il disposé les pièces sur l'échiquier érasmien afin que la folie du monde, dont on s'échine à mettre à nu les ressorts depuis l'Ecclésiaste et le Livre de Job, dévoilât ses mystères et que les plus fins limiers des arcanes de la civilisation de la Liberté eux-mêmes demeurassent bouche béé devant le basculement des journaux, des chancelleries, des radios et des télévisions du monde entier dans un silence aussi subit ?



4 - Comment diagnostiquer la folie ?


On savait depuis longtemps que notre espèce habite un asile et qu'un délire universel y chante sa propre gloire avec les accents mêmes du droit et de la justice, de la foi et de la liberté, de la vérité et d'un ciel dont vous connaissez les écrits de ses trois propriétaires. Mais Erasme nous a fourni les clés qui ont permis à nos aliénistes de diagnostiquer le délire de tous les siècles. Aussi nos Etats et nos Eglises se sont-ils aussitôt reconnus sous le pinceau du maître, tellement les symptômes de la maladie étaient clairement et minutieusement décrits. C'est qu'en ces temps reculés, non seulement les bien-portants reconnaissaient encore les fous au premier regard, mais les fous eux-mêmes découvraient leur pathologie à la seule lecture des signes les plus spectaculaires de leur démence. La drogue qui enfantait ce miracle, on l'appelait le rire; et le rire était tellement guérisseur que tout le monde en appelait à la trousse de ce premier médecin de la folie du monde. Mais maintenant, personne ne rit plus, et toute la difficulté des spectateurs de la tragédie est de dénicher un homme de l'art suffisamment expert en insanités pour attirer l'attention des malades sur leur état.


Qui est demeuré sain d'esprit et qui a perdu la raison ? La science médicale a égaré le thermomètre du XVIe siècle dont le grand Batave s'était servi pour mesurer le degré de folie des patients à seulement prendre leur température. Aussi, l'auscultation qui décide du panier dans lequel il convient de ranger les diagnostics en faveur des uns ou des autres, repose-t-elle désormais sur le seul décompte de la majorité des opinions, de sorte que le calcul de la proportion des sages et des fous au sein d'une population déterminée dépende du hasard qui fait pencher la balance des verdicts à l'avantage des fous ou des sages.


Mais comment départager les têtes dérangées des têtes en bon état de marche si l'enregistrement des voix fait sans cesse passer les verdicts de la raison du camp d'Erasme à celui de la folie à laquelle il avait donné la parole ? C'est ainsi, comme il est dit plus haut, que M. Obama s'indignait fort des exactions du voleur à Jérusalem, mais protégeait dès le lendemain ses rapines à Gaza. Voici donc que le clinicien d'un vaste empire a cessé à son tour de distinguer les malades des bien-portants, voici qu'un médicastre hissé au rang de chef d'Etat livre au chaos le peuple et la nation dont il est chargé de piloter l'encéphale, voici que l'Hippocrate dont la balance même pèse non point la maladie, mais le nombre des malades, donne raison à leurs régiments s'ils sont plus serrés que ceux des sages.


Au XVIe siècle, tout le monde voyait clairement que Dieu et son Eglise étaient devenus fous à lier, tellement chacun comprenait encore qu'il était dément de transporter à la pelle les riches au paradis pour le saint motif que leurs cassettes bien pleines leur permettait d'acheter leur félicité éternelle à prix d'or. Et maintenant, M. Barack Obama prend simplement la tension de sa propre popularité pour précipiter à l'asile la minorité non délirante de sa population selon l'adage de la folie qu'Erasme avait rappelé: "Ut homines sunt, ita morem geras" - "il faut prendre les hommes tels qu'ils sont".


Aussi voit-on se dessiner sur la rétine de la Maison Blanche les traits du fou de la démocratie mondiale, aussi le voit-on délivrer du Purgatoire un guerrier couvert de sang, aussi regarde-t-on avec des yeux dessillés le fou qui tape sur les doigts d'un petit délinquant pris en flagrant délit de chasser de leurs demeures les habitants d'une capitale qu'il cambriole maison par maison, puis le fou en chef, le fou porté par la folie à la tête de l'Etat le plus puissant de la terre hisse au ciel de la démocratie mondiale un assassin déguisé en évangéliste et en pédagogue de la Liberté du monde.



5 - Retour à la science politique 


Personne ne savait plus quel Esculape de la boîte osseuse de l'humanité il fallait consulter, quels analystes du pouvoir politique au sein des évadés du monde animal diagnostiqueraient à coups sûr la nature de la maladie, parce qu'on cherchait en vain la balance dont les plateaux pèseraient le degré de gravité de l'infirmité cérébrale qu'illustrait la personne même de M. Obama. N'avait-il pas prononcé au Caire, le 4 juin 2009, un discours fort sensé, dans lequel il avait exhorté les musulmans, les juifs et les chrétiens à partager l'apostolat démocratique dont il se proclamait le missionnaire et à soutenir avec la sainte ardeur des évangélistes du globe terrestre son combat pour la prospérité et pour la puissance d'un empire de héros du salut ?


Réfléchissez un instant, disaient les politiques les plus chevronnés de la planète et cessez de vous imaginer sottement que la science médicale serait appelée à vous éclairer sur la folie ou sur la santé du monde en général et de M. Barack Obama en particulier. Si vous passez du rêve à la saine pesée des pouvoirs qu'exerce tout chef d'Etat en ce bas monde, comment pouvez-vous croire qu'un tel personnage se livrerait de sa propre volonté à la faiblesse et au chaos ? S'il affecte de jouer à l'instituteur vertueux dans le bureau ovale de la Maison Blanche, si son art de la feinte va jusqu'à annoncer aux journaux de la planète entière qu'il désapprouve les exploits d'un petit monte en l'air à Jérusalem Est, et si, dans le même temps, vous le voyez aider le tueur à construire un mur d'acier autour de Gaza afin d'affamer les survivants d'un gigantesque camp de concentration, vous pensez bien qu'il n'est plus un homme politique et qu'il est illusoire de placer un fantôme au timon des affaire du monde.


Mais alors, voici que les Sherlock Holmes de la politique redressent la tête: et il nous faut revenir la queue basse à l'observation des embarras qu'ils rencontrent sur le terrain. Comment se fait-il que leurs difficultés de gestion ne soient pas moins titanesques que celles des thérapeutes de la folie tout court ? Comment expliquent-ils l'alliance qu'Israël a conclue avec le parti républicain, comment se fait-il que tous deux combattent maintenant la politique de la main tendue de M. Obama en terre d'islam, comment se peut-il que les nationalistes américains entendent désormais ruiner les intérêts de l'empire à long terme dans tout le monde arabe ? Certes, il n'est pas de candidat à une parcelle de l'autorité publique au sein de l'Etat américain qui ne fasse l'objet d'une vérification préalable et minutieuse de son orthodoxie au chapitre de ses relations avec le patriotisme sioniste d' Israël. Mais de là à comprendre les ressorts d'une conspiration anti nationale et anti patriotique de la droite américaine au profit d'un Etat étranger, il y a loin. Peut-on trahir son pays aveuglément et sans le savoir ?


Et puis, pourquoi le cadavre politique de M. Barack Obama bouge-t-il encore ? Pourquoi le voit-on tressauter, pourquoi le voit-on se livrer à des convulsions et à des soubresauts d'une pathétique impuissance, puisque ses ultimes gesticulations et remuements ne font que mettre davantage en évidence soit son état mental désespéré, soit son autorité politique naufragée ? On n'achète pas davantage le royaume des cieux de la démocratie idéale à l'école des hérétiques du mythe de la Liberté que le royaume du ciel des Eglises du Moyen Age ne se laissait mettre aux enchères des prévaricateurs qui vous demandaient d'acquitter rubis sur l'ongle les bons du Trésor émis par la banque de l'Eternité.



6 - L'étau de la folie se resserre
 


Mais la question tant politique que cérébrale posée au XXIe siècle par    d'Erasme nous conduit à une plus grande profondeur encore de l'anthropologie critique : il s'agit de savoir s'il convient de réfuter l'adage de Socrate selon lequel l'ignorance serait la source de tous les maux ou s'il faut, non point le remplacer tout d'une pièce par l'axiome qui verrait dans la sottise l'origine commune de tous les désastres cérébraux et politiques confondus, mais s'il conviendra d' analyser la généalogie commune de l'ignorance et de la bêtise et de se résigner à étudier les relations que ces deux formes de la folie entretiennent à la lumière d'une science expérimentale du politique, donc d'une discipline vérifiable à l'école des évènements.


Certes, les traités de la bêtise sont rarissimes, ignorés du grand public et le plus souvent d'une légèreté d'esprit aussi coupables que le mal qu'ils prétendent dénoncer. Mais voyez comme l'ignorance et la stupidité font alliance au Moyen Orient. Est-ce par ignorance ou par sottise que M. Obama croit sans doute que la domestication ou même la destruction de Gaza feront avancer d'un pouce la question dite "des deux Etats", alors que la politique du monde entier repose sur un faux diagnostic? Si ce n'était Gaza, ou l'Iran ou le Hamas qui faisaient figure d'obstacle à la "solution du problème palestinien", Israël recourrait à d'autres leurres, simulacres et faux- fuyants, parce que cet Etat a vocation de s'étendre, comme ses confrères, et de conquérir, l'épée d'une main et l'évangile démocratique de l'autre, tout le territoire qu'il pourra - et cela jusqu'à ce qu'une force supérieure à la sienne le contraigne à battre en retraite.


Mais comme la légitimité de cet Etat demeurera à jamais indéfendable en droit international, donc par nature et par définition, puisqu'une démocratie fondée sur la fierté d'avoir aboli la colonisation à l'échelle de la planète ne saurait, dans le même temps la ressusciter d'un seul élan au profit et à la gloire d'Israël, la vraie question sera seulement de savoir quel type d'alliance de l'ignorance avec la sottise permettra au monde entier de se refuser d'examiner les désastres politiques auxquels ce refus conduira fatalement la planète des apôtres de la folie.



7 - " On commence par se faire duper et l'on finit en fripon " (Erasme)


Il sera bien évidemment bien impossible de jamais obtenir d'Israël qu'il accueille à bras ouverts trois générations de réfugiés politiques dans son sein, bien impossible de jamais obtenir qu'il se replie dévotement sur ses frontières de 1967, bien impossible de jamais obtenir qu'il renonce béatifiquement, donc au nom des idéaux de la démocratie, à redonner son statut de capitale et de cœur de son identité biblique à Jérusalem, bien impossible de jamais obtenir qu'il se flanque gentiment d'un Etat palestinien aussi libre et puissant que lui-même, bien impossible qu'il perde le sot prestige attaché au feu inutilisable de l'apocalypse.


Dans ces conditions que fera l'empire américain pour rendre durable le vain escamotage diplomatique d'une aporie de nature psychogénétique? Comment combattra-t-il son propre enfermement dans une sainte hypocrisie et une cécité d'innocent aux mains pleines ? Comment persévèrera-t-il à brandir sans relâche l'étendard et le totem de la Liberté, de la Justice et du Droit sur la planète entière s'il lui faut se placer aux côtés d'un Etat qui ne cessera, de son côté, de bafouer les utopies apostoliques d'une humanité de nulle part ?


A tout cela, il n'existe qu'une seule solution : égarer le plus longtemps possible l'attention du monde et pour cela, fortifier sans cesse sa puissance guerrière à l'échelle de la planète des sots. En vérité, la solide alliance de l'ignorance avec la sottise est d'ores et déjà conclue: au prix de trois cent milliards de dollars par an seulement, on construira cinquante cinq navires de guerre ultra modernes, qui permettront, croit-on, de régner à jamais sur toutes les mers du globe.


Mais le pacte que l'ignorance scelle avec la bêtise n'est pas un vice nouveau et qui débarquerait de nos jours sur la terre: pour refuser de comprendre que la ruine financière est un cratère dans lequel on va immanquablement se précipiter, il faudra recourir au ligotage d'un Etat à sa propre cécité; il faudra dresser devant les yeux de la nation des obstacles politiques qu'on se sera appliqué au préalable à rendre de plus en plus insurmontables; il faudra livrer une guerre suicidaire à l' intelligence dont dispose d'ores et déjà le reste de la planète. Ces auto-ficellements, ces auto enchaînages et ces auto verrouillages, comment s'interdire de jamais les regarder en face, alors qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour les apercevoir ?


Pour l'instant, Israël demeure le roc d'un aveuglement contre lequel toute sagesse et toute lucidité sont appelées à se briser, parce que le globe oculaire de l'ignorance et de la sottise confondues est dans la folie d'avoir ramené sur les lieux les vaincus de Titus. Faut-il que la science politique mondiale soit demeurée ignorante et inexpérimentée pour n'avoir pas prévu les désastres de la sottise qui s'ensuivraient et qui s'enchaîneraient les uns aux autres avec une logique implacable !


Pour l'instant, les trémoussements et les soubresauts dont M. Barack Obama nous présente le douloureux spectacle ne sont que des symptômes de la maladie mortelle qui achèvera le malade. Mais les vrais diagnostics sont aussi des pronostics. Il appartiendra à l'oracle de la fatalité de désigner ses proies.



8 - La démocratie et la logique ptolémaïque 


Peut-on suivre pas à pas le cheminement de la cécité semi inconsciente et en diagnostiquer les sources psychobiologiques ? Pour le tenter, observons les réflexes d'auto-défense innés dont use l'encéphale de notre espèce et les procédés traditionnels auxquels elle recourt d'instinct afin de conserver ses trésors cérébraux rouillés; et pour cela, voyons comment l'astronomie de Ptolémée, qui faisait eau de toutes parts, a résisté pendant des siècles à celle de Copernic, puis comment un créationnisme mythologique par définition a pris la relève de l'exorcistion des preuves de l'évolutionnisme darwinien.


Dans son célèbre Système du monde, Histoire des doctrines cosmologiques de Platon à Copernic en dix volumes publié en 1914 et réédité entre 1958 et 1965, Pierre Duhem, membre de l'Institut, alléguait encore qu'une vraie physique devait se contenter de "sauver les apparences" et que les calculs de Ptolémée se trouvaient pleinement légitimés à conserver le précieux spectacle d'un soleil tournant autour de la terre qu'attestent à la fois les yeux et les saintes écritures. De même le créationnisme ne s'est laissé arracher que peu à peu des concessions qui fendaient le cœur des croyants. Le 23 octobre 1996, Jean-Paul II a fini par déclarer que l'évolutionnisme est "davantage qu'une hypothèse"; mais il s'est bien gardé de préciser où passait la démarcation entre des allégations religieuses et une science que son statut ambigu situerait quelque part entre une mythologie sacrée et des vérifications expérimentales soutenues par les télescopes des astronomes. C'est qu'il fallait ménager tout ensemble la foi des croyants et le témoignage des instruments d'optique des scrutateurs des étoiles. Pourquoi cette distorsion entre les preuves magiques et les victoires du raisonnement sur les faux témoignages des sens ? C'est qu'une espèce coulée dans le moule du sacré craint de perdre une forteresse cérébrale qui la rassure et dans laquelle elle se love à son aise.


Or, l'analyse psychologique de l'évolution de la prise de conscience progressive de ce que l'erreur politique d'Israël est de type ptolémaïque se calque exactement sur le modèle de la folie dont les résistance à l'adopion de l'astronomie de Copernic ont fourni l'exemple et auxquelles le refus des thèses sur l'origine des espèces de Darwin ont fourni le pendant: dans les deux cas, le sujet refuse avec une violence d'origine psychogénétique de perdre une demeure mentale jugée confortable et devenue vraie de passer pendant des siècles d'une génération à la suivante. C'est ainsi que, d'un côté, la démocratie des fous veut sauver la cassette d'un droit international bicentenaire et fondé sur la souveraineté des peuples - donc sur la légitimité de leur statut de défenseurs naturels du pouvoir des adultes de disposer d'eux-mêmes, et par conséquent de conserver le territoire de leurs ancêtres - de l'autre, les mêmes apôtres des droits de l'humanité veulent canoniser un Etat qui conteste aussi radicalement les fondements de la civilisation moderne que le géocentrisme biblique entendait réfuter l'évolutionnisme.


Malheureusement pour l'Etat hébreu, les défenseurs des convictions scripturaires du peuple juif se trouvent contraints de battre en retraite. Comment se fait-il que leur pré carré se rétrécisse comme une peau de chagrin ? C'est que la logique démocratique ne fait pas davantage de quartier que la logique mathématique. Elle ignore autant le débat sur le statut d'une hypothèse pseudo démocratique que sur le sexe des anges : à la fin, Euclide tranchera la question et dira que la démocratie est aussi incompatible avec les principes de la colonisation que la géométrie à trois dimensions avec des arpenteurs qui prétendraient réfuter le théorème selon lequel la somme des angles d'un triangle fait cent quatre-vingts degrés.


La topographie démocratique véritable a rendez-vous avec le théorème de Pythagore qui la fonde; mais il faudra verser le sang, hélas, pour que l'héliocentrisme démocratique l'emporte sur le géocentrisme israélien, parce que l' enjeu réel n'est pas de nature mathématique, mais de nature anthropologique: si imparfait et inachevé qu'il demeure, l'encéphale humain d'aujourd'hui ne se partage plus entre deux logiques incompatibles entre elles.



9 - Et la France ?



Quel sera le rôle de la France dans cette guerre mondiale entre la raison et la folie ? Le drame d'origine, donc de nature psychogénétique qui sous-tend l'âme et la raison de la science politique depuis que notre encéphale a quitté la zoologie est dans la difficulté de décider sur le terrain et au coup par coup à quel moment précis il convient de se trouver bêtement présent dans l'arène des nations afin de faire figure d' acteur visible de l'histoire et à quel moment il devient nécessaire, tout au contraire, de quitter en toute hâte un cirque par trop ensanglanté. Il ne s'agit jamais de déserter l'histoire meurtrière, mais, tout à l'opposé, de prendre place dans une autre durée de l'humanité, celle où des acteurs ennemis des carnages prennent en main les rênes du destin.


En 1940, la France des ossatures et des muscles ne pouvait se mettre aux abonnés absents: il fallait bien se résigner à légitimer la folie d' un gouvernement de gestionnaires des corps, il fallait bien que la France terrassée conservât les organes tangibles d'un Etat, il fallait bien que la nation de 1789 parût provisoirement représentée par les majordomes de ses chancelleries sur une scène internationale devenue tout entière la spectatrice réjouie ou désolée de la mise hors jeu des Gaulois sur le champ de bataille. Dans la débâcle de la France d'en-haut, l'appel désespéré au héros surréel de Verdun était la caution a priori la plus digne de l'âme de la France.


Mais à quel moment fallait-il quitter l'écume des jours pour replonger dans la vague ? Fallait-il choisir l'heure des horloges où, sur le sol français, un chef de l'exécutif proclamait son vœu ardent que l'occupant remportât la victoire en Europe, l'heure où le cadran de l'administration de la justice mettait à pied ses magistrats juifs, l'heure où les aiguilles du temps s'arrêtaient sur la rafle du peuple de Jahvé au vélodrome d'hiver ?


Soixante-dix ans après un verdict des armes plus cruel que les précédents, la France symbolique se trouve à nouveau placée en sentinelle de l'histoire de la démence du monde. Lui faut-il épouser la mer ou flâner sur le rivage ? Un gouvernement français, même amolli, peut-il légitimer sa participation physique à la direction d'une planète de l'errance dans laquelle la majorité des Etats prétendument démocratiques ont décidé de construire un mur de dix kilomètres de longueur, composé de plaques d'acier de dix-huit mètres chacune et de cinquante centimètres d'épaisseur, un mur dont les fondations iront jusqu'à trente cinq mètres sous la terre, afin d'exterminer par la famine la population entière d'une ville de seize centaines de milliers d'habitants ?


Cette croisée des chemins de l'histoire du cerveau et du cœur de la planète des fous est-elle moins visible que celle dont le basculement d'un vieux Maréchal dans le camp du vainqueur de sa nation signalait le tragique emplacement à tous les regards ? Notre République peut-elle assister les bras croisés, donc en complice silencieuse à la construction d'un camp de la mort de cette taille ? Notre connaissance réelle de l'histoire du monde ressortit-elle à la pesée du corps et des muscles des Etats, ou bien avons-nous grand besoin de nous coller une autre loupe à l'œil afin d' apercevoir les personnages réels qu'on appelle des peuples et des nations ? A quel moment les charniers tuent-ils le parfum des démocraties ? A quel moment l'encens de la Liberté et de la Justice cesse-t-il de monter des autels ? A quel moment les citoyens d'un pays de soixante-cinq millions d'habitants incommodent-ils les narines de Jupiter ? La France empuantie de Pierre Laval s'est détachée de celle des écrivains, des poètes et des philosophes de notre pays à l'heure entre chien et loup où l'esprit a pris résolument le relais de l'histoire de la nation. Alors l'éclat des derniers flambeaux de notre civilisation a fait entendre les voix de la résurrection de la France.



10 - Le thermomètre de Zeus 


Pour tenter de cerner cette difficulté en anthropologue glacé, il faut, ici encore, observer avec sang froid le chaos cérébral dont le diagnostic embarrasse les aliénistes de la vie politique des Etats modernes; et pour cela, il faut faire entrer dans le cabinet d'Esculape les patients dont les troubles psychiques demeurent proportionnés à la modestie de leur emploi. C'est ainsi que M. Bernard Kouchner voulait se rendre à Jérusalem ; mais comment ignorer Gaza et son camp de concentration à ciel ouvert sans paraître pencher pour un parti au détriment de l'autre ? Et si l'on voulait éviter que le fléau de la balance penchât trop ostensiblement en faveur du bourreau, la meilleure ruse diplomatique n'était-elle pas de lui demander l'autorisation de se rendre à Gaza ?


Naturellement, le sacrificateur a refusé tout net que la France auscultât la victime exposée sur l'offertoire et même qu'elle parût pronostiquer l'évolution de sa charpente; et comme le Quai d'Orsay des fous ne pouvait paraître par trop prononcer l'éloge de l'étal d'un Etat coupable de crimes de guerre, de génocide, d'emploi d'armes prohibées par le droit international, telles les bombes au phosphore, M Bernard Kouchner a renoncé à son voyage. Quelle est la France qui s'est illustrée de la sorte? Qui a parlé en son nom sur ce propitiatoire ? Qui a détourné le regard de ce sang ?


M. Kouchner s'est montré fort dépité par cet "échec diplomatique" et il l'a caché soigneusement aux journalistes. Un résistant du Quai d'Orsay a donné secrètement l'information au Canard enchaîné. Quelle est la philosophie de l'esprit dont la France actuelle fait preuve sur la scène internationale et qui lui fait juger de bonne et saine politique de se trouver présente en chair et en os sur tous les terrains où Montoire fait la loi ? Le gouvernement est-il un véritable acteur sur le théâtre du monde quand l'occupant lui dit : "Si vous vous faites porter pâle parmi les sacrificateurs, vous serez non seulement déclaré couard, mais proclamé coupable de désertion sur le champ de bataille de la Liberté" ?


On voit combien la question de la définition folle ou sage des Etats débarque sur les planches du même théâtre de l'Histoire de la démence qu'en 1940, mais sous une autre redingote ; car si l'on songe que, quelques jours seulement plus tard, l'Elysée a jugé indispensable à l'exercice de ses responsabilités dans la conduite exclusivement musculaire de l'univers de faire diriger par un général de notre armée de terre la construction du mur d'acier dont la vocation est de hâter l'extermination jugée trop lente d'une vaste population, avec quelle France nos écrivains, nos poètes, nos philosophes ont-ils rendez-vous en ce début du IIIe millénaire ?



11 - Les acteurs physiques et les acteurs invisibles de l'Histoire 


Voyez comme le tensiomète des dieux se rappelle au bon souvenir des peuples et des nations: ce sont eux et eux seuls qui décident de la température des âmes, ce sont eux et eux seuls qui condamnent l'anthropologue et le logicien de la démence du monde de se trouver au rendez-vous que l'Eloge de la folie d'Erasme a donné à la politique de la planète en ce début du IIIe millénaire. Car, disent les Célestes, l'encéphale de la France des fous se trouve livré au même chaos que celui de M. Barack Obama; et l'on se souvient que le désordre qui s'est emparé de la boîte osseuse de ce chef d'Etat le ballotte d'un vain brandissement de ses foudres verbales à l'apologie d'un mur de Berlin appelé à encercler le camp de la mort le plus vaste de la planète.


Comment se fait-il que le chaos cérébral dont témoigne la France des Laval d'aujourd'hui soit identique à celui de M. Obama, comment se fait-il qu'on distingue si mal l'original de la copie ? Alors que M. Kouchner se montre tout effaré de n'avoir pas cautionné davantage un Etat génocidaire, ce qui, en termes diplomatiques, revient à le condamner timidement et la bouche close, se rendra-t-il maintenant à petits pas et l'échine basse à la frontière de Gaza, agitera-il le drapeau aux trois couleurs sur les remparts de la forteresse qui enferme un gigantesque peuple de la mort ? M. Obama, lui, se contente de condamner de loin et la bannière étoilée à la main quelques expulsions de citoyens de Jérusalem Est. M. Kouchner va-t-il, au nom de la France de 1789, partager sous les murs de Gaza les chapons d'Orgon avec l'armée des faux dévots ?



12 - Clinique du chaos mental 


Vous voyez bien, bonnes gens, combien la scission cérébrale qui frappe les acteurs de la politique internationale d'aujourd'hui appelle une pesée anthropologique de la notion même de "chaos mental". Certes, vous avez observé plus haut qu'il s'agit d'une schizoïdie inconnue du monde antique; mais s'il est devenu difficile de savoir qui est fou et qui ne l'est pas, c'est précisément en raison de la dichotomie cérébrale dont souffre Sa Majesté, la démence en personne.


Vous connaissez l'expression : "Hurler avec les loups ". Qui sont les loups ? Les Anciens savaient qu'il fallait entendre les déments; et ils disaient: "Hurler avec les fous" : "cum insanientibus delirare". Mais les fous d'aujourd'hui délirent tantôt du bout des lèvres, tantôt à grands cris. Quand Tartuffe passe de la comédie à la tragédie, c'est qu'il a débarqué dans la politique et qu'il y est devenu criard en diable. Alors, Clio en appelle à un décryptage des dévotions et de leur tapage, parce que l'hypocrisie religieuse a passé du christianisme à la démocratie et qu'elle s'y révèle plus que jamais le moteur de l'histoire idéalisée à l'école de sa propre folie. Mais que s'agit-il maintenant de cacher aux dieux ? Précisément la frontière qui sépare la légitimité de l'illégitimité des Etats démocratiques au regard des Tartuffe de la Liberté et de la Justice. Et pourquoi cacher cette frontière aux habitants de l'Olympe ? Parce qu'elle se révèle désespérément flottante. Et pourquoi flotte-t-elle, cette impie ? Parce que, depuis l'origine du temps mémorisé, l'humanité flotte entre le culte d'un pouvoir représenté par une autorité publique musclée et une lucidité qui cloue l'ossature de l'Histoire sous son regard.


Mais pourquoi, demandez-vous maintenant à Erasme, les peuples fous flottent-ils entre leurs agenouillements devant un maître de leur corps et la peur de se trouver entraînés dans ses crimes ? C'est que cette oscillation psychique du singe vocalisé, c'est sa conscience qui la juge. Mais sur quelle balance pèserez-vous la magistrature du tribunal de la conscience? Comment spectrographierez-vous ce cœur parlant, comment analyserez-vous le mélange de vénération religieuse et de rejet moral qui rend si ambigu le saint génocidaire du Déluge, l'idole commune aux trois religions du Livre, l'idole qui se révèle le paradigme universel de l'histoire meurtrière de sa créature ?



13 - Une anthropologie de la folie 


Décidément, Louis XIV avait raison de dire à Molière: "N'irritez pas les dévots", puisque l'anthropologie des carnages nous conduit à mettre en scène la démocratie des massacreurs dévots à Gaza. A quel acte de la pièce sommes-nous arrivés ? Certes, Orgon s'extasie toujours sottement devant son hôte, le pieux mangeur de chapons. Et nous, allons-nous le cacher sous la table et laisser Elvire démasquer l'imposteur ? Mais pour cela, il nous faudra tenter de percer les secrets de l'alliance de l'hypocrisie démocratique avec la folie la plus abyssale, celle dont nous n'avons relevé que quelques vestiges.


Décidément, nous sommes loin de la chute du rideau. Et pourtant, une ultime piste s'ouvre à l'anthropologie des égorgements, celle de nous demander pourquoi la civilisation chrétienne a changé les fous - insanientes - en loups et la fureur en hurlements. Car "hurler avec les loups", c'est seulement du mimétisme irréfléchi, ce qui ne ressortit qu'à la sottise, tandis que "furere cum insanientibus", c'est monter sur la nef des fous, c'est écrire l'histoire du monde à l'école des "fous furieux", comme on dit. Sous le conformisme intellectuel et doctrinal qui mobilise la piété des démocraties meurtrières et sous la bannière des idéalités pseudo sacrées qui enracinent les masses dans leur obéissance à des totems verbaux, une sauvagerie plus congénitale demeurerait-elle cachée au globe oculaire des évadés du règne animal, une sauvagerie qui nous renverrait à la bête furieuse dont le proverbe latin aurait conservé le souvenir ?


Voyez comme la victime a été cachée sous l'autel de la dévotion démocratique à Gaza, voyez comme la démocratie mondiale arbore le masque des Tartuffe de la politique moderne de la Liberté et de la Justice à Gaza, voyez comme Gaza elle-même est devenue tout entière un gigantesque offertoire, voyez comme la fureur d'Israël s'est tapie sous la sainte croix d'une civilisation confite en idéalités dévotes. Qu'est-ce que le sceptre qu'on appelle maintenant la Justice ? M. Sarkozy et M. Obama rachèteront-ils à bas prix la bête du sacrifice immolée à Gaza ? Ecoutez leur confession de foi, écoutez comme ils se la murmurent tellement du bout des lèvres qu'elle aidera l'immolateur des poulets du sacrifice à lancer quelques prières dans le vent.


Mais alors, ne commençons-nous pas d'apercevoir la cohérence anthropologique et toute la logique interne de la fureur des fous ? Ne voyons-nous pas se dessiner les deux pôles cérébraux entre lesquels la sainteté des démocraties se partage et qui les fait tomber dans le chaos ? Car, d'un côté, leur fureur et leur folie confondues les range en ordre de bataille autour du mur d'acier de Gaza, de l'autre, leurs prêtres lèvent les yeux au faux ciel de leur Liberté et de leur Justice ; et la dichotomie originelle dont leur encéphale subit les secousses nourrit leurs oscillations entre les floralies de leurs oraisons et le fer de leurs massacres. C'est pourquoi les Romains nous rappellent opportunément qu'on ne hurle pas avec les loups, mais qu'on porte la folie à la fureur et la fureur à la folie, et que ces acteurs alternés de l'histoire se comblent d'éloges l'un l'autre, comme il est démontré aux anthropologues sous la sarcastique apologie érasmienne de la démence.



14 – Conclusion 


Décidément, l'anthropologie historique et philosophique se révèle indispensable à la pesée des relations que la politique de la démence entretient avec les autels du sacrifice ; car si l'on ignore quel ciseau grave le souvenir réel d'un événement dans le temps des fous et des sages et comment seule une éthique de la raison décide de la définition même de ce qui est légitime et de ce qui ne l'est pas, comment préciserons-nous le statut d'une science de la mémoire oscillante entre le meurtre et la prière ? Et s'il appartient à la température des âmes de trancher de l'historicité proprement animale ou transanimale des évènements humains, demandons-nous quel thermomètre Zeus a consulté quand il a éjecté de l'histoire réelle du monde une France qui souhaitait la victoire de l'étranger sur elle-même et demandons-lui de prononcer un jugement solennel afin de chasser de France les "célébrissimes ministres de la folie du monde" qui ont osé demander au peuple de Descartes et de Montaigne de légitimer son propre déshonneur; et demandons au dieu Mars de tirer de son fourreau le glaive de la justice que nos cœurs appellent la France.
Le 18 janvier 2010

 

 

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In cauda venenum

Visitant hier une bibliothèque publique, je suis tombée sur un titre alléchant :

 

Visages de la philosophie 2

 

 

 

 

  

  

   Visages de la philosophie
   par Denis Huisman et Louis Monier
   Paris, 2000, Arléa, 180 pages, 13 €   


Il s’agit d’un petit ouvrage de vulgarisation, dont l’ambition affichée est de constituer une sorte d’annuaire des philosophes francophones rencontrés par un photographe (L.Monier), chaque portrait étant accompagné d’un texte d’identification écrit par un spécialiste ès philosophes (D. Huisman).

Un examen rapide a tôt fait d’édifier le curieux, en l’occurence la curieuse : tous les charlatans s’y trouvent. Les pseudo-philosophes et vrais propagandistes de l’oligarchie aussi. Au milieu, bien sûr, des vrais, qui, surtout les morts, ne peuvent récuser aucune promiscuité.

nef des fous à la gidouille 2

Placer sur un plan d’égalité le vrai et le faux, au sens où l’entend Umberto Eco, n’est pas neutre. Quoi qu’il en soit, Manuel de Diéguez ne s’y trouve pas.. M. Monier ne l’a jamais rencontré. À l’heure où l’édition Gutenberg dans sa quasi totalité dépend du bon plaisir de quelques marchands d’armes, ne pas être jugé digne de figurer aux côtés des BHL, Glucksman, Finkielkraut, Bruckner, Revel et consorts est une distinction rare, une sorte de légion d’honneur « à rebours » ou pour-de-vrai-sans-Bonaparte.

M. Koffi Cadjehoun, qui, pourtant, mérite le détour, ne s’y trouve pas non plus. Cela n’est pas étonnant. Que je sache, il n’est pas officiellement philosophe et, en plus, il est noir. Ou du moins se dit-il africain, du Dahomey. Et si M. Monier l’avait rencontré, je doute qu’il se fût laissé photographier. Pas un seul petit portrait de lui sur Internet à l’heure de Facebook ne peut qu’être l’effet d’une volonté délibérée. M. Cadjehoun, qui préside à non moins de neuf blogs à lui tout seul pourrait donc être blanc et même du genre féminin, le précédent d’Ernestine Chasseboeuf donnant à réfléchir (on ne se méfie jamais assez des oulipiens : un jour, François Le Lionnais se fait accuser publiquement d’oeuvrer pour le KGB... vingt ans plus tard Harry Mathews écrit Ma vie dans la CIA...).

Ce qui me fait pencher vers une identité réellement africaine de Koffi Cadjehoun, c’est que sa prose est une véritable corne d’abondance, généreuse et prolifique à tous les points de vue, particularités devenues si rares dans notre Occident déclinant : qu’il s’exprime en philosophe, en moraliste, en politique ou en simple littérateur, la source paraît intarissable. Et que dire de l’énergie ! Qu’on me pardonne, mais en le lisant, me revient à la mémoire cette Toscane de la Renaissance (Catherine Sforza ?) assiégée dans sa ville par des gens qui avaient pris ses fils en otage et menaçaient de les mettre à mort si elle ne se rendait, qui, du haut du chemin de ronde, soulevant ses jupes jusqu’au menton leur criait : « Tuez-les si vous voulez, j’ai de quoi en refaire d’autres ! »

 

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Afrique 3

Personnification de l'abondance de l'Afrique sous les traits de la reine Cléopâtre

Coupe en argent 1er s. av. - 1er s. ap. J.-C. trouvée à Boscoréale

 

Si je  parle aujourd'hui et sur ce post de Koffi Cadjehoun, c'est que non seulement il a fait le même choix que M. de Diéguez mais qu'en outre il le théorise. Comme ici par exemple :


Mercredi 9 décembre 2009




Externet

« Le système va changer ! Il faut que le système change ! Et il faut que les écrivains soient conscients qu'ils doivent changer ce système. C'est à eux de le faire. C'est pas les éditeurs qui vont le faire ! (...) Les lecteurs sont responsables pour une grande part de l'incompréhension de l'écrivain par la critique ! »
Marc-Édouard Nabe, Café littéraire, France 5, 13 avril 2009.


On interne quand Gutenberg?

On entend critiquer Internet. Qui critique? Toujours les mêmes. Des experts sentencieux et statisticiens qui vous entretiennent doctement des risques d'Internet, la pornographie, la pédophilie, la violence, la mauvaise liberté, les risques pour nos chères têtes blondes... D'où critiquent-ils? Quand le système critique, c'est qu'il entend récupérer la critique. Jugement à préciser (grandement) : le changement vient du centre, jamais des périphéries. Le centre du système n'est pas le centre de la mode du système, mais le centre de la mentalité - du système. Internet a été produit au départ par les militaires américains autour du Pentagone. C'est une arme stratégique de l'atlantisme qui aura produit l'innovation la plus frappante en matière d'expression depuis Gutenberg.

Communiquer a aujourd'hui un sens publicitaire assez péjoratif. Internet pourtant a niqué toutes les communications. Internet a tout niqué en fait, en premier lieu la pornographie qui sévit sur ses bornes passantes et à laquelle on aimerait tant réduire la Toile pour mieux la dénigrer et la déniaiser. Sûr : le spectacle fornicatoire est si répétitif qu'il provoque l'ennui et la pauvreté fantasmatique. L'art contre les dollars, c'est toujours l'art contre X. Internet est le nouveau lieu de l'expression, à commencer par l'artistique, qui est la plus haute forme d'expression humaine.

Dans cette conception, la forme religieuse est liée à l'art et lui est supérieure, mais c'est une forme qui se réclame d'une inspiration divine. La liberté classique est la liberté qui n'est ni finie, ni individuelle. La liberté classique contredit radicalement et vigoureusement la liberté d'obédience libérale. La liberté n'est jamais figée. La révolution Gutenberg a été radicale, puisqu'elle a propagé spécifiquement le processus protestant et qu'en fait elle a développé l'esprit bourgeois contre l'aristocratie qui sortit du fécond Moyen-Age et qui amorça l'esprit moderne.

Actuellement, les positions expertes émanent de cette mentalité bourgeoise, marchande, capitaliste, libérale, immanentiste. Le grave problème est qu'à l'époque de la révolution Gutenberg, l'impression papier et le système éditorial portent en eux le changement par rapport au système dominant tenu par les scribes au service de l'aristocratie chrétienne (pour utiliser une expression globale et fédératrice). Le papier cotre le parchemin; les éditeurs contre les moines copieurs.

Le changement est du côté de Gutenberg. L'individualisation de l'expression porte en elle le changement au départ, au moment de Gutenberg. La prise de pouvoir de cette conception est politico-artistique et se fait dans le cadre des Lumières et des Révolutions démocratiques. Au dix-neuvième siècle chrétien, cette conception se trouve institutionnalisée. Gutenberg porte le gage de la démocratisation de l'expression et du savoir. Par la suite, avec le vingtième siècle, cette conception se sclérose, spécialement après la Seconde guerre mondiale.

Un signe qui ne trompe pas vient de la faillite de la qualité : les éditeurs si influents (l'inverse du Gutenberg initial) sortent de plus en plus d'écrivains, ils progressent quantitativement, au point qu'ils remplacent la qualité par la quantité. Leur objectif devient mercantile, alors qu'il coule de source que la quantité est une fin immanentiste qui nuit gravement à la fin artistique. Il est vrai que les artistes sous le système Gutenberg remplacent les prêtres, ainsi que l'entend un Nietzsche.

C'est quand le système devient purulent et en voie de décomposition qu'il atteint la plénitude de sa puissance finie. Cas de l'Occident d'après la Seconde guerre mondiale. Dans ce système, on célèbre des écrivains moyens comme des génies (Camus, Sartre, Aron, Duras, Yourcenar...) et de décennies en décennies le niveau baisse. La nausée est atteinte avec l'avènement d'écrivains emblématiques comme les BHL ou Modiano. Et puis au nom de l'individualisme foisonnant on oublie les écrivains, leur nom, leur production. L'important devient d'éditer. Les éditeurs deviennent écrivains. Cas d'un Enthoven père, dont le fils empire la prose de la saga familiale; cas d'un Roberts, d'un Millet et d'autres impérissables cooptés du même style. Le plus charismatique de cette génération est l'insupportable, narcissique et oligarchique Sollers, qui réussit à aimer Nietzsche et le christianisme, Venise et la démocratie, Balladur et le socialisme.

Il est vrai que Sollers a une mentalité impérialiste qu'il a héritée de sa jeunesse bordelaise et néo-anglaise. Il n'est pas possible d'envisager que ce type d'écrivains figés et conformistes puissent changer quoi que ce soit. Ce qu'ils conçoivent comme principe du changement est la subversion, au point de louer les délires érotico-stylistiques d'un Sade. Selon eux, le changement passe par l'extrémisation de l'individu, au point de prôner les formes les plus radicales et poussées de l'individu-fondement.

Ces rebelles sont les suppôts du système qu'ils combattent mollement, entre nombrilisme sentencieux, libertarisme libertin, anarchisme de droite et dépolitisation germanopratine. Il n'est pas sérieux d'attendre d'un milieu conservateur, récupéré et statique, qu'il change quoi que ce soit. La critique qui surgit contre Internet pose problème en ce que c'est un grand corps malade et gangrené qui attaque le corps jeune et vigoureux de celui qu'il pressent comme son successeur inéluctable. De ce point de vue, les critiques de la mentalité Gutenberg contre Internet respirent le pathétique.

Les journalistes sont les emblèmes de ce système en ce qu'ils se réfugient dans le factuel et l'objectif pour ne rien dire, rien écrire, rien penser. Les journalistes sont les thuriféraires du système, les élitistes mimétiques et proclamés de Gutenberg. Les journaux dominants et officiels sont l'incarnation de la révolution Gutenberg. Les médias officiels expriment la mentalité officielle. Qu'est-ce qu'un médium? Ce n'est pas un hasard si la révolution Internet affecte en premier lieu les subsides des médias officiels.

Ils souffrent en tant que premier rang du bataillon Gutenberg. Mais il n'est pas raisonnable d’attendre que Gutenberg sécrète sa propre évolution. Le milieu Gutenberg est devenu le milieu de l'édition. On se coopte, on se choisit, on s'élit. C'est la démocratie journalistique et artistique. L'art a pour fonction de relier entre elles les idées idéologiques. L'art est devenu la caisse de résonance du système immanentiste. L'art abstrait, l'art contemporain manifestent cette propension désartique en ce que l'art dépouille ses formes d'expression pour ne porter que l'idée exsangue et désincarnée. Pour porter l'idée, rien de tel qu'une mauvaise idée. Déportez, vous n'êtes mêmes plus porteurs.

Qui vous écoute? Les bobos? Les babas? Les gogos? Les gagas. Chacun sait que le changement est nécessaire et que le changement est arrivé. Il est né, le divin changement. Bonne nouvelle : Internet. Mauvaise nouvelle : enterrer Gutenberg. Va nous enterrer? En attendant que le milieu Internet connaisse le même sort que toute forme qui s'institutionnalise, remarquons qu'Internet a plus de marge que Gutenberg.

Internet sécrète une marge de manœuvre supérieure à Gutenberg. Gutenberg permettait un choix imposé, quand Internet change les conditions du choix. On peut mal choisir, mais on a désormais le choix de choisir. Laissez choir Gutenberg ! Courez les expos et les vernissages, bande de petits vernis au venin rance et sec ! C'est terminé, vous êtes dépassés. Sollers au ton chuintant a des accents de vieille rombière sur la veille. Dire que ce jouvenceau maoïste est devenu un cireux ultra-libéral en dit long sur sa décrépitude d'éditeur qui joue les écrivains de premier plan. Les écrits vains, sans aucun doute.

Dire que les éditeurs sont au centre de l'expression est symptomatique d'une dérive oligarchique, soit d'une appropriation par les classes possédantes de la création. Quand les maîtres s'emparent de la création, le changement opère une farandole ironique en décentrant les conditions d'expression. Gutenberg était faisandé, sclérosé, récupéré ? Changez ! Le changement est venu du cœur du système immanentiste, de ces militaires qui lancent des innovations au service de la guerre. La polémique : guerre du style au service d'Internet. Interner le consensus et le compromis.

Résultat des courses : c'est le système qui s'enterre lui-même en voulant propager les conditions de son renouvellement et de sa pérennité. Réflexion sur le changement : le changement est dans l'ironie. Également dans la diminution. Certainement pas dans la synthèse surmontée. Démontez la synthèse ! Mot d'ordre contre les maux du désordre. Hegel est un piètre changeur. Hegel donne le change au système immanentiste en introduisant sa pincée de transcendantalisme et en ménageant grâce à ce compromis honteux la chèvre et le chou. Hegel est la chèvre - le système ?

Levez le bouc émissaire : le changement est ironique en ce que le changement est la diminution de l'antithèse. On est loin de la synthèse. On synthétise son Hegel et pendant ce temps on perd son temps. On répète, on pète, c'est saoulant. Chez Clément Rosset l'immannentiste terminal qui personnifie jusqu'à la nausée sartrienne la mentalité oligarchique et dominatrice d'obédience grande bourgeoisie cernée entre la rue d'Ulm et la Sorbonne décriée (c'est tendance d'être dans le système qu'on attaque), le changement n'existe pas vraiment.

Selon Rosset, le matérialisme ne saurait être révolutionnaire au motif que le changement fait partie du réel et que rien ne fait relief dans le champ du réel. Le changement est relégué aux calendes grecques et aux oubliettes de l'ontologie, précisément ce que Rosset reproche à la métaphysique classique concernant ses thèmes de prédilection - le hasard ou le tragique. Le système se détruit de l'intérieur et se détruit dans ce qu'il estime être son apogée et son essence.

Du coup, le changement vient de l'extérieur pour remplacer la destruction tout à fait interne. C'est ainsi que la destruction de Gutenberg vient du Pentagone - comme la destruction du 911 (avec le centre symbolique des affaires de New York il est vrai) ? Les comploteurs du 911 n'ont pas compris qu'ils détruisaient leur beau joujou - comme les militaires du Pentagone n'ont pas compris qu'ils fracassaient leur Gutenberg avec Internet.

Contre la sclérose qui dose, le changement ose. Le changement d'Internet, c'est l'interactivité et le côté insaisissable. Incontrôlable et irrécupérable. Les médias traditionnels sont dépassés. Prenez le cas d'école Rue 89, un média français lancé par des sbires immanentistes de Libération, l'ancien quotidien libertaire repris par le banquier ultra-libéral Rothschild. Rue 89 essaye de se montrer plus osé pour donner le change, mais sa récupération s'est déjà fracassée contre l'incroyable vitalité et diversité des blogs. Pour récupérer Internet façon Gutenberg, il faudrait détruire Internet. Couper Internet. Aller contre l'histoire. Franchir le mur du son.

Ce qui va détruire le système immanentiste, c'est Internet. Vive le Pentagone ! Gutenberg aura été une courroie de transmission vers Internet. C'était bien, Gutenberg, mais ça patine. Ça rame. Ça atteint ses limites. Ça décroît pour les meilleures raisons du monde. Le changement est au cœur du système au sens où la destruction est au cœur du système. Le changement est à l'extérieur du système au sens où le changement est au centre du système. Le changement est inscrit dans l'excellence d'un système. C'est un principe de vie et il serait naïf de croire que la vie est maintenue dans les limbes de l'individuel.

Souvent, on entend dire avec raison qu'Internet dépasse tous les sens que les analystes peuvent lui conférer. Évidemment, on a beau jeu de constater que les pires productions d'Internet émanent de la récupération par le système Gutenberg : la pornographie n'est pas le propre d'Internet, mais de l'époque immanentiste qui est pornographique de A à X. Dans les années soixante-dix, on pouvait encore miser sur le côté subversif de la pornographie. On s'est rendu compte que l'on s'était trompé de cheval depuis. Faire aujourd'hui de la subversion, c'est miser sur un bourrin perclus de rhumatismes. Un vieux canasson décati.

Notre subversion a des relents de perversion dépassés et infects. Au lieu de confondre la récupération d'Internet par Gutenberg avec l'originalité d'Internet, revenons au changement révolutionnaire qu'induit Internet. Selon Marx, la révolution exprime le changement de paradigme dans lequel les élites sont renversées par leur immobilisme. Le problème de cette définition tient dans le matérialisme de Marx qui fige le changement, en particulier les révolutions. La révolution est une profonde évolution qui a pour principe final d'amener la croissance.

Marx ne croit pas dans la croissance car il décroît. Déjà. Si le changement est dans la croissance, il est curieux d'estimer que le changement profond échappe au sens. Wittgenstein pensait que le langage n'est pas explicable. Internet serait-il supérieur aux mots de son temps ? Il est vrai qu'Internet est d'ores et déjà au-dessus des maux qu'on veut lui faire porter, comme un chapeau ravalé et effrayant.

En réalité, l'opération critique d'Internet par les supports Gutenberg consiste à tenter de révoquer le cauchemar Internet, de l'assimiler et de le réduire à Gutenberg. Qu'a donc Internet que Gutenberg n'aurait pas ? Formellement et factuellement, l'étendue de l'insaisissabilité. Quand on contrôle Gutenberg en contrôlant les supports, les supports sont devenus avec Internet incontrôlables. On contrôle encore les bornes passantes, mais pratiquement on dépasse les bornes. Le mythe Internet vient de ce qu'il est impossible pour un individu de contrôler l'ensemble de la Toile. Internet est déjà un monstre mythologique qui a échappé au pouvoir de ses géniteurs humains.

Frankenstein était sympa, Internet encore plus. On interne quand Gutenberg ? On peste après la virtualité d'Internet et il est certain que toutes les virtualités ne sont pas des vertus. Mais la vertu fondamentale est dans la virtualité au sens où l'actualisation de la puissance passe par la virtualité. Leibniz à la suite de Platon professait la virtualité dynamique, et c'est fort de cette appellation calibrée que nous allons étudier ce qu'est la dynamique appliquée à l'étude des phénomènes : la dynamique, c'est le changement et plus précisément, c'est la prévision des changements.

Quand on étudie de manière dynamique un phénomène, on le calcule en fonction de divers instants qui ne désignent jamais l'intégralité des instants de ce phénomène, mais une suite non négligeable. Dans cette suite non linéaire, la dynamique consiste à rappeler que la compréhension d'un phénomène réside dans son extension temporelle - non dans sa fixité donnée et finie.

Ce qui compte, c'est l'infini - et l'infini se mesure par la notion de processus opposée à la notion de donné, notamment popularisée par Rosset dans un essai de jeunesse (Le Monde et ses remèdes). Décréter que l'événement est fini est une erreur. C'est dans une conception finie et fixe du réel, où le donné l'est une bonne fois pour toutes, que l'on peut énoncer qu'un événement dépasse la compréhension qu'on en a. A vrai dire, on est toujours dépassé par la compréhension d'un événement, surtout quand cet événement est complexe et diffus.

Tout événement considéré comme processus dynamique dépasse toujours le sens puisque le sens s'attache à finitudiser l'événement. Quand on relie ce raisonnement à Internet, on comprend qu'Internet dépasse nécessairement la production des sens singuliers. Internet est une production qui est du ressort de ce que les classiques nommeraient de la dynamique. Dynamique virtuelle correspond d'autant mieux à la situation que le concept de dynamique renvoie à la puissance et à la potentialité, de même que le virtuel, qui est la vertu en tant qu'actualisation de la puissance.

La dynamique du virtuel est d'autant plus redondante que si l'on y réfléchit, c'est par le recours au virtuel que la puissance advient. Il n'est de dynamique en fin de compte que virtuelle. C'est par le recours au virtuel que l'homme peut donner cours aux abstractions et à l'imaginaire. En fait, Internet n'est que l'incarnation technologique de la virtualité qui courait dans l'air du temps depuis que l'homme est doté de conscience. Dès que l'on entend des récriminations contre Internet au motif que le virtuel serait symptôme de déréalisation, on oublie que l'on ne comprend le réel qu'avec du virtuel, qu'il n'est pas d'action sans virtuel et que les idées décrites par Platon ne sont pas des abstractions dénuées de réalité.

A vrai dire, si l'on réfléchit à la portée du virtuel, on découvre que sans virtuel, il n'est pas de contact avec le réel. A la limite, on pourrait fustiger une certaine déréalisation dans le passage à une virtualité artificielle, quoiqu'il faille sur ce point se montrer des plus méfiants. Après tout, comme l'enseigne un adage populaire, ce sont les idées qui changent le monde, conception classique selon laquelle sans le recours aux idées et au monde virtuel, l'homme n'a pas accès au changement ni à la fameuse pratique d'obédience politique.

C'est un argument simpliste que de stigmatiser le virtuel en l'opposant à l'action et à la politique Le plus sûr moyen d'agir, surtout en politique où les idées sont primordiales, c'est de recourir au virtuel. Sans virtuel, pas d'action. La richesse du virtuel, qui fonde la spécificité humaine, vient du fait que le virtuel possède une faculté d'influence et de changement sur l'action hors de l'action, dans sa démarche propre.

L'énoncé selon lequel Internet dépasse le sens est assez prévisible. Si l'on veut signifier qu'il est dynamique, c'est un fait établi; si l'on veut signaler l'incroyable foisonnement d'Internet, la vraie question consiste à se demander si l'on peut définir la démarche d'Internet, qui constitue son aspect révolutionnaire et avant-gardiste. Wittgenstein rappelle que l'on parle le langage sans le définir. Le langage dépasse le sens au sens où il est le sens et que définir un donné de l'intérieur est impossible.

La spécificité de toute production humaine qui dure est de s'inscrire dans un processus dynamique qui dépasse le sens défini. La constatation de Wittgenstein est un brin inutile. Surtout elle est dangereuse si elle introduit un élément d'irrationnel selon lequel les nombreux éléments incompréhensibles nous conduisent à considérer que le réel est indéfinissable et échappe à l'esprit humain.

Dans cette conception, la connaissance humaine est fatalement décalée - quasi impossible. L'homme perdu dans le réel ne peut s'en remettre qu'à ses sens comme au moins incertain. Il est conduit à accepter le mystère et à s'en tenir à des valeurs empiristes et utilitaristes qui le conduisent vers l'abime nihiliste. C'est le péril de la connaissance impossible qui appliqué à Internet donne des résultats dévastateurs. Si l'on considère que cette impossibilité est démentie par l'histoire et que la connaissance ne cesse de prospérer au fil des tâtonnements, Internet redevient définissable en tant que tout processus est définissable.

Le processus dynamique n'est définissable qu'en limitant la faculté de définition à ce qui change. In change we feed. Internet est ce qui correspond au plus près à l'inverse exact de ce qu'on nomme communication dans le jargon branché des publicitaires électriques, soit à la conception la plus radicale et réductrice du langage humain dans la norme immanentiste. Selon cette norme, la communication est un donné définissable et préexistant du langage - quand selon Platon, le langage est processus dynamique en ce qu'il réside dans le dialogue.

Le dialogue ne contient pas à l'avance son résultat. Ce résultat s'obtient par la dynamique du dialogue, ce qui indique que le possible n'est jamais donné à l'avance et que ce qu'on nomme liberté tenait dans la conception selon laquelle le possible n'existe pas à l'avance, n'est pas donné nécessairement. La richesse d'un événement tient au fait qu'il n'est pas réductible à un donné, soit qu'il peut changer. C'est ce qu'on appelle la liberté et c'est ce qui s'applique si bien à Internet.

Considérons Internet comme une projection du langage dans le monde technique. Internet fait mentir Heidegger selon lequel la technique est dénuée d'Être. En considérant la technique que de manière finie, Heidegger voit le problème du mécanisme et du matérialisme, il approche de l'immanentisme, mais il n'est pas capable de définir l'Être comme processus dynamique et comme connexion virtuelle. Heidegger est un lecteur d'Aristote, pas de Platon et de Leibniz. C'est surprenant pour cet érudit, mais c'est prévisible quand on se rappelle que la création ne sort quasiment pas de l'érudition.

Liberté et changement sont ainsi dynamiques. Mais la dynamique n'est pas définie. Le virtuel consiste à considérer que le réel est formé de possibles qui n'existent pas à l'avance mais que nous actualisons en fonction de nos possibilités. Le possible est le passage de la multiplicité des virtuels vers l'unicité du sensible. De ce point de vue, le réel est multiple si on ne le réduit pas au sensible. La notion de nécessité ontologique est dépourvue de sens. Spinoza et Nietzsche sont disqualifiés comme des ontologues simplistes et dangereux.

Le virtuel est la faculté par laquelle l'homme passe pour actualiser les possibles qui s'offre à lui. Le virtuel est puissance en ce qu'il est les différents possibles qui s'offrent à l'homme. Le virtuel est le réel. Le changement passe par le virtuel. L'opération dialogique dans Internet indique contre la communication qu'Internet est du côté de la dynamique. Le virtuel aussi. Maintenant, les transcendantalistes parviennent à dire que la dynamique est dans le processus dialogique, mais ils n'arrivent pas à dire pourquoi.

Il va sans dire qu'Internet est de ce côté et que c'est pour cette raison qu'il est aussi inépuisable. Internet restaure la forme du dialogue socratique quand Gutenberg en était venu à un pesant monologue contrôlé et prévisible. Poussif et massif. Le changement s'explique par le processus néanthéiste qui remplace le prolongement transcendantaliste. http://aunomduneant.blogspot.com/

Dans cette optique, ce que Hegel considère que l'action de surmonter et de dépasser, Aufhebung, ne fonctionne pas et n'a jamais fonctionné. Platon s'en tient à la méthode dynamique du dialogue sans préciser d'où vient l'énergie de la liberté. Le mécanisme de la virtualisation n'est jamais subsumé. Hegel croit dépasser Platon avec son schéma ternaire, mais c'est surtout sa conception statique et prévisible du changement qui interpelle. Nous nous situons dans un schéma donné à jamais.

On ne dépasse que dans une mentalité où l'on prend ce qui est donné dans la thèse et ce qui est nié dans l'antithèse. Le néant se trouve inscrit dans le donné. L'action de dépasser ou de surmonter indique que l'on est dans un schéma proche du marxisme, selon lequel l'étape finale du communisme est inscrite dès les limbes et s'inscrit dans un schéma donné qui contient quatre étapes (esclavage, féodalisme, capitalisme, communisme). On retrouve la nécessité de la domination dans une conception du réel qui est finie.

Dans un fini défini, la domination se manifeste par le dépassement de la synthèse. L'action de dépasser n'est concevable que dans un schéma ontologique fini. En même temps, ce schéma contient son paradoxe, car le fait de surmonter à l'intérieur d'un schéma donné n'est pas rationnel et logique. Soit l'on dépasse et l'on passe à un autre schéma - auquel cas la théorie hégélienne est fausse; soit l'on reste dans le schéma - et il apparaît peu plausible de dépasser le stade de l'opposition.

C'est d'ailleurs la position idéologique et pragmatique la plus usitée dans l'atlantisme de type idéologico-libéral, si l'on se souvient de l'adage ordo ab chao, qui se contente d'observer prudemment que les changement surviennent grâce à la violence de l'opposition au premier rang de la guerre. Au passage, dans une conception de ce style, il est cruel et logique d'instaurer un coup d'État comme le 911, qui libère l'espace du changement (la guerre contre le terrorisme et le Nouvel Ordre Mondial remplaçant les États-nations post-Westphalie).

La proximité de Hegel le pseudo-idéaliste de type métaphysique avec la doctrine matérialiste de Marx indique que la conception métaphysique de Hegel est une tentative de réconciliation et de synthèse entre la métaphysique classique et les positions matérialistes contemporaines (dont Marx est un rejet à peine postérieur). Si Marx réduit Hegel à un renversement simple et définitif, leur parenté indique en fait que Hegel est un immanentiste qui tente de concilier l'immanentisme et le transcendantalisme.

Comme les deux pratiques sont incompatibles, il arrive surtout à inscrire le transcendantalisme dans l'immanentisme, ce qui n'a pas de sens, défigure le transcendantalisme et contribue à asseoir l'immanentisme. Au lieu de pinailler sur les différences (évidentes) entre Hegel et Marx, il importe de comprendre que le lien entre ces penseurs est plus fort que les divergences. Dans un schéma néanthéiste, nous sommes en mesure d'expliquer la vacance sémantique transcendantaliste.

C'est que le prolongement ne peut que déboucher sur l'erreur bigarrée de Hegel. Quand on prolonge, l'on commence par suspendre l'expression du schéma, l'on finit par surmonter - expliciter le schéma. Hegel ne fait qu'expliciter l'erreur en germe dans le prolongement transcendantaliste. Il apparaît invraisemblable que ce soit l'opération inverse au prolongement qui soit l'adéquate. Et pourtant. C'est en considérant que le changement est diminution ou régression que l'on comprend pourquoi le changement résiste aux opérations courantes de sens et de compréhension.

En quoi aussi le changement résiste à la définition définitive. Diminution/régression n'est pas réduction. La réduction exprime la diminution dans un schéma fini, quand la diminution véritable s'exprime dans un schéma infini où l'enversion succède au prolongement. C'est toute la conception du prolongement qui est à revoir car elle implique que seule l'augmentation soit possible, quand de fait, c'est l'inverse qui se produit.

Dans le schéma de l'enversion, il faut diminuer pour contacter la partie du réel qui n'est pas le sensible. Dans le schéma transcendantaliste, cette partie majoritaire et mystérieuse correspond à l'Être. L'Être est perfection idéale, quand le sensible est la forme dégénérée du grand Tout complet. Cette conception souffre d'une dimension inaccessible et incompréhensible à partir du moment où l'on ne parvient jamais à contacter ce qui est parfait parce qu'au-dessus (qualitativement).

Dans une optique où la réel manquant n'est pas au-dessus, mais en dessous, la lacune s'explique et le sens se rétablit. Le changement devient l'opération de la diminution. Si l'on ne parvient pas à envisager tous les possibles, c'est parce que la création est diminution. Le langage est l'opération qui indique que l'homme pioche dans le rapport d'enversion et qu'il diminue pour effectuer cette opération à la fois simple et aveuglante.

Si l'on ne parvient à expliquer pourquoi Internet est inexplicable, c'est qu'on cherche à surmonter quand il faudrait diminuer. L'inexplicable cache certes la profondeur du changement et permet d'instituer la passerelle du sens, mais avec le rapport d'enversion diminutive, l'on peut expliquer ce qui était jusqu'alors inexplicable. Si Internet résiste aux tentatives d'explication générale, de sens, de prévision, c'est parce qu'il n'augmente pas, mais qu'il - diminue.

On constate notamment que les efforts de récupération d'Internet par Gutenberg ne fonctionnent pas. Dans une conception statique, seule l'augmentation est concevable. on essaye d'empêcher Internet d'augmenter. Internet croît parce que la croissance n'est pas dans l'augmentation. Elle réside dans la diminution. Les interconnexions et les myriades démultipliées de dialogues virtuels indiquent ce qu'est le virtuel Internet : une actualisation de la puissance énergétique dans le paradigme technique.

Le dialogue de type socratique qui s'est accru dans le dialogue Internet (dialogue à définir) se définit comme la possibilité de croissance à partir de l'enversion diminutive. De ce point de vue, Internet n'est que la technologisation du processus du langage, selon lequel on utilise le langage comme mode d'expression de l'enversion. Le langage exprime l'opération de conscience (savoir que l'on sait) parce que ce que nous nommons conscience est le rapport d'enversion et de reflet indéfini.

Reste à décrypter pourquoi l'on ne parviendrait jamais à saisir le sens profond d'une manifestation complexe comme le langage - ou Internet. La réponse coule de source : c'est parce qu'on devrait l'appréhender de manière externe et qu'il est impossible d'appréhender le Tout ou la forme complète. C'est une explication transcendantaliste qui souffre d'un problème explicatif : s'il est impossible de signifier le Tout, alors le sens partiel souffre d'un défaut de liaison sur lequel il s'appuie pourtant. On nous explique que le sens est fondé à partir de son lien cosmique et mystique avec le Tout.

Si tel est le cas, le tout est le prolongement sémantique de la partie - ou il n'est pas. Qu'il soit le prolongement ne parvient à expliquer la carence du sens. Il est en diminuant car ce qui n'est pas est diminution par rapport à ce qui est. Internet signale que la vertu du virtuel est de rappeler que la puissance s'obtient dans la diminution. Si l'on ne peut cerner ni le langage, ni Internet, c'est parce que c'est la même opération qui consiste à interdire la non-fluctuation.

Dans un réel mouvant, il est plus malaisé de rappeler que le changement passe par la diminution. Si l'on ne parvient à signifier chaque partie du réel, c'est que son aspect manquant mène vers le rapport d'enversion et vers la diminution. Dans cette logique, Internet n'est pas autre chose que la transposition du langage vers le virtuel technicisé. Dans cette optique, Internet n'est rien moins que l'ensemble du sens. Dans la logique néanthéiste, l'ensemble du réel devient accessible par l'opération du reflet et de l'enversion.

L'infini est le reflet indéfini. Comprendre l'infini, c'est passer par la diminution. Comprendre Internet, c'est comprendre que le caractère insaisissable d'Internet réside dans cette possibilité de diminution qui est infinie et qui ne peut que déjouer les tentatives de contrôle. Dans ce combat explicite, où par des lois sans cesse perfectionnées l'industrie Gutenberg essaye de figer une bonne fois pour toutes l'expression créative à un stade figé de mercantilisme, nous tenons l'affrontement de deux conceptions du réel : l'une figée et statique, l'autre dynamique et mouvante.

Ce n'est pas l'affrontement de l'immanentisme novateur contre le transcendantalisme dépassé. Gutenberg contre le papyrus. C'est l'affrontement de Gutenberg dépassé contre Internet révolutionnaire. Dans ce jeu de rôles, la dupe est Gutenberg. L'issue du combat est certaine : le réel l'emporte toujours sur les aspirations démesurées de ses parties, mêmes humaines. C'est la préfiguration qui attend tous ceux qui parient sur le prévisible et le certain au motif qu'ils coïncident avec le fini. Place au néanthéisme; mort à l'immanentisme. Place à Internet. Mort à Gutenberg.
Publié par Koffi Cadjehoun à l'adresse 04:17 0 commentaires.

 

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Réflexion suivie, le 14 janvier, sur son même blog http://aucoursdureel.blogspot.com/, d'une précision complémentaire :

 

 jeudi 14 janvier 2010


Nababcodinosaure

Il faut être bien dans le système pour condamner le système tout en reprenant les valeurs du système.

Seul ce qui est gratuit est profond.


J'aime bien Nabe parce qu'il a écrit le Vingt-septième livre, qu'il a une bonne plume, qu'il aime Oum Kalsoum et qu'il défend les Palestiniens. Est-ce que j'aime tout Nabe? Voyons, voyons... Pas si sûr. Pas si grave. Après tout, la critique rend dynamique. Nabe veut sortir de la norme pour être au-dessus de la norme? Du moment que la norme (bourgeoise) est sauvegardée... Du coup, Nabe ne veut pas changer de norme, mais préserver la norme pour mieux la dépasser, dans un schéma hégélien très nihiliste. Nabe est rebelle dans la mesure où le rebelle est la figure du minoritaire supérieur. Le minoritaire supérieur a besoin de la majorité des ploucs pour dépasser la norme instituée. Nabe fait son commerce littéraire du dépassement de la norme en ce qu'il ne veut surtout pas changer cette norme et qu'il la renforce sous prétexte de la contester.

Deux exemples de cette anarchie très systémique :

1) sa détestation revendiquée des conspirationnistes, qui le rapproche de Taguieff et qui montre qu'il est prêt à critiquer le système en s'installant contre le système - surtout pas en adoptant la position qui appelle à changer le système. Nabe est pour les musulmans, pour les Irakiens, pour les Palestiniens, pour Oussama, pour tout ce qui est contre le système occidental dominant, à condition de provoquer sans la changer la norme bourgeoise occidentale. Nabe serait véritablement en faveur du changement (de la vraie rébellion) s'il osait lancer avec sa virulence talentueuse que le 911 est un complot systémique ourdi par le cœur du système impérialiste occidental. Arme fatale? Pourquoi Nabe ne peut-il endurer cette vérité criante d'anticomplotisme et gorgée d'un complot crevard et suicidaire? Nabe ne perdrait pas son temps à critiquer le complotisme, qui n'est jamais que la maladie dérivée des complots véritables et vérifiables - et qui sous la plume de propagandistes retors comme Taguieff permet d'amalgamer les complots authentiques avec les théories du complot paranoïaques.

2) sa révolution surévaluée de l'auto-édition avec sa plate-forme littéraire de format Internet. Nabe a la haine contre le milieu littéraire parisianiste qui l'a exclu. Exclusion assez relative, puisque Nabe continue de vendre ses toiles à des stars du système médiatique et qu'il continue à être invité sur les plateaux médiatiques par des figures médiatiques comme son ami Taddeï. On a déjà contemplé exclusion plus radicale. Nabe est-il l'exclu du système? Non, Nabe est l'un des exclus du système médiatique, à condition de comprendre que le système médiatique est le mirage aux alouettes du système politique et que le petit monde des médias a besoin de figures d'exclus. Le compère Soral joue une autre partition, lui encore plus en colère contre le système - à condition que le système désigne le seul système médiatique dont il a été banni? Nabe devrait se trouver honoré par cette exclusion, tant un écrivain qui est détesté par Savigneau ou Beigbeder ne saurait être foncièrement mauvais.

Ne reste plus à Nabe qu'à démasquer l'imposture Sollers et la boucle sera bouclée. Encore que. Il me revient à l'esprit que Nabe a envoyé au diariste Matzneff, précurseur de l'auto-fiction, écrivain sous-gidien à tendance pédophile-érotomane (voire mensongère), un petit mot de remerciement admiratif. Nabe ferait mieux de s'en prendre à un écrivain authentique et mineur comme Matzneff qu'à des éditeurs-écrivains ou à des hommes de lettres. Nabe a conçu son système d'auto-édition comme système d'anti-édition : contre la république des lettres et contre le système édiroial de Gutenberg. Il a racheté ses droits d'auteur et il vend à des prix peu modiques ses anciens ouvrages. Mieux : il publie sur ce format d'auto-édition Gutenberg son nouveau roman moyennant un prix assez élevé. Nabe note qu'avec ce système, il devient écrivain-éditeur, ce qui lui permet d'empocher des marges plus importantes (environ 70%) et de devenir le véritable gérant/garant de son œuvre.

Même si on comprend sa réaction outragée, vu la liste interminable des édités du petit milieu Gutenberg qui ne lui arrivent pas à la cheville, les médiocres primés et autres perroquets désavants, on reliera l'incompréhension par Nabe de ce que représente le phénomène Internet avec le contresens que Nabe entretient au sujet du 911. Il faut être bien dans le système pour condamner le système tout en reprenant les valeurs du système. Il faut être bien dans le système pour croire que des musulmans révoltés par l'Occident ont commis le 911. L'Islam n'est pas le terreau du terrorisme. Il faut être bien dans le système pour sortir de l'édition parisianiste tout en important avec importance les valeurs marchandes du système Gutenberg sur un site Internet.

Si Nabe voulait vraiment écrire par amour de la littérature, il publierait ses œuvres pour rien, gratuitement, parce que seul ce qui est gratuit est profond. Il demanderait peut-être un petit quelque chose, une contribution, un don, une obole, au sens où le don dépasse le caractère fini de la somme d'argent. Nabe se meut-il dans l'infini, dans la littérature, dans l'art? Qu'il lâche les dollars! Qu'il revienne à l'art! Qu'il intègre l'ère de l'art! Qu'il se place au niveau de la révolution de son époque! Qu'il externe Internet! Allah est dans Internet! L'or de l'art est dans Internet! L'infini est dans Internet. Pas Sollers. Pas Oussama. Pas Nabe?

Publié par Koffi Cadjehoun à l'adresse 22:32 4 commentaires

 

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Si j'étais M.-E. Nabe, je prendrais très au sérieux ce diable de M. Cadjehoun, et je le méditerais bien à fond, entre deux placardages de dazibaos de mes oeuvres sur les murs de Saint-Germain des Prés. C'est pour le coup que je ferais la preuve de mon intelligence !

Sans compter que les accents céliniens les moins indignes du Voyage et de Mort à crédit qu'ait réussi à produire notre temps post-tout-ce-qu'on-veut, c'est chez lui qu'on les trouve. Qu'on aille voir si je mens ou si je m'abuse sur son autre blog http://chroniquesdeleurafrique.blogspot.com/ la pièce dédiée à Silvia Cattori (12 décembre 2009) ou celle intitulée Le temps des fleurs (22 novembre 2009), entre tant d'autres.


Catherine L.

 

ship of fools-titanic